Sans parole
Wu Yan (Speechless)
Réalisé par Simon Chung (Hong Kong - 2012) avec Pierre-Matthieu Vital, Gao Qilun, Yu Yung Yung, Jiang Jian, Si Tu Yu Ting.
Résumé :
Quelque part en Chine du Sud, un jeune homme erre dans les champs. C'est un étranger. Il se déshabille au bord d'une rivière et se laisse aller sur le dos, dans le courant, les yeux fermés. Il est appréhendé un peu plus loin par deux policiers alors qu'il reprend connaissance au milieu d'une nuée d'enfants curieux. Le jeune homme nu ne parle pas. Il se laissera piloter par les agents, se laissera interroger et malmener un peu, toujours muet, puis finalement hospitaliser. Il laisse tout faire passivement. Il n'a pas l'air fou, il n'est pas sourd, mais il ne dit rien et ne semble pas savoir où aller ni que faire. Est-il amnésique ? Traumatisé ?
On ne connaîtra son prénom que plus tard et son histoire sera dévoilée peu à peu, par flashbacks.
Un très beau film, aussi lumineux que triste, une photographie superbe, des acteurs sobres et inspirés, un dépaysement assuré, des instants de grâces et d'autres, cruels, savamment filmés…
Je ne comprends pas le mandarin, vous vous en doutez, et je suis loin d'être douée en anglais mais, l'histoire étant faite finalement de plus de silences que de paroles, je n'ai eu aucun mal à comprendre l'intrigue. Il n'existe pas de version française (même si l'acteur principal Pierre-Matthieu Vital l'est, pourtant, français). Vous pouvez le visionner dans son intégralité sur YouTube grâce à PMT Pham, le garçon chinois qui l'a mis en ligne (merci à lui).
Je n'ai pas réussi à trouver grand chose sur le Net à propos de ce film de 2012, à part sur le site canadien dédié au Festival du Nouveau Cinéma où l'on peut lire ceci :
SYNOPSIS par Helen Faradji :
Qui est-il ? Quel est son nom ? D’où vient-il ? Pourquoi ne peut-il pas s’expliquer ? Et surtout, que faisait-il à s’aventurer nu dans la rivière jouxtant un petit village du sud de la Chine? Autant de questions que doit se poser la police qui récupère un mystérieux jeune homme occidental, obstinément muet, avant de le ramener à l’hôpital. Là, Jiang, un aide-soignant se prendra pourtant d’affection pour cette énigme sur pattes au point de l’aider à s’échapper le jour de son transfert vers un hôpital psychiatrique. Dans son village natal où il l’emmène prendre du repos, Jiang va peu à peu découvrir les secrets dangereux de cet homme hanté. Après des études à Toronto et un retour dans son Hong-Kong natal où il est devenu une figure de la scène cinématographique indépendante, Simon Chung (Innocent, The End of Love) ose là évoquer la condition homosexuelle en Chine avec audace et maîtrise. À la fois chronique d’observation douce et mélancolique, romance assumée et thriller énigmatique qui préserve ses secrets avec soin, Speechless est encore magnifiée par la photo évocatrice de Chan Chi Lap et les performances complices et attachantes de Pierre-Mathieu Vital et Gao Qilun.
Le trailer :
Le film complet :
Célébration de la Vie
La première fois que je suis tombée sur les photo du quotidien de Mirrimi, jeune photographe australienne de 20 ans, j'ai eu comme un choc. Jamais je n'avais vu célébrées les beautés simples de la vie avec autant de sensibilité, autant de talent, ni autant d'amour.
Voici ce que nous raconte Mirrimi dans son "Journal de bord d'une jeune famille assoiffée de voyages" :
"J'avais treize ans quand ma passion pour la beauté a commencé. Au départ c'était ma sœur sauvage de six ans que je photographiais dans l'arrière-cour de notre jardin, ses taches de rousseur sur sa peau éclaboussée de soleil les chaudes journées d'été. Puis ce fut au tour des inconnus dans les rues, ma jeunesse modeste me permettant de photographier les plus authentiques moments.
Très tôt, j'ai été submergée des remous de l'adolescence angoissée. Errant dans les rues de banlieue, je trainais, mon appareil photo à la main, avec des amis surtout choisis pour leur photogénie. A cette époque, mon appareil photo est devenu une partie de moi et j'ai dormi avec à côté de mon oreiller chaque nuit pendant des années.
J'avais une telle obsession de me documenter sur la Vie que, maintenant que j'y songe, je me dis que plus qu'une collection d'images, de films et de notes, c'est une véritable mémoire que j'ai amassée.
À quatorze ans je suis tombée profondément, atrocement, passionnément amoureuse d'un garçon photographe. Il vivait de l'autre côté du pays, mais nous nous parlions toutes les nuits jusqu'à l'aube. Je me suis mise à sécher l'école pour faire des photos, inspirée par ses images à lui et poussée par mon besoin de l'impressionner. Je n'ai jamais dit à Matt que je l'aimais, mais mes paroles le révélaient si puissamment qu'il vous aurait suffit de les lire à haute voix pour le comprendre. Je me disais que si je recevais ne serait-ce qu'un seul baiser de lui, je pourrais mourir heureuse.
Mon premier travail rémunéré consista à photographier des strip-teaseuses pour des annonces sordides. J'avais quinze ans. Suite à ça, la nudité a complètement cessé de m'impressionner et j'ai pu commencer à épargner pour un vol à destination de ce qui alimentait ma passion (argent qui, plus tard, sera dépensé en réparation pour mon appareil photo après qu'il ait été abîmé par un garçon ivre lors d'une fête). J'ai perdu tout intérêt pour l'école, laissant même tomber mes cours de photographie. J'ai dit à ma mère combien je me sentais improductive et sans inspiration et elle a reconnu que je ne devais pas gaspiller ma vie plus longtemps. J'ai donc abandonné.
Peu après mon seizième anniversaire, remuée par mon mal d'amour, j'ai pris la carte de crédit de ma mère dans son sac à main au milieu de la nuit et j'ai réservé un vol pour Melbourne (où Mat vivait à ce moment là). Je me suis envolée et, le jour suivant, ma nouvelle vie commençait.
Nous étions désormais inséparables. Cette première semaine de vie commune surpassa toutes mes rêveries les plus romantiques - mais cette étape est pour un autre post. Sans abri, nous dormions où nous pouvions, surtout dans des maisons d'inconnus, des gares et des aéroports quand nous étions entre deux pays. Durant cette période nomade nous avons vu la France, l'Italie, l'Indonésie, la Nouvelle-Zélande, l'Amérique, l'Inde et le Viêt-Nam.
J'ai gagné un prix international et deux récompenses de photographie nationales. J'ai utilisé mes gains pour acheter de l'équipement, des billets d'avion et de quoi payer le loyer pour notre premier appartement. Je suis devenue la photographe de mode la plus jeune jamais signée en agence.
L'hiver suivant nous avons quitté notre studio de Melbourne pour nous envoler vers NYC afin de couvrir une campagne internationale pour Diesel. C'était ma première campagne et c'était une introduction intense au monde du travail. J'ai commencé à présenter mon travail comme une véritable photographe de mode. Bientôt mes images étaient dans les magazines, affichées en grand sur les places publiques, les trams et les bus, dans les aéroports, en couvertures de livre, etc.
De retour, lassés de Melbourne, nous avons vendu toutes nos affaires et sommes encore une fois devenus gitans. J'ai passé des mois idylliques entre Beverly Hills, le lac Tahoe et New York, tandis que Matt marchait dans le Désert Rouge, voyageait en Asie du Sud-Est pour offrir son aide aux victimes des tsunamis dans les îles Mentawaï et posait sa candidature pour aller au Merapi, volcan en activité. Mais cette période d'aventure vécue chacun de son côté fut de courte durée.
Nous nous sommes installés dans les Montagnes Bleues où nous avions toujours eu très envie de vivre. Nous avons trouvé une habitation sur une colline, avec une cheminée, une chambre, de la place pour faire un jardin végétarien et un balcon d'où l'on peut voir les montagnes, bleues et brumeuses, tout autour. Un endroit calme où nous pouvions écrire, créer et s'aimer.
Peu avant notre départ en Europe pour couvrir une campagne pour Billabong, nous avons appris que nous attendions un enfant. Un événement dont je rêvais depuis longtemps. J'ai passé ma grossesse en voyage et sur des tournages, à vivre en imagination le jour – jour que j'attendais impatiemment – où nous accueillerions notre fille. En janvier 2012, dans notre salle de séjour, nous avons fait connaissance avec la personne la plus étonnante de l'univers. Alba Joy Firebrace était née.
Ceci est notre aventure, ceci est notre vie."
Jean Senac
Ordre II
Abdel & Nicolas – Epilogue
Nico vient de faire un cauchemar, comme souvent depuis la violente séparation d'avec son père. Je l'ai calmé comme j'ai pu et il s'est rendormi, moi non par contre. En plus, j'ai soif. Autant se lever.
Dans la semi-pénombre, slalomant entre les cartons pas encore déballés, je pars à la cuisine me désaltérer, puis je vais ouvrir toute grande la fenêtre du salon. Une brise légère pénètre la pièce et vient rafraîchir mon visage et mon corps nu. Il est quatre heures du matin, un merle siffle déjà dans la nuit tiède. Accoudé, j'observe la rue où nous allons désormais vivre. Tout est calme à cette heure. De là où je suis, j'aperçois les silhouettes sombres des tours de La Défense. Ça me fait drôle de me retrouver à nouveau en région parisienne… Une page se tourne.
On va être bien ici. Je repense à la journée qui vient de passer. On s'est levés à l'aube, on n'a pas arrêté. On a avalé trois cent cinquante kilomètres avec une camionnette louée, pleine à craquer. Deux de mes frères, Sofiane, notre cadet, et Farid, mon aîné d'un an, étaient là à notre arrivée pour nous aider à monter cartons et meubles. J'appréhendais un peu, surtout avec Farid qui a toujours eu un peu de mal avec le fait que je préfère les gars, mais le contact est plutôt bien passé avec Nico. Mon petit Nico, si timide et sérieux… "Dis donc, tu ne dois pas rigoler tous les jours avec ton petit copain. Il n'a jamais appris à sourire ?", m'a glissé Sofiane entre deux étages. J'ai éludé. Sofiane adorait Dom. Me voir avec ce jeune blondinet aussi taciturne que Dom était prolixe, forcément, ça lui fait bizarre. En plus, il se croit toujours obligé de faire de l'humour. Parfois, ça tombe à plat… Nicolas n'étant pas particulièrement dans un état d'esprit propice à l'hilarité, c'est ce qui s'est passé… Enfin, Soso ne s'est pas vexé, c'est déjà ça. En même temps, j'avais pris la précaution de les prévenir que mon nouvel amoureux vit une période difficile et qu'il fallait être gentil avec lui.
Après, dans l'après-midi, au moment où Sofiane et Farid s'en allaient, Nabila est arrivée comme prévu, pour l'état des lieux et la paperasse à signer. Elle est très pro, ma petite sœur agent immobilier ! C'est elle qui nous a trouvé ce deux-pièces à Puteaux. Ça faisait pas mal de temps qu'on ne s'était vus, c'était bon de se retrouver. On a papoté, on a pris un thé. Nico avait l'air subjugué. On a compris quand il nous a expliqué qu'il était stupéfait de notre ressemblance physique. "Ta sœur, on dirait toi en fille", a-t-il dit. Ça nous a bien fait rire. Finalement on s'est commandé chinois, on a mangé tous les trois ensemble, et elle est partie vers vingt heures.
Dès qu'on s'est retrouvés seuls, Nico m'a sauté dessus en me disant qu'il avait envie de moi depuis des heures, que de se trouver ici, dans notre premier chez nous, ça le rendait fou de joie et dingue d'excitation. Je me suis laissé faire, évidemment. En moins de deux, on s'est retrouvés à poil sur le matelas posé par terre, même pas encore recouvert d'un drap, et malgré la fatigue, il m'a fait l'amour comme un dieu. Il adore me prendre, maintenant, autant que l'inverse. C'est depuis la rupture avec son père. C'est lié, à coup sûr. Depuis ce jour là c'est fou comme il s'est émancipé et détendu. Chaque jour je le vois prendre un peu plus d'assurance, je le vois sourire un peu plus que la veille. Il se libère, il est avide de vivre et d'apprendre. C'est dans ses gestes de tendresse et au lit que c'est le plus flagrant. Il a vite compris comment me faire crier de bonheur, mon petit sauvage. Si je m'écoutais, je lui demanderais de me baiser vingt fois par jour ! Cette manière qu'il a de me posséder, de libéré l'élan de ses reins jusqu'à la rage. J'adore. Et cette endurance… Puis, quand il ralentit ses emportements au moment où je m'y attends le moins pour se faire onctueux et profond… Il arrive à me à me plonger dans des états quasi mystiques ! J'ai l'impression d'être sa plage et lui mon océan. Et ce moment où il ne maîtrise plus rien, où enfin il lâche prise, juste avant de se bloquer en moi pour jouir, tremblant, tendu comme un arc…Et, juste après, après tant d'agressivité sexuelle et d'énergie dépensée, le sentir si vulnérable, ça me fait fondre. J'aime tellement ce qu'il me donne ! J'ai hâte que la nuit finisse, qu'on recommence.
Je soupire de bien-être. Moi qui, il y a quelques mois encore, redoutait l'enchaînement des journées, si creuses et pesantes, aujourd'hui, je me réjouis de chaque matin qui débute comme si la vie était un cadeau. Je suis amoureux à en mourir.
Je me prends à sourire tout seul accoudé à ma fenêtre. Il me rend heureux, ce gamin, tellement heureux ! Je l'aime !
Si c'est toi, Dom, de ton paradis, qui m'as envoyé mon petit ange, merci.
Ça va être beau de le voir s'émanciper, même si j'ai un peu peur que Paris ne me le prenne. Il va découvrir la liberté, ici, il va apprendre à faire la fête, à s'amuser. Il va croiser plein de beaux garçons plus jeunes que moi. Il n'a que dix-huit ans. Il va forcément vouloir connaître de nouvelles expériences et je ne pourrai pas le lui reprocher. C'est comme ça. Je m'y prépare. Arrivera ce qui arrivera. Tout ce que je veux c'est qu'il soit heureux, qu'il profite de la vie, qu'il s'épanouisse. J'ai tendance à penser qu'il me voit juste comme un doux refuge, mais je me trompe sûrement. Si ça se trouve il m'aime autant que je l'aime. On verra. Demain, on est le sept juillet. Ça fera quatre mois qu'on est ensemble. Dès lundi, il va chercher un boulot. C'est sa priorité numéro un. Avant de quitter Limoges, Suzy lui a imprimé une trentaine de petites annonces trouvées sur Internet. Il a de quoi prospecter !
Le ciel marine vire lentement au bleu roi, là-bas entre les toits, à l'est. Allez, autant se recoucher avant que le jour ne se lève.
En passant devant la table je remarque une feuille de papier pliée en deux, posée là, en évidence. Je la déplie, intrigué. C'est l'écriture ronde de Nico.
J'ai pas vu la mer, j'ai pas vu Paris,
Mais je t'ai vu toi, toi et ton sourire
J'ai perdu ma mère, j'ai perdu mon père,
Mais je t'ai trouvé, et tu m'as trouvé.
Tes mots doux, tes yeux, tes caresses, ton cœur
M'ont donné la foi en des jours meilleurs.
Ta douceur, ton corps, tout ce que tu donnes,
M'ont rendu ma vie, m'ont sauvé du vide.
J'ai pas vu la mer, j'ai pas vu Paris,
C'est que j'attendais de te rencontrer
Pour partir au loin et ouvrir les yeux,
Pour enfin aimer, pour enfin sourire.
Tous les deux ensemble, amoureux et beaux
On va voir la mer, on va voir Paris…
Mais avant d'y aller, une fois encore
Goûte à ce plaisir que je veux t'offrir.
J'aime ta douceur, j'aime ton odeur,
On est bien ensemble, si loin de la peur.
Serre-moi fort encore, sais-tu comme je t'aime ?
Merci d'être toi.
Pour toi. Pour les quatre plus beaux mois de ma vie.
Je t'aime.
Nico
Je le lis une fois, puis deux, puis trois fois, son petit poème, là, dans la pénombre. Enfin, quand je dis trois fois, deux fois et demie plutôt, parce qu'à un moment je n'y vois plus rien, j'ai des larmes plein les yeux.
Je vais me recoucher. Je me colle à lui, à sa chaleur paisible de garçon endormi et parfumé de vie, je serre fort mon bras autour de sa taille. Complètement chamboulé, je lui murmure "merci", en reniflant.
C'est la première fois de ma vie que je pleure de bonheur. Je me suis endormi en me répétant ça : "c'est la première fois de ma vie que je pleure de bonheur".
Fin
Abdel & Nicolas - Réfugié
Comme tous les jeudis soir, Suzy était venue faire la cuisine chez Abdel. C'était devenu un rituel auquel ils étaient très attachés. La jeune femme apportait le panier hebdomadaire de légumes bio de saison qu'ils achetaient en commun et, dans la joie et la bonne humeur, ils se lançaient ensemble dans la confection d'un plat, nouveau à chaque fois. Elle choisissait les recettes sur Internet, ni trop faciles ni trop compliquées, et marquait un point d'honneur à les réussir. En plus, comme elle ne travaillait pas le vendredi et qu'Abdel, lui, ne commençait qu'à quatorze heures, ils pouvaient prendre tout leur temps et même veiller sans se soucier de l'heure. Ils cuisinaient donc, dégustaient ensuite le plat qu'ils venaient de préparer, et bavardaient jusqu'à plus d'heure. Quand la fatigue s'imposait, ils dépliaient le canapé pour Suzy et, le lendemain matin, poursuivaient leurs multiples conversations en prenant le petit-déjeuner ensemble. Bref, les jeudis soir constituaient un bien agréable avant-goût du week-end. Grâce à ces séances amicales, toujours rigolotes, et au final fort instructives, Abdel avait même fini par prendre goût à la cuisine. Lui qui, faute de motivation, n'avait jamais été très doué en la matière, s'amusait comme un petit fou et progressait.
Ce jeudi-là, ils se lancèrent dans la confection d'un succulent sauté de poulet et d'héliantis à l'estragon. Suzy dirigea les opérations avec sa pétulance habituelle et Abdel suivit à la lettre ses instructions, comme le bon apprenti-cuisinier qu'il était. Tout contents d'eux, ils se régalèrent et terminèrent leur assiette bien plus vite qu'il n'en n'avaient préparé le contenu.
Il n'était pas loin de vingt-deux heures trente quand Suzy coucha Lola dans son lit-parapluie. Il était grand temps, la petite tombait de sommeil. Du haut de sa chaise-haute, et de ses vingt-six mois, elle avait absolument tenu à participer au repas des adultes, mais la fatigue, fatalement, avait fini par être la plus forte. Après toute cette vie, le crépitement des aliments rissolant à feu vif et les gazouillis de l'enfant, le calme s'imposa. Ils traînèrent à table en sirotant paisiblement un dé de digestif, une poire distillée maison par un voisin de Suzy, une merveille.
— Ça doit faire cinquante fois que tu regardes ton téléphone, fit remarquer la jeune femme.
— Oui, je sais… D'habitude Nico m'appelle vers neuf-dix heures. C'est bizarre. Je commence à être un peu inquiet.
— Et bien, appelle-le, toi.
— J'ai essayé. Je tombe sur sa boîte vocale.
Il réessaya devant elle, la mine préoccupée. C'était le répondeur, encore.
— Peut-être qu'il s'est simplement couché tôt. Tu as des raisons de te faire du souci ?
— Oui… Il m'a dit qu'il allait parler franchement à son père cette semaine.
— C'est-à-dire ?
— Il voulait tout lui dire : son envie de le quitter, son homosexualité, tout, quoi… J'espère que ça n'a pas dégénéré.
— Pauvre gamin, il a du courage. J'ai essayé de lui parler une fois, au bonhomme, laisse tomber. Plus borné, tu meurs !
— S'il n'y avait que ça, encore. Moi, c'est sa violence qui m'inquiète.
— Écoute, s'il n'a pas appelé d'ici minuit, on passera jeter un coup d'œil chez lui, d'accord ?
— D'accord.
Ils débarrassèrent et firent la vaisselle en parlant du père de Nicolas. Ainsi en allait-il du pouvoir des gens nocifs : ils plongeaient les autres dans une telle perplexité que, même absents, ils parvenaient à parasiter les esprits de leur présence hostile.
Ils sursautèrent d'un même bond lorsque la sonnerie de l'interphone retentit. Ils se regardèrent, tout d'abord surpris, puis soudain Abdel comprit. Il sut. Ça ne pouvait pas être un hasard. Anxieusement, son torchon encore dans la main, il se rua sur le haut-parleur.
— C'est toi, Nico ?
— Ouais… C'est moi.
— Quel soulagement ! Monte.
Lorsqu'il lui ouvrit la porte et qu'il le vit, lorsqu'il vit tout ce sang séché sur son visage, son air hagard, il en resta pétrifié d'épouvante.
— Oh, c'est pas vrai ! Mais, qu'est-ce qui t'est arrivé, mon cœur ? Tu as eu un accident ?
Son esprit réfuta la vérité, cette vérité qui pourtant s'imposait. Il avait dû tomber de son vélo, se faire renverser par un automobiliste, ce ne pouvait être que ça… Pourtant, cette seconde que dura sa stupeur, juste avant qu'il ne le fît entrer précipitamment, il eut le temps d'observer des détails plus alarmants le uns que les autres : des sillons sales de larmes séchées sur ses joues et son menton, son tee-shirt déchiré au col, auréolé de sueur au niveau de la poitrine et des aisselles et surtout, surtout, le pire de tout, d'inquiétantes marques rouges au niveau du cou. Nicolas qui, complètement sonné, avait marché droit devant lui en mode automatique, n'avait strictement aucune conscience de son allure effrayante. À vrai dire, dans l'état où il se trouvait, se préoccuper de sa mise ne l'avait pas même effleuré.
— Oh, mon dieu ! Nico ! Qu'est-ce qui s'est passé ? Renchérit Suzy, la main devant la bouche.
— Assieds-toi. Voilà, mets-toi à l'aise. Tu as mal quelque part ? Tu veux qu'on fasse venir un médecin ? Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas appelé ? Tu n'as pas pu ? C'est pas possible, tout ce sang ! Comment tu t'es fait ça ? Raconte-moi, Nico, dis quelque chose.
— C'est bon, je vais bien. Et, si tu arrêtais de paniquer comme ça et de partir dans tous les sens, je pourrais peut-être en placer une…
— Excuse-moi. OK. Vas-y. Je me tais. Qu'est-ce qui s'est passé ? Fit Abdel, accroupi près de lui, une main crispée sur sa cuisse.
— Mon père m'a foutu dehors, c'est tout. Voilà, ce qui s'est passé. Je savais que ça se passerait comme ça.
— Mais… Mais… Ce n'est quand même pas lui qui t'a mis dans cet état. Tu t'es vu ? C'est quoi tout ce sang ? Tu dois avoir un mal de chien !
Abdel, complètement affolé, tour à tour, lui arrangeait les cheveux et lui frôlait le front du pouce sans oser approcher de la zone blessée. Le garçon se tâta à l'endroit où il s'était cogné, cet endroit que son amoureux fixait avec tellement d'inquiétude.
— Ça ? C'est rien. Je me suis cogné en tombant.
— Tu t'es cogné ? Mais, tu t'es cogné contre quoi ? Et pourquoi tu es tombé ? C'est arrivé où ? Chez ton père ? C'est chez ton père que c'est arrivé ?
— Oui, c'est arrivé chez mon père, pas sur la lune.
— J'hallucine, murmura Abdel, sens dessus dessous. Suzy, s'il te plaît, tu pourrais me ramener le petit miroir de la salle de bain, tu sais, celui qui est sur le meuble à gauche ? Demanda-t-il d'une voix blanche, sans parvenir à détourner son regard de lui.
Elle s'exécuta, revint avec l'objet et le tendit à son ami, qui, à son tour, le tint face au jeune garçon. Ce dernier eut un choc en voyant son reflet. Crasseux, débraillé et ensanglanté comme il était, il ressemblait à un zombie. Il comprit mieux la réaction d'Abdel et Suzy. Une impressionnante quantité de sang avait formé une croûte noire et irrégulière de son sourcil à l'angle de sa mâchoire… Il ne l'avait même pas senti couler. Il déglutit, repoussa la glace. La réalité de ce qu'il venait de subir revint brutalement à la surface, comme un coup de poing.
— On s'est battus, je suis tombé… Et j'ai fait la route à pied jusqu'ici, c'est pour ça que suis crade, articula-t-il d'une voix presque inaudible, les yeux baissés sur ses mains jointes.
— Laisse-moi voir un peu ça, fit Suzy en lui soulevant une mèche de cheveux pour lui dégager le front.
Nicolas eut un léger mouvement de recul. Ça lui faisait trop bizarre d'être touché si familièrement par sa prof…
— Je ne vais te faire mal, ne t'inquiète pas. J'ai fait des études d'infirmière avant de choisir l'enseignement. Viens, on va nettoyer tout ça, fit-elle en l'entrainant vers la salle de bain. Est-ce que tu as vomi ?
— Non.
— Tu as eu des nausées ?
— Non plus…
— Bon, a priori tu n'as pas de traumatisme crânien. Si tu as le moindre vertige ou haut-le-cœur, on t'emmène à l'hôpital.
— Oh, non, pitié, pas l'hôpital.
— Mieux vaut prévenir que guérir… Un choc à la tête, ce n'est jamais anodin.
Abdel, les suivit jusqu'à la salle de bain, que Suzy transforma en infirmerie en un clin d'œil. Nicolas, assis au bord de la baignoire, se laissa faire.
— Alors ? Comment c'est ? S'enquit Abdel, dès qu'elle eut nettoyé un peu le sang séché.
— Ça va. La plaie a l'air nette. Il y a eu plus de peur que de mal. Tu vas avoir une bosse et peut-être une petite cicatrice, c'est tout, fit-elle à l'adresse du jeune garçon avec un sourire.
Appuyé bras croisés dans l'embrasure de la porte, Abdel s'enferma dans un mutisme ombrageux en observant son amie désinfecter la plaie avec des gestes précis. Une rage mauvaise grondait en lui.
— Et c'est quoi ce que tu as au cou ? Ces traces rouges, là.
La question, prononcée froidement, avait claqué dans le calme revenu comme un coup de fouet. Nicolas se tut. Il ne savait que trop ce que la réponse provoquerait dans le cœur d'Abdel.
— Ce sont… Ce sont des traces de strangulation ? C'est ça, Nico ? Fit Suzy, hésitante.
Nicolas opina imperceptiblement, l'air honteux comme si c'était sa faute. Il semblait à la limite de s'effondrer. Qu'il détestait ce rôle de victime !
— J'vais lui marave sa gueule à c't'enculé, cracha Abdel en quittant la pièce.
— Abdel, non ! Cria Nicolas, sans avoir la force de se lever. Dites-lui de ne pas y aller, supplia-t-il Suzy.
Le jeune femme lui prit la main, la pressa d'autorité sur la compresse qu'elle venait de lui appliquer sur sa blessure, car le sang s'était remis à couler un peu, et se précipita à la poursuite de son hôte en grommelant. Elle trouva le jeune homme au salon, qui cherchait quelque chose avec un regard qu'elle ne lui avait encore jamais vu, un regard haineux, effrayant.
— Abdel, calme-toi.
— Me calmer ? Me calmer ? Tu as vu dans quel état il l'a mis ? Je vais lui faire sa fête à ce fils de pute. Où sont ces foutues clés de voiture ?
Elle s'approcha de lui, le prit par les épaules pour qu'il cesse de s'agiter, et capta son attention de son regard le plus persuasif.
— Déjà, parle moins fort, tu vas réveiller Lola. Reprends-toi. Qu'est-ce que tu vas faire, hein ? Débarquer chez lui pour l'agresser ? Cette ordure va t'accueillir au fusil de chasse. C'est ça que tu veux ? Que ça se termine en drame ?
— Il ne va pas s'en sortir comme ça. Il s'agit d'une agression, d'une tentative de meurtre, même !
— Et alors quoi ? Tu veux faire justice toi-même ? Ne sois pas stupide, enfin ! Je ne minimise pas la gravité des faits, mais, pour le moment, ton petit mec crève d'inquiétude que tu te mettes en danger. Il a besoin de toi, Abdel. Il a besoin de toi, là, maintenant, insista-t-elle en pointant un doigt en direction de la salle de bain.
Les paroles de sagesse et le calme de son amie lui en imposèrent suffisamment pour que sa bouffée de rage se disloque d'un coup. Il secoua doucement la tête et se décomposa.
— Il a failli le tuer, murmura-t-il en retenant douloureusement son envie de pleurer. J'ai déjà perdu Dom, c'est bon maintenant, j'en ai marre.
— Hé, ressaisis-toi ! Nico, il est là, bien vivant, et il t'attend. Pense un peu à lui au lieu de t'apitoyer sur ton sort. Allez, va le réconforter. Aide-le à prendre une douche. Ne le laisse pas seul. Appelez-moi quand vous avez fini, je lui ferai un pansement nickel.
— Ok… On va faire quoi, Suzy ? On ne va pas en rester là, quand même ?
— Écoute, on parlera de tout ça demain. Toi ou moi, on ne peut pas grand chose. C'est au gamin de décider ce qu'il veut faire. C'est à lui de voir. Il pourra poursuivre son père en justice pour ce qu'il vient de lui infliger, mais il n'en aura peut-être aucune envie. Et, très franchement, je ne pense pas qu'il soit en état de réfléchir à tout ça ce soir… Déjà, demain, on l'emmènera à l'hôpital pour qu'il se fasse examiner. J'y tiens. Il faudra aussi qu'il récupère ses papiers chez lui, ses affaires, tout ça. Il va falloir qu'on agisse intelligemment. De ton côté, essaye de le faire parler, qu'il te dise exactement ce qui s'est passé pendant que c'est encore frais. Ça serait sain qu'il vide son sac. Mais, pour le moment, il a besoin de se reposer. Pendant que vous êtes à la salle de bain, je vais aussi lui préparer un truc à manger…
— Tu as un de ces sang-froid… Tu me bluffes, dit-il, sincèrement admiratif.
— Je ne suis pas amoureuse de lui, moi, sourit-elle. Allez, va le rejoindre.
Abdel retrouva Nicolas en pleurs, assis recroquevillé au pied de la baignoire, la tête cachée dans les bras. Il s'assit par terre à côté de lui et le prit contre sa poitrine en murmurant "Je suis là, mon cœur". Il le laissa pleurer tout son soul en le berçant doucement, le menton dans ses cheveux.
— Raconte-moi tout, Nico, tenta-t-il lorsqu'il se fut calmé.
— Non, tu vas t'énerver, après, répondit le jeune, la voix encore enrouée de larmes.
— Je te promets que non.
— Jure-le.
— Je te le jure.
Alors, l'adolescent lui raconta tout, assis là, sur le tapis de bain. En fait, il avait un irrépressible besoin de parler. Il lui répéta le dialogue qu'il avait eu avec son bourreau, lui décrivit l'enchainement des événements, chacun de leurs gestes, aussi fidèlement que sa mémoire le lui permit. Il parla vite, comme on raconte un cauchemar un peu insaisissable. Abdel, frémissant de révolte à chaque nouvelle révélation, prit sur lui pour ne pas se laisser dominer par la colère. Il ne l'interrompit pas une seule fois.
— Et voilà, conclut Nicolas, après son long monologue. J'ai voulu prendre mon vélo pour venir, mais il m'en a empêché. Il m'a dit qu'il était à lui, comme les fringues que j'avais sur moi et qu'il était déjà bien sympa de pas m'obliger à me mettre à poil… De la fenêtre du salon, il a pointé son fusil sur moi. Je le sentais prêt à me descendre. Sérieux, j'ai cru que j'allais me pisser dessus de trouille. C'est vraiment à ce moment là que j'ai eu le plus gros flippe.
Le garçon, un peu alerté par son silence, considéra son interlocuteur.
— La vache, tu as les yeux qui lancent des éclairs.
— J'ai des envies de meurtre, là, tu vois.
— Le tuer ? Ça lui rendrait service. Moi j'aimerais qu'il vive très longtemps, très seul, et qu'il en chie. Je lui souhaite le pire. La mort, ce n'est pas assez méchant.
— Mouais…
— Je pue… Je me sens vraiment dégueulasse.
— Lève-toi. Je vais t'aider à prendre ta douche.
— Je suis pas handicapé, quand même, c'est bon ! Râla l'ado.
— Instructions du "docteur Suzy". Je ne dois pas te laisser seul, répliqua Abdel, rassuré de le voir se rebiffer.
Le gamin, trop fatigué pour discuter, se laissa faire. Finalement, ce n'était pas une si mauvaise idée : ses paumes en feu, d'où il fallut désincruster à la pince-à-épiler quelques petits graviers douloureux, furent ainsi épargnées par les frottements et le contact du savon. Il prit même tellement de plaisir à se faire shampouiner et savonner par les douces mains de son amant, qu'il faillit s'endormir assis au fond de la baignoire.
Une fois propre, en caleçon et tee-shirt tout frais, Nicolas se laissa panser par Suzy. Puis, après qu'il eut mangé un bout, tout le monde alla au lit. Il était tout de même presque deux heures du matin. La tête à peine calée au creux de l'épaule d'Abdel, Nicolas sombra dans un sommeil de plomb.
Vers six heures du matin, aux premières lueurs de l'aube, un cauchemar agita violemment le garçon dans son sommeil. Abdel, réveillé en sursaut par son agitation, mit une bonne minute à le sortir de l'inconscience en l'apaisant de douces paroles. Après, Nicolas ne voulut plus fermer les yeux.
— Rendors-toi. T'inquiète pas pour moi, dit-il en se moulant étroitement contre son dos.
Mais, en place et lieu du sommeil, c'est le désir qui vint mobiliser les pensées d'Abdel. Le chaud contact du corps de Nicolas, ce contact qui lui avait si cruellement fait défaut ces derniers jours, lui fit monter d'inavouables envies. Mais il fallait que le gamin se repose. Il garda pour lui ses pulsions et tenta de se rendormir, sans succès, cependant.
Au bout d'un long moment de silence et d'immobilité, Nicolas remua un peu. Abdel sentit son cœur s'emballer. Le garçon bandait lui aussi. Histoire de voir jusqu'où le désir de son jeune amoureux oserait s'exprimer, il continua de faire semblant de dormir. Mais, quand Nicolas chuchota "je t'aime" et lui passa les lèvres sur la nuque, il craqua. C'en était trop. Précautionneusement, car ses éraflures devaient encore être sensibles, il lui prit la main qu'il avait abandonnée sur son flanc, et la guida où il voulait qu'elle le touche.
— Je ne voulais pas te réveiller… Désolé, chuchota Nicolas.
— Je ne dormais pas. Caresse-moi.
Le garçon s'exécuta avec joie en le bécotant derrière l'oreille pour lui donner la chair de poule. C'était si doux de l'entendre soupirer de plaisir. Ces minutes électriques et tendres en annoncaint d'autres plus qu'alléchantes. Pour bien lui faire sentir son désir, Nicolas se pressa plus fort contre lui en ondulant subtilement des reins.
Le soleil levant passa entre les rideaux, traversant la pièce jusqu'au mur au-dessus d'eux. Un fin rayon n'allait pas tarder à les atteindre. La lumière qui parvenait à filtrer au travers des rideaux rouges enflamma la pièce.
Abdel se retourna. Il avait besoin de le regarder, de le prendre dans ses bras, d'aimer sa bouche. Leurs torses et leurs langues s'aimantèrent, leurs jambes se mêlèrent et le caleçon de Nicolas se retrouva en moins de deux sur la moquette.
— Montre-moi comme tu m'aimes, murmura le garçon.


































