Actu - lancement de "Matteo"
Bonjour à tous.
Mon blog devrait reprendre une activité normale très bientôt.
Une nouvelle histoire mijote. Elle s'intitulera "Matteo". En voici l'intro.
"Je m'appelle Matthieu Legardien, j'ai quarante-sept ans. Je suis mariée à une femme merveilleuse, Claudia, ma complice, mon double, mon égale. On a fêté nos vingt ans de mariage cet été. Elle et moi, nous avons deux enfants, Flo, vingt ans, et Bastien, seize ans. Ces deux-là me comblent de joies depuis leur naissance. Nous sommes propriétaires d'une belle maison dans la banlieue ouest de Paris. Claudia est médecin du travail et moi je suis cadre supérieur dans un gros groupe pharmaceutique. Mon boulot m'accapare et me passionne. On mène une vie confortable.
On peut dire que j'ai tout ce dont un homme moderne peut rêver pour être heureux. Mes efforts ont tous été couronnés de succès et j'ai eu juste ce qu'il fallait de chance aux moments où il le fallait. La vie m'a gâté. J'en culpabilise presque parfois.
Mais… Il y a toujours un mais…
Depuis… Depuis, septembre, je crois, mes certitudes, mon assurance, ma motivation professionnelle, plusieurs choses primordiales vacillent en moi… Mon impuissance à réagir s'éternise et m'inquiète. Claudia ne me questionne pas, mais je sais qu'elle perçoit chaque vibration négative de mon passage à vide. On se connait tellement bien elle et moi, on ne peut rien se cacher. J'essaie de ne rien montrer et pourtant, je sais qu'elle sait, et elle sait que je sais qu'elle sait, et ainsi de suite.
D'abord, j'ai essayé de me dire que c'était à cause de l'absence de Flo. Ma fille est partie au Canada poursuivre ses études artistiques et elle me manque, c'est vrai, mais je suis heureux pour elle. Elle s'éclate là-bas et ne se prive pas de nous le faire savoir. Non, c'est autre chose qui me mine… C'est diffus et lourd comme un mauvais présentiment. Pendant une période, j'ai aussi tenté de me convaincre que c'était ce souci au boulot. L'une des personnes de la nouvelle équipe que je dirige m'a pris en grippe et je me suis braqué comme un débutant au lieu d'apaiser les tensions. Les problèmes humains de ce type, je les gère très bien d'habitude. Mainteant le mal est fait, je ne sais plus comment rattraper le coup. Mais au fond, ça non plus, ça ne préoccupe pas tant que ça. Les choses se tasseront d'elles-mêmes… Ça ne peut pas venir de cela non plus.
Reste Matteo. La présence de Matteo… Matteo…"
Alex Stoddard
Vous ai-je déjà parlé de ce surprenant garçon ? Je crois que oui, mais je ne sais plus quand…
Alex a 18 ans.
Alex aime les bois.
Alex a une imagination débordante et une sacrée belle maîtrise de son appareil photo.
Les images d'Alex racontent et inspirent…
Chacune pourait être le point de départ, au choix, d'un poème, d'une musique, d'un roman, d'un cauchemar, d'un doux rêve, d'un film, ou d'un conte… (je vous laisse compléter la liste une fois que vous aurez visualisé son diaporama flickr >ICI)
Il travaille, la plupart du temps en pleine nature, avec des modèles de son âge, des connaissances, des copains, copines, sa sœur, son frère, tout ce qu'il a sous la main, quoi…
Mais surtout, Alex travaille avec lui-même.
Alex court, grimpe, nage, dort et nous regarde, avec sa drôle de moue boudeuse et son œil noir parfois inquiétant…
Alex se met en scène, Alex se découvre, s'observe, il s'utilise. Il se sert de sa propre personne comme d'autres se servent des mots.
Son visage et son corps sont, à l'instar de la forêt — ses clairières, ses cascades, ses arbres, sa terre sombre, son humus, ses creux et ses rivières — sa matière première visuelle et narrative.
Ainsi, Alex se dénude ou se cache, il se noie et dérape, se démultiplie à l'envie, s'enterre, flotte, lévite, mute…
Alex se joue de l'espace et de la gravité.
Dans l'eau, dans l'air et dans la terre, Alex se replie ou se déploie.
Alex se mêle au brouillard, aux branches ou à l'aube… Pafoisr, il bascule dans le surréalisme. Vous verrez.
Alex s'émerveille, aussi.
Il s'émerveille autant qu'il s'interroge.
Il nous parle de beauté, de mort, de solitude.
Alex nous dit l'éblouissement et l'angoisse d'être en vie, au sein de cette nature indifférente à nos tourment humains.
Et il nous le dit bien. Nom d'un chien, vraiment, il nous le dit bien ! Je vous assure, ce n'est pas courant un talent pareil !
Alex n'a pas peur de s'égratigner ou de jouer les équilibristes.
Alex fait ce qu'il veut.
Et il sait ce qu'il veut, le bougre, lorsqu'il se met en tête de créer une image !
Je le crois volontiers généreux.
La fraîcheur de ses réactions est touchante, en tout cas… Il laisse de longs commentaires sous chacune de ses photos, il y explique le contexte, avec qui, quand, comment, le temps qu'il faisait, des annecdotes qui lui sont arrivées et tout, et tout. Il répond aux commentateurs, qui sont nombreux et variés.
Bon, vous l'aurez compris. J'adore cet artiste. Je suis super rassurée de savoir qu'un gamin de sa génération puisse ressentir l'envie d'exprimer ce qu'il exprime. S'il y a encore parfois quelques fautes de goût, pour le reste, ce jeune homme fait de si belles choses, avec tant de profondeur, de subtilité et de souci du détail, que je suis terriblement curieuse de voir ce dont il va se montrer capable dans les prochaines années !
Voilà, partez faire un tour, un petit moment, sur la planète boisée d'Alex.
C'est ma manière de vous souhaiter une belle nouvelle année, plus riche de bonheurs que de malheurs.
Biz à vous tous.
Un petit article élogieux sur Mister Stoddard > ICI< (tiens tiens, signé par l'un de mes patrons…)
Et, pendant qu'on y est, pour le suivre au jour le jour, son FB.
Beth Gibbons
Je dédie cette merveilleuse chanson à ma tati.
Nathnaël - Acte final
Nathanaël ne fut pas déçu. Cette conférence sur les alternatives à la psychiatrie traditionnelle tenait ses promesses. Les intervenants, tout autant que les sujets abordés, étaient vraiment passionnants. Ça ouvrait des perspectives surprenantes qui mériteraient d'être explorées plus avant. Seule ombre au tableau, il n'y avait pas la climatisation dans les locaux… Suant donc à grosses gouttes dans cette chaleur de fin août, Nathanaël prenait des notes frénétiquement. Mais, en même temps, il surveillait sa montre toutes les cinq minutes. C'était plus fort que lui. Quentin rentrait aujourd'hui.
Il l'avait prévenu qu'il ne serait pas là pour l'accueillir. Ça tombait mal cette conférence… Il était quinze heures trente. Si son avion n'avait pas de retard, il devait avoir atterri. Pour la énième fois, il refit son petit calcul rapide. Il serait à la maison aux alentours de seize heures trente, grand maximum, c'est-à-dire largement avant lui. Il stressait tellement à l'idée de le revoir, que plus l'heure fatidique approchait, moins il arrivait à se concentrer. Depuis trois jours, il n'arrivait plus à penser à rien d'autre. Ils avaient beau s'être apaisés, tous les deux, lors de leurs derniers contacts téléphoniques, leurs retrouvailles l'inquiétaient beaucoup. Il l'avait tellement malmené, tellement repoussé. Il craignait d'avoir irrémédiablement abîmé quelque chose entre eux… Il redoutait que cela se confirmât au premier regard. Il s'y préparait. En plus, sans la présence et l'amour crépitants de Quentin, il avait eu la fâcheuse tendance à retourner à sa nature lymphatique, à retrouver sa peau de type terne et sans désirs, de "rat de bibliothèque", vivant au jour le jour sans autre projet que sa thèse… Quentin était un stimulant incroyable à lui tout seul. Sans lui, sans son énergie, il se sentait diminué, amoindri, à moitié vivant seulement. Et, le pire, c'est qu'il savait qu'il se referait vite à ce retour au calme plat d'un quotidien sans lui. Cette idée le terrifiait. Si jamais ce n'était plus comme avant, entre eux, si jamais ça ne fonctionnait plus… Que deviendrait-il ? À quoi ressemblerait ses jours sans lui ? Et sans sa mère ? Il soupira. Il allait vite être fixé.
Merde, il venait de louper quelques infos essentielles sur la psychomotricité… Voilà ce que c'était d'avoir la tête ailleurs. Heureusement qu'il avait pensé à prendre son enregistreur audio. Il pourrait se repasser plus tard tout ce qu'il ratait là.
Ce qui alimentait aussi son inquiétude, c'est que Quentin avait finalement pris soin de suivre à la lettre sa recommandation de profiter de son séjour chez ses grands parents. Il aurait dû s'en trouver satisfait, mais, en fait, non, pas du tout. Que Quentin se fût résigné à l'oublier un peu pour profiter de sa famille créole, et des splendeurs de la Grande-Terre de Guadeloupe, était une bonne chose, bien sûr, mais tout de même, il lui avait un peu trop bien obéi. Il avait, par exemple, cessé de l'étouffer de "je t'aime" à tout bout de champ, et Nathanaël, bien vite, s'était aperçu que ces mots doux lui manquaient. Quentin s'était amusé, aussi, il était sorti faire la fête, comme il se doit, et avait même fait de nouvelles rencontres… Il lui avait notamment rebattu les oreilles d'une certaine Érine, une jeune femme à laquelle il semblait s'être lié plus que de raison. En plus, elle était belle… Il lui avait envoyé des photos de son séjour là-bas presque chaque jour, de lui et Annette, de la famille, des paysages, des vagues, et donc de cette fameuse Érine. C'était soi-disant pour lui donner envie de venir l'année prochaine, mais Nathanaël le soupçonnait d'avoir voulu lui étaler sa joie de vivre sans lui… C'était de sa faute. Il ne faisait que récolter les fruits de sa froideur. Cela lui faisait mal, mais c'est tout ce qu'il méritait. Parmi les clichés où Quentin apparaissait, certains avaient été pris par Érine. Nathanaël avait jugé ces portraits de son amoureux, au demeurant très réussis, non dénués d'une inquiétante tendresse. Elle l'avait vu ainsi, sur la plage, au couchant, souriant et magnifique, c'était elle qui l'avait fait sourire, c'était elle qui s'était lancée dans de longues randonnées en forêt avec lui, elle aussi qui avait reçu ses cours de surf… Mieux valait ne plus trop penser à tout cela…
En ce qui concernait la mort de Marie, sa tristesse, son deuil, le jeune homme avait fait des découvertes sur son passé qui avait radicalement bouleversé sa vision des choses. En achevant de trier les affaire de la défunte, il était en effet tombé sur de vieux carnets intimes de celle-ci qui contenaient de terribles révélations. La première conséquence de ces nouvelles données fut d'effacer toute trace de culpabilité dans le cœur de Nathanaël.
Marie, lorsqu'elle avait été jeune mère de famille, à l'âge que Nathanaël avait aujourd'hui, de son écriture ronde, avait rempli des pages d'un terrible et douloureux secret. Ainsi, en les dévorant avec anxiété, son fils apprit-il qu'il aurait dû avoir un frère ainé nommé Arthur, mais que le bébé était mort sans raison à l'âge de sept jours, et que Marie avait bien failli en devenir folle de douleur.
Comment avait-elle pu leur cacher une telle chose, à lui et à sa sœur ? Car Delphine non plus ne savait rien de cette tragédie qui s'était produite lorsqu'elle-même n'avait que deux ans. Mille sentiments avaient alors bousculé Nathanaël, et parmi eux, une énorme colère. Comme Marie n'était plus là pour qu'il puisse lui dire son désarroi, c'est à son géniteur qu'il s'adressa. Alors qu'il était tout petit, celui-ci avait quitté leur foyer pour fonder une nouvelle famille avec une autre femme, et n'était resté à ses yeux qu'une sorte d'étranger lointain. Cependant, il ne fit aucune difficulté pour répondre à ses questions. Il lui avoua que la perte du petit Arthur avait profondément fissuré leur couple, et que sa naissance, un an après le drame, n'avait ni guéri Marie de sa douleur, ni sauvé leur ménage qui avait fini par se briser complètement. "Ta mère refusait d'en parler. Elle a essayé d'enterrer sa souffrance. Elle est devenue insupportable avec moi. Elle m'en voulait de vouloir l'aider… C'est pour ça que je suis parti…"
Nathanaël fut horrifié de découvrir que, pour ses parents, il n'avait peut-être été, au fond, que le substitut d'un enfant perdu. Il s'était donc échiné des années à aider sa mère pour rien, ignorant tout des véritables origines de sa souffrance. Pas un seul instant elle ne l'avait aidé à l'aider… Elle l'avait laissé dans le noir avec elle, elle l'avait laissé s'épuiser à ses côtés. Comment avait-elle pu faire une chose pareille ? L'avait-elle donc considéré comme un être sacrifiable ?
Blessé à mort par cette découverte, saisi d'un sentiment de gâchis indescriptible, Nathanaël avait logiquement troqué sa culpabilité et ses regrets contre le dépit d'avoir été floué. C'était une leçon terrible pour lui. Jamais on ne connaissait vraiment quelqu'un, même pas sa propre mère, surtout pas sa propre mère. Il frémissait d'horreur quand il songeait qu'il aurait pu rester dans l'ignorance de tout cela toute sa vie si Marie était retombée un jour sur ces vieux cahiers oubliés. Car, à coup sûr, elle les aurait détruits, comme elle avait détruit toutes ses lettres et ses photos de jeunesse.
Pour Nathanaël, cette histoire ne revêtait qu'un seul aspect positif, ce secret dévoilé, d'une certaine manière, avait au moins le mérite d'éclairer le contexte de sa naissance, et donc, un large pan de son histoire personnelle. Une telle révélation, à n'en pas douter, l'aiderait à faire son analyse et à mieux se comprendre lui-même…
Plutôt choqué par tout cela, il avait laissé Delphine gérer la vente de l'appartement maternel. Bien qu'elle n'eût pas encore trouvé un acquéreur à son goût, l'endroit avait été totalement vidé et nettoyé, et il n'avait donc plus aucune raison d'y mettre les pieds. Au moins, Quentin ne pourrait plus lui reprocher cela… Il n'avait pas eu encore la force de lui raconter sa découverte. Il le ferait plus tard, lorsqu'il en aurait la force…
Quand il arriva chez lui, vers dix-huit heures, le sac de voyage de Quentin fut la première chose qu'il vit en entrant, et le ventilateur, la première qu'il entendit. Il était bien là. Il était revenu. Il n'eut qu'à tourner la tête pour le vérifier.
Allongé nu sur le ventre, en travers du lit même pas défait, Quentin dormait. Le poil blond et la peau brunie comme du pain d'épice, il ronflait légèrement dans la touffeur de la pièce en étreignant amoureusement un oreiller. Nathanaël, le cœur battant, s'assit près de lui. Ce qu'il était beau, son Quentin. Ce qu'il pouvait l'aimer… Il avisa un petit mot, mis en évidence sur l'autre oreiller : "Mon choupinet d'amour, tu serais hyper cool de me laisser dormir jusqu'à dix-neuf heures. Le décalage horaire m'a tué." Il sourit. "Mon choupinet d'amour"… C'était bien du Quentin tout craché, ça ! Il le contempla. Il avait dû passer toutes ses journées en maillot de bain, car, seules, ses fesses avaient conservé leur blancheur originelle. Ses cheveux, délavés par le soleil et le sel, comme chaque été, avaient un peu repoussé.
Il lui caressa la tempe, sans crainte de le réveiller. Quentin possédait un sommeil de plomb presque impossible à perturber. Ce n'était donc pas ce tendre frôlement qui le dérangerait. Tant qu'il y était, il lui déposa un baiser dans le cou pour renouer avec son parfum et la soie de sa peau. Il avait prit une douche, il sentait leur savon préféré, au beurre de karité. Il lui passa le bout des doigts sur la nuque, les épaules et le long du dos. Qu'il était agréable de retrouver ses courbes satinées. Il fut tenté d'embrasser l'une de ses merveilleuses fesses, mais se retint. Il n'arriverait plus à s'arrêter, après. Plus qu'une demi-heure à patienter, et il s'occuperait de lui.
C'était fou comme l'avoir sous les yeux rendait aux choses leur simplicité. Mais, peut-être était-ce illusoire. Il déglutit. Au moins, il était soulagé de constater que son désir pour lui était revenu à la normale.
Il prit une bonne douche, puis, une serviette autour des reins, alla s'allonger tout mouiller, près de lui. Il le regarda dormir. Alors, un bonheur inespéré afflua peu à peu dans son cœur, jusqu'à presque le noyer. Il allait le rassurer, lui montrer que son attitude des trois derniers mois n'avait été qu'aveuglement et crise passagère, lui expliquer que l'abominable orage, en lui, était passé, et qu'il tenait à lui plus qu'à sa propre vie. Pourvu qu'il lui pardonne. Il lui tardait de lui prouver que l'amoureux et l'amant étaient de retour.
Quand il fut l'heure, il murmura son prénom, une fois, deux fois, lui caressa la joue, mais n'obtint aucun résultat probant. Tant pis. Après tout, s'il avait sommeil, autant le laisser dormir. En attendant, il allait s'habiller un minimum et préparer à manger. Auparavant, il lui baisa les lèvres et, à l'instant où il allait se lever, Quentin souleva les paupières. Il avait beau n'avoir aucun point commun avec la Belle aux Bois Dormants, il sembla que le baiser l'avait fait revenir à lui.
— Nathanaël, murmura-t-il, l'air surpris et heureux.
Il ne fallut pas plus de quelques secondes à Nathanaël pour comprendre que l'amour était toujours là, intact. Il en fondit de soulagement, et la reconnaissance lui serra la gorge. Il avait été tellement imbuvable… Il aurait mérité de le perdre. Il en avait parfaitement conscience. Ses yeux s'humectèrent, mais il ne pleura pas. Il lui frôlait la joue, tellement ému de retrouver son beau regard vivant. Quentin lui souriait. Chacun laissa ainsi errer longuement son regard sur le visage de l'autre. Ni l'un ni l'autre n'auraient su dire combien de temps dura ce face à face contemplatif, dans ce silence religieux. Bien qu'aucun mot n'eût été prononcé, un dialogue profond et complexe se tissait entre eux.
Quentin, à son tour, lui toucha le visage, lui redessina de l'index, l'arcade sourcilière, passa et repassa son pouce sur ses lèvres. Nathanaël, son Nathanaël, celui qu'il aimait, celui qui le comprenait et le touchait, était bien là devant lui. Il avait retrouvé son expression tendre et profonde. À force de fouailler ses prunelles brunes, il faillit s'y égarer. Il revint au présent, réveillé par l'électricité du désir, quand les lèvres de Nathanaël s'entrouvrirent pour laisser pénétrer son doigt entre elles.
Mais avant, avant la fusion nécessaire, avant le plaisir et la redécouverte, ils eurent besoin de s'étreindre un long moment, afin de reconnaître la chaleur du corps de l'autre. Quentin en laissa couler une larme dont Nathanaël n'eut jamais connaissance.
L'heure était orange, dehors. Le couché inondait la façade claire des immeubles, de l'autre côté de la rue, et, par réverbération, baignait toutes choses de sa chaleur, dont le petit F1 où se nouaient en silence les retrouvailles des deux garçons.
Sans toujours avoir prononcé un seul mot, ils s'embrassèrent enfin. Et, dès cet l'instant où il s'embrassèrent, rien au monde n'aurait eu le pouvoir de troubler la succession de leurs gestes.
Ils se savourèrent mutuellement jusqu'à ce que la nuit tombe… Accueillir à nouveau le plaisir de Nathanaël faillit faire mourir de joie le généreux Quentin, et, Nathanaël eut le sentiment de renaître à la vie.
Après le plaisir, ils demeurèrent enlacés, immobiles, dans les outremers du soir, et, un long moment encore, ils restèrent sans ressentir le besoin de parler. Sans doute leurs corps avaient-ils su dire l'essentiel, déjà. Ce fut Quentin qui, le premier, brisa le silence.
— Il faut que je t'avoue un truc, murmura-t-il d'une voix un peu enrouée de n'avoir servi qu'à gémir durant l'heure passée.
— Moi aussi, j'aurai quelque chose à te raconter, mais vas-y. Toi d'abord.
— Tu sais, Érine…
Comme il avait la trouille de poursuivre, il s'interrompit, avala sa salive, s'éclaircit un peu la gorge. Il n'avait aucun idée de la réaction qu'allait avoir Nathanaël. Mais il fallait qu'il lui dise. Il le fallait.
— Elle et moi, on a couché ensemble. On ne l'a fait qu'une fois, mais… Je voulais que tu le saches.
Nathanaël eut mal. Il ferma les yeux et ne répondit rien. Il aurait voulu ne pas entendre ces mots. Il fallait vite que Quentin lui précise les choses pour qu'il puisse lui pardonner. Vite. Il refusait l'idée que les instants qu'ils venaient de vivre, l'harmonie qu'ils venaient de retrouver dans les bras l'un de l'autre, puissent être ternis d'une manière ou d'une autre. Quentin, inquiet de son silence, eut besoin de voir son visage pour poursuivre. Il se suréleva sur le coude.
— Continue, fit Nathanaël, d'une voix blanche.
— Tu te souviens la fois où j'ai pleuré au téléphone, au début de mon séjour là-bas ?
— Oui. Je m'en suis assez voulu !
— C'était juste après. J'avais besoin… J'avais besoin d'un peu de chaleur humaine. Et comme elle aussi… On s'est consolés l'un l'autre.
— Et c'était bien ?
— Je ne peux pas dire ça… J'ai dû fermer les yeux et penser à toi tout le long pour rester excité jusqu'au bout. Clairement, c'est bien terminé, pour moi, les filles. Si Érine ne m'a pas fait plus d'effet que ça, aucune nana ne pourra jamais plus m'en faire…
— Heureusement pour moi, alors…
— Oui. Heureusement pour nous. Parce que, cette fille, je l'aime beaucoup, et si le désir avait été là, je serais peut-être tombé amoureux… Tu comprendras quand je te la présenterai. Elle revient à Paris à l'automne.
— Je l'aurais bien mérité, en même temps. Je n'ai pas été tendre avec toi, ces temps-ci.
— Ça veut dire que tu ne m'en veux pas ?
— Non… Comment je pourrais t'en vouloir ? Je devrais peut-être, mais je n'y arrive pas…
Nathanaël devint grave. Il le regarda bien au fond des yeux.
— J'avais peur de t'avoir perdu, tu sais, vu comment je t'ai traité ces derniers temps. À la limite, je m'y préparais, dit-il faiblement.
— Il aurait vraiment fallu que tu en remettes un grosse couche pour me perdre ! Oh, mon chouchou ! T'es trop adorable quand tu me fais ces yeux là, s'exclama Quentin, en se pelotonnant tout contre lui.
— Je t'aime, murmura Nathanaël.
Fin
Nathanël - Acte XIII
Chaque nouveau silence de Nathanaël, à l'autre bout du fil, épouvantait un peu plus Quentin. Il en avait des palpitations et les mains moites. Assis sur les marches à l'ombre de la terrasse, sous les orchidées suspendues d'Érine, il ne voyait plus rien du paysage splendide qui se déployait devant lui jusqu'à l'azur des flots, ni la ponctuation rouge des hibiscus, ni la luxuriance des raisiniers écrasés de soleil, ni rien du tout. Il avait mal.
— Tu es toujours là ? Tu m'entends ?
— Oui, je suis là.
— Tu ne veux pas me répondre ?
— Quentin… Je voudrais que tu comprennes que… (soupir) Tu n'imagines pas la pression que tu me mets, là. Ça me fatigue d'avoir à me justifier sans arrêt.
— Mais, je ne te demande pas de te justifier, bordel ! Je veux seulement savoir comment tu vas. C'est dingue, ça !
— Écoute, je ne vais pas te faire le compte-rendu de mon état moral heure par heure. J'ai l'impression que tu me fais subir un interrogatoire ! Tu n'es parti que depuis trois jours. Tu te doutes bien que rien n'a changé entre temps.
— OK… Bon… En gros, je te fais chier, quoi. Très bien…
— Ne me fais pas ça, par pitié.
— Quoi ? Que je te fasse quoi ?
— Tu me donnes l'impression d'être le méchant de service. C'est horrible.
— Méchant, je ne sais pas, mais c'est clair que je te trouve super dur avec moi. Je ne comprends pas tes réactions… Je me fais du souci. Enfin, laisse tomber… À la base, je t'appelais seulement pour te dire que tu me manques et que je t'aime. C'est tout.
Un énorme soupir lui répondit. Un soupir à fendre l'âme.
— Je sais. C'est mignon tout plein de ta part, mais…
Encore un blanc. À nouveau Nathanaël se tut, à nouveau Quentin se liquéfia de dépit. Il serra les dents, sentit les larmes lui monter.
— Ça t'arracherait la gueule de me dire un mot gentil ? Fit-il d'une voix à la limite de se briser.
— Oh, Quentin…
De l'autre côté de l'Atlantique, à presque sept mille kilomètres de là, Nathanaël, assis à la table de la cuisine, se tenait le front en fermant les yeux. Il était vingt-trois heures ce jeudi de début août, à Paris, il venait de rentrer et n'avait pas encore mangé. Ce soir là, il était las de tout, et ce coup de fil de Quentin était en train de l'achever. Il regrettait d'avoir décroché. Il se passa la main sur le visage, rouvrit les yeux, se leva pour regarder par la fenêtre la rue plongée dans le calme nocturne.
— Te dire ce que tu as envie d'entendre, ce serait facile, mais je crois que c'est un peu de sincérité que tu attends de moi. Non ?
— Si ta sincérité c'est de m'envoyer sur les roses à chaque fois j'essaie de venir un peu vers toi, je ne sais plus… Mais bon, vas-y, parle-moi sincèrement, ça sera toujours mieux que rien.
— Écoute, je n'ai pas envie qu'on s'engueule au téléphone.
— Mais, on ne va pas s'engueuler ! Pourquoi tu voudrais qu'on s'engueule ? J'ai seulement besoin de vérifier qu'on est encore capable de communiquer un minimum, toi et moi. Si on n'est même plus capable de se parler tranquillement quelques minutes…
— Ok… Ne t'énerve pas. Je n'ai pas envie de te mentir, Quentin. Il n'y a rien de neuf. Je te le redis, et te le redis encore, je n'ai plus la tête à nous deux pour le moment. Crois-moi, ça me désespère autant que toi, mais je n'y peux rien. Je… Je me sens comme sec à l'intérieur… Je me sens…
Il se recueillit un instant. Comment exprimer les choses sans trop le blesser ? Il chercha ses mots, le regard perdu dans la nuit, les doigts accrochés à la poignée de la fenêtre. Sa gorge se serra, comme cent fois pas jour… Il imaginait Quentin, maintenant silencieux, se décomposer sur place, sous le soleil de Guadeloupe, à l'autre bout du monde. L'idée de le faire souffrir alourdissait encore sa peine.
— J'ai la haine. J'ai plus envie de me taper la tête contre les murs ou de frapper dans un punching-ball que de te dire des mots doux. J'ai bien conscience que ce n'est pas marrant non plus pour toi, en ce moment, mais c'est comme ça. Je ne sais plus où j'en suis… Alors, te dire où on en est tous les deux… Je ne suis pas en mesure de te rassurer. Je suis désolé.
— Putain…
— Les mélodrames au téléphone, je t'assure, ça ne me branche pas du tout. C'est pour éviter ça que je t'avais dit de ne pas m'appeler, de m'oublier un peu.
— T'es marrant ! Comment tu veux que je t'oublie ? Tu me manques encore plus depuis que je suis arrivé ! J'en crève, moi, à force. En plus, j'ai l'impression de t'avoir abandonné.
— Mais, non…
— J'aurais tellement voulu que tu viennes… Je ne fais que de penser à nous. Je suis inquiet. J'ai l'impression qu'on est en train de se perdre… J'ai pas envie que ça arrive. — Sa voix, cette fois, s'était enrayée en prononçant ces derniers mots — Merde, je craque. Excuse-moi…
— …
— Nathanaël…
— Je ne sais plus quoi te dire.
— On est encore ensemble, ou pas ? osa-t-il en retenant de toutes ses forces son envie de pleurer.
— Tu me lamines avec tes questions ! Pour le moment je n'arrive même plus à être avec moi-même, alors… Je ne sais pas. J'espère…
— Tu espères? Je suis sensé comprendre quoi ?
— C'est pas vrai… J'espère, ça veux dire que j'espère ! J'espère que oui, qu'on va surmonter ça, j'espère que tu vas tenir le coup, j'espère que mon état actuel ne va pas durer des siècles… Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Moi aussi je voudrais ne plus souffrir, que tout s'arrange. Si ce n'était qu'une question de volonté…
— Dis-moi un seul truc sympa. S'il te plaît. J'ai besoin d'entendre un mot gentil. Un seul. Tu as bien ça en stock pour moi ?
Quentin avait l'air vraiment désespéré. Même s'il n'était pas du tout dans le bon état d'esprit pour ça, Nathanaël réfléchit, déployant un effort énorme pour trouver un peu d'optimisme à racler au fond de son cœur.
— Je n'oublie pas ce qu'on a vécu de beau tous les deux. Je n'oublie pas.
— Encore heureux…
— Je m'y accroche, même. J'aimerais retrouver tout ça, te retrouver toi, retrouver le fil de notre vie commune… Je n'ai pas envie que ça se termine entre nous. Sincèrement. Mais, pour ça, il faut que j'arrive à sortir le tête hors de l'eau. Et ça, j'y travaille, je t'assure, j'y travaille…
Quentin se mit à pleurer. " Retrouver le fil de leur vie commune" ? Cela signifiait donc qu'il l'avait perdu, ce fil. C'était trop dur, et il retenait son chagrin depuis tant de semaines. C'était malin ! Voilà qu'il s'effondrait maintenant, au moment où un océan se trouvait entre eux.
— Tu vois, tu n'aurais pas dû m'appeler, soupira Nathanaël.
— J'ai pas pu m'en empêcher, s'étrangla Quentin entre deux reniflements nerveux.
— Arrête de pleurer… S'il te plaît. Il ne faut pas te mettre dans un état pareil. Au contraire. Fais ce que moi je n'arrive plus à faire : change-toi les idées, amuse-toi, profite du soleil et des belles vagues… De mon côté, je vais faire le maximum pour régler des choses, me rassembler un peu. Je ne te promets rien, mais je vais tout faire pour aller mieux. D'accord ?
C'était un comble, tout de même, c'est à lui de lui remonter le moral, lui qui venait de perdre sa mère, lui qui était en plein naufrage !
— D'accord… Renifla Quentin.
— Promets-moi que tu vas t'amuser. Je te le redis : ce n'est pas parce que moi je ne vais pas bien que tu dois arrêter de vivre.
— Je vais essayer…
Lorsqu'il raccrocha, Quentin se recroquevilla sur lui-même, le visage caché dans ses bras croisés sur ses genoux, et se laissa aller tout son saoul à son chagrin. Il ne se rappelait pas avoir pleuré comme ça depuis ses dix ans.
C'est ce moment précis que choisit Érine pour revenir de sa sieste. Reposée par sa petite heure de sommeil elle était toute contente de pouvoir profiter de cette belle journée de liberté (elle ne travaillait ni le jeudi, ni le lundi). Elle savait que Quentin devait la retrouver ici vers seize heures, mais elle ne s'attendait pas à découvrir son beau surfer gay en pleurs sur sa terrasse.
— Hé, Quentin ! Qu'est-ce qui t'arrive ? s'enquit-elle, affolée, dès qu'elle le vit.
Elle s'assit à ses côtés, lui posa la mains sur sa nuque déjà bronzée, puis lui frictionna doucement le dos.
— Qu'est-ce qui se passe ? Une mauvaise nouvelle ? Tenta-t-elle en avisant le téléphone mobile qu'il serrait dans sa main.
Quentin lui faisait un effet vraiment bizarre. Ils avaient beau ne s'être rencontrés que trois jours auparavant, elle avait le sentiment de le connaître comme son propre frère. Et il semblait que cela fût réciproque. Depuis ce soir où, pour la première fois, ils s'étaient croisés sur la plage et avaient noué la conversation, ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre. Ils avaient passé leurs trois dernière soirées ensemble, puisque Érine était prise par son travail au syndicat d'initiative le reste du temps, et avaient parlé à bâtons rompus, comme des adolescents en mal de confidences, jusqu'à tard dans la nuit. Ils s'étaient raconté leur vie, leurs amours, leur solitude et leurs passions, en long en large et en travers, se découvrant une quantité d'affinités. Les grand parents de Quentin, si contents pourtant d'accueillir leur petit-fils, pour le moment, ne l'avait que bien peu vu.
Comme il pleurait trop pour lui répondre, elle n'insista pas. Le programme de l'après-midi, à savoir une initiation au surf dispensée par lui, risquait fort d'être compromis. Mais, ça n'avait pour l'heure aucune espèce d'importance. Elle qui croyait avoir fait connaissance avec un gars joyeux, sportif et bon vivant, elle n'en revenait pas de le voir comme ça. Pendant leur longues conversations nocturnes, elle avait bien deviné son côté sensible et combien il était préoccupé pas ses problèmes de couple, mais de là à s'écrouler comme ça… Elle partit lui chercher des mouchoirs en papier et un grand verre de jus d'orange.
— Tiens.
— Merci. T'es choute, parvint-il enfin à articuler.
Il s'essuya les yeux, se moucha, et but son verre jusqu'à la dernière goutte.
— Je suis désolé. Je viens d'avoir Nathanaël…
— Qu'est-ce qu'il t'a dit pour que ça te mette dans un état pareil ?
— Rien… C'est plutôt ce qu'il ne m'a pas dit.
— Ha là là, les scènes au téléphone, il faut éviter. Ça prend parfois des proportions qui n'ont pas grand choses à voir avec la réalité.
— Ça me rend dingue… Je dois lui tirer les vers du nez pour qu'il daigne me parler un peu. Je me sens seul. J'en ai raz le cul de tout ça.
La jeune femme soupira. Elle ne savait pas trop comment le réconforter.
— Passe peut-être à autre chose, si tu sens que vous n'avez plus rien à vous apporter.
— Non. Non…
Il secoua la tête. Cette idée lui était insupportable. Son Nathanaël, il l'avait dans la peau. Jamais il ne retrouverait quelqu'un comme lui. Jamais. Il était encore bien trop tôt pour songer à de telles extrémités.
— Qu'est-ce que vous partagez encore, tous les deux ? Je veux dire, à part le loyer.
La question le prit assez de court pour qu'il dût chercher les réponses loin en lui.
— Avant que sa mère n'ait la riche idée de se foutre en l'air, je te l'ai dit, on partageait tout, des tas de projets d'avenir, on avait les mêmes envies de voyage, il s'intéressait à mes idées artistiques, tout ça… On se comprenait, on était hyper complices. Sexuellement, c'était génial… Maintenant, te dire ce qu'on partage, je n'en sais plus rien. On partage bien encore notre lit, mais à part y dormir, on n'y fait plus grand chose… Si au moins, il restait ça…
— Le sexe ?
— Oui. Je ne sais pas toi, mais pour moi c'est hyper important. Ça me manque grave.
Avec un pincement au cœur, Quentin songea encore une fois combien Nathanaël était devenu indifférent aux douces choses de la vie. C'est tout juste, ces derniers temps, s'il se laissait toucher. Parfois, il acceptait de lui faire profiter de son érection matinale, mais plus par bonté d'âme que par envie. Oui, même s'ils n'en avaient pas parlé ouvertement, Quentin n'était pas dupe, ces matins où il consentait à s'abandonner à sa bouche, c'était seulement pour ne pas avoir à lui dire non. En tirait-il seulement un peu de plaisir ? Rien n'était moins sûr. Quentin jugeait que faire l'amour sans que le cœur y soit se révélait plus déprimant encore que de ne pas faire l'amour du tout. Mais, comme il craignait que le sujet passât pour un caprice, il ne l'ennuyait pas avec sa frustration, et lui cachait combien leurs étreintes lui manquaient. Pourtant, c'était à hurler, parfois.
— Trouve un autre partenaire pour ça. Ça serait légitime, suggéra Érine.
— Pas envie…
Comme elle restait silencieuse, il leva les yeux sur elle. Elle affichait un grand sourire attendri.
— Quoi ?
— Tu l'aimes comme un fou ton mec.
— Oui, soupira-t-il.
— Quand tu le retrouveras à Paris, tu verras bien comment il va, si les choses ont un peu évoluées.
— Oui…
— Vous n'allez pas vous voir pendant trois semaines. Je suis sûre que tu vas lui manquer.
— Si seulement…
— Si, j'en suis certaine. Il va se rendre compte qu'il a besoin de toi à ses côtés pour surmonter cette période de deuil. Ce n'est pas marrant d'être seul quand on va mal comme ça.
— C'est ce que je me tue à lui dire, mais lui c'est spécial. Il était hyper solitaire avant de me rencontrer. Si ça se trouve il se suffit à lui-même.
— Mheu non ! Personne ne se suffit à soi-même ! Ça je peux te l'affirmer. Surtout quand on a goûté au plaisir d'être à deux.
Elle pensait ce qu'elle disait. Ça se voyait. C'était réconfortant. Il lui sourit.
Érine n'avait pas l'air de se douter à quel point elle était belle. Ça la rendait encore plus charmante. Mêlant l'Inde et la Provence dans son sang et dans ses traits fins, elle avait la classe d'une princesse orientale. Ses grand yeux bruns à l'ineffable douceur apaisaient Quentin de la même façon qu'un superbe paysage. En dehors de l'ensorceleuse Lili, cette fille était la plus séduisante qu'il eût jamais approchée de sa vie. Elle n'usait pourtant pas de son charme. Pas maquillée, toujours vêtue de son short de baroudeuse et d'un débardeur sombre, sa féminité naturelle et lumineuse, n'était soulignée par aucun artifice. Elle sentait bon, elle rayonnait.
— Tu es sûr que tu es gay ?
— Évidemment. Pourquoi ?
— Tu me regardes d'une drôle de manière.
Mais Quentin ne se détourna pas d'elle, au contraire, il laissa errer sans vergogne son regard sur son délicieux visage.
— Et toi, tu ne me regardes pas vraiment comme une femme mariée, je me trompe ?
Elle rougit sous sa peau mate, l'air comme prise en faute, mais elle aussi soutint son regard. Il se dévisagèrent comme ça, tenaillés par la même idée fixe, le même désir. Lorsqu'enfin, ils approchèrent leurs visages, Quentin vérifia encore une fois dans ses prunelle ardentes qu'aucun doute ne subsistait, et le temps s'arrêta. De toute façon, ce baiser couvait depuis leur premier regard. C'était ainsi.
Là où ils étaient, sur les marches de la terrasse du bungalow de bois, ils s'embrassèrent donc. Ils y allèrent très doucement, tout d'abord, se jetèrent un coup d'œil bref, comme pour s'assurer de la concordance de leurs aspirations, puis remirent cela avec, cette fois, bien plus de passion. Pour plus de confort, ils pivotèrent face à face, genoux contre genoux, il lui prit la taille, elle lui noua les bras autour du cou. Leur fièvre était la même. Quand leurs lèvres se séparèrent, c'est tout juste s'ils savaient encore où ils se trouvaient.
— Viens, fit la jeune femme, en lui prenant la main et en se levant.
Il la suivit dans la chambre où il l'attira à lui, lui prenant l'autre main et à nouveau la bouche… La température de leur fièvre sensuelle reprit une courbe ascendante. Elle lui ôta son tee-shirt, il lui ôta son débardeur et son short. Quentin déglutit.
— Tu es magnifique, murmura-t-il…
— Tu n'es pas mal non plus, sourit-elle en lui passant les mains sur la poitrine.
Puis, elle acheva de se déshabiller et se laissa tomber de tout son long sur le lit. Nue sous la moustiquaire, sa beauté éclaboussa Quentin. Le jeune homme se sentit tout à coup impressionné, et plus vraiment sûr de lui.
— Tu sais, ça fait un an que je n'ai pas touché une nana…
— C'est comme le vélo, va, ça ne s'oublie pas, fit-elle en lui ouvrant les bras.
Comme il hésitait, c'est elle qui vint à lui. À genoux au bord du lit, elle entreprit de le débarrasser de son bermuda elle-même. Il se laissa faire. Il la laissa le libérer, la laissa balader ses lèvres sur lui, la laissa le goûter. Elle s'y prenait bien, tout en douceur. C'était bon.
Elle sortit un préservatif du dernier tiroir de la table de nuit, en bénissant intérieurement l'association de lutte contre le sida qui lui avait donné des échantillons gratuits peu de temps auparavant, et le lui mit avec délicatesse. Comme pour tenter de se réhabituer à la féminité, Quentin caressa ses courbes bronzées, parsema de baisés ses seins, son cou et son visage, avant de lui faire l'amour avec toute la tendresse qu'elle lui inspirait.
C'était vrai, il n'avait pas oublié. Pourtant, en la possédant, il sut qu'il lui serait difficile de garder le cap jusqu'au bout. Alors, il fit comme elle, il ferma les yeux… Immédiatement, l'image de Nathanaël et lui en pleine extase s'imposa à son esprit. Tout en honorant la jeune femme de sa belle vigueur, il s'imagina à la place de celle-ci, offert comme elle aux assauts de son amant. Du coup la mécanique du désir devint étrange. La jeune femme, en quelque sorte, ne faisait plus partie de l'équation. Quentin se substitua à elle, tout en étant également Nathanaël et ses coups de reins possessifs… Oui, c'était vraiment étrange. Mais le subterfuge fonctionna plutôt bien.
Quand tout fut terminé, Érine poussa un profond soupir de satisfaction. Elle qui n'avait pas revu son mari depuis deux mois, avait fort apprécié la prestation de Quentin. Sentir les mains d'un homme sur elle, c'est tout ce dont elle avait besoin. Rien que ce contact, simplement ça, cela lui aurait suffit… Quentin, de son côté, fier comme il était, se sentait soulagé de l'avoir fait jouir. Mais, déjà, l'un comme l'autre savaient qu'ils ne renouvelleraient pas l'expérience.
— Merci, fit Érine en lui faisant un petit bisou sur la joue.
Quentin se pelotonna contre elle, la couvrant d'un bras et d'une jambe.
— Pourquoi on a fait ça ? murmura-t-il.
— Peut-être parce que nos hommes nous on laissés sans eux…
— Mh…
— Je vais être honnête avec toi, j'ai pensé à Fabrice tout le long pour réussir à prendre mon pied.
— Pareil pour moi, j'ai pensé Nathanaël, fit tristement Quentin… Je t'ai prise comme j'aurais voulu qu'il me prenne.
— Mmm, s'il sait s'y prendre comme toi, je comprends que tu apprécies ses talents.
Quentin lui prit la main, la leva au-dessus de ses yeux et joua avec ses doigts fins de fille, perdu dans ses pensées.
— Bon. Je sais encore faire jouir une fille… C'est toujours ça, fit-il, comme pour lui-même.
— Si j'ai bien compris, tu t'es imaginé à ma place pour rester excité, c'est ça ?
— Oui. C'était super bizarre, en fait…
— Si moi j'y ai trouvé mon compte, j'imagine que toi, pas vraiment.
— C'était bon aussi pour moi, mais ce qui me fait vraiment kiffer, c'est de me faire prendre.
— Pas trop jaloux ? fit-elle avec un petit air coquin.
— Si, un peu quand même, j'avoue, répondit Quentin sur le même ton.
Ils se sourirent. Finalement, leurs solitudes s'étaient réchauffées l'une à l'autre et, si les choses restaient inchangées dans leurs vies respectivse, au moins, Quentin avait retrouvé un semblant de moral.
— Comment tu fais pour supporter l'absence de ton mari, quand il est en tournage comme ça à l'étranger ?
— D'habitude, je me rapproche de lui géographiquement si ça dépasse deux mois, histoire qu'on se voit au moins une fois par semaine… Je me trouve un petit boulot sur place. Comme là, en fait. Pour te dire, ça fait quatre ans qu'on est mariés, ça fait le septième pays que je fais pour le suivre… Je suis devenue comme lui, une espèce de nomade… J'aimerais assez ça si je n'étais pas si souvent seule. Tu vois, ce bungalow, on l'a choisi ensemble. Mais là, il est à Cuba et ça a l'air compliqué. Il est trop pris. C'est exceptionnel. C'est vraiment dur. Parfois, je l'imagine au lit avec d'autres. Pourtant on a toujours eu confiance l'un en l'autre, mais à force de ne plus se voir, on s'imagine des choses… — elle fit une moue contrariée — Je ne l'avais encore jamais trompé.
— Avec moi, tu ne l'as pas trompé, va !
— Si, quand même.
— Arrête, tu as pensé à lui tout le long. Si ça c'est tromper…
— Tu ne considères pas avoir trompé Nathanaël, toi ?
— Non, pas vraiment. En plus, si je lui disais je suis sûr qu'il s'en foutrait.
— Mh… J'ai des doutes.
— "Amuse-toi", "Oublie-moi"… Il me répète ça du matin au soir depuis qu'il déprime. Si je le prenais au mot, je pourrais me taper n'importe qui sans l'ombre d'un scrupule.
— C'est ce que tu viens de faire, non ?
— Toi, tu n'es pas n'importe qui. Tu es spéciale. J'espère qu'on ne se perdra jamais de vue.
— Moi aussi.
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