Le 17 mai de Pochep et Silver
"L'Organisation Mondiale de la Santé
(OMS) n'a retiré l'homosexualité
de la liste des maladies mentales que
le 17 mai 1990."
A l'ocasion de cet anniversaire désolant mais hélas encore crucial aujourd'hui, 75 dessinateurs ont été invités par Pochep et Sliver à s'exprimer sur le thème de l'homophobie.
Découvrez leurs œuvres, toutes éloquentes, variées, superbes, pertinentes, émouvantes et/ou humoristiques >ICI<


14 • Matteo - Une idée du bonheur
Allongé sur le sable, face contre terre, je me laisse lécher par des vagues idéalement tièdes. Je m'abandonne en souriant. Au centre de mon corps s'aimantent des nuées d'étincelles jouissives. Mes sens assaillis en sont épuisés d'avidité. Ils n'en ont jamais assez. Une part de moi sait que je rêve. Il ne faut surtout pas que je m'éveille. C'est si bon. C'est différent que lorsque je suis conscient, meilleur, même, peut-être. Je voudrais que ça dure. Je vais finir par mouiller les draps, c'est sûr, comme cela m'arrivait il y a très longtemps, au début de ma puberté. Aucune importance.
— C'est bon, hein ? Tu aimes.
C'est Matteo qui me chuchote à l'oreille. J'intègre l'événement à mon rêve érotique, mais il pèse sur moi de tout son poids.
— Je suis encore en train de rêver ?
— Peut-être bien, répond-t-il, en frottant son corps nu excité à ma peau.
Pour ne pas rompre ce charme qui me tient en équilibre quelque part entre rêve et réalité, je n'ouvre pas les yeux. Je me contente de grogner "Continue". Alors, il part continuer ses douceurs. Je sais maintenant que ce n'est pas la mer qui me caresse ainsi. Je sens ses mains sur mes fesses, et sous sa langue le cœur névralgique de mon bonheur qui enfle, veut se donner, s'offrir plus. Perdu dans les brumes de mon demi sommeil, je sais néanmoins ce que Matteo veut. Il le désire et m'y prépare depuis le premier jour. Plusieurs fois j'ai eu très envie de passer le pas, mais quelque chose me retenait. Aujourd'hui je suis prêt. En plus, je dépéris d'envie de lui depuis dix jours, je ferai tout ce qu'il voudra. Je me demande depuis combien de temps il me travaille au corps comme cela, au cœur de mon sommeil. Une éternité heureuse passe. Je m'entends gémir de délectation, bouche fermée. Je suis divinement bien, flottant entre tentation de me rendormir et envie de jouir. Mais, à force, c'est comme un supplice. Il me faut accueillir plus que sa langue. Je bouge et je grogne "Prends-moi".
— Tu as dis quoi? me demande Matteo en revenant à hauteur de ma tête.
— Prends-moi.
J'entrouvre enfin un œil dans sa direction. Il fait encore sombre, il doit être très tôt, mais je vois qu'il me fixe attentivement, en suspens au-dessus de moi. Puis, il se penche pour qu’on échange un long baiser de retrouvailles.
— Tu m'as manqué, dit-il.
— J'espère bien.
Je suis épanoui comme un lys au bord de se faner. Il me baise les cheveux, la nuque. La pression ciblée de son sexe me fait mal et m'excite à la fois. Je sais que la douleur ne va pas durer. Il me dit "respire" et force le passage. La souffrance est vive et achève de me réveiller. Je prends sur moi en me mordant les lèvres. J'endure la lente intromission en haletant. J'ai une totale confiance en lui et je suis pressé de découvrir la suite. Il me murmure des "Je t'aime", "Détends-toi", "Ça va être bon, tu va voir", puis il s'immobilise. Je le sens qui palpite en moi. Ça me donne envie de pleurer tellement je suis ému. Mes muscles se détendent, s'adaptent à l'intrus, la douleur s'estompe.
— J'y suis presque, m'informe-t-il en me prenant les mains.
Il couvre la suite du chemin d'un coup, sans doute pour ne pas faire durer la torture plus longtemps. Je retiens de justesse un cri de douleur en lui écrasant les phalanges.
— Je suis en toi, mon amour, je suis en toi, me répète-t-il d’une voix pleine de vibrations amoureuses.
Il me laisse m'habituer, ne remue plus. Son souffle intense me chatouille dans le cou, je perçois les battements de son cœur dans mon dos. Ils sont aussi puissants que les miens. J'ai encore cette envie de pleurer qui me serre la gorge. Ce n'est pas l'épreuve physique qui me fait cet effet, c'est seulement la force de ce qui est train de m'arriver, et aussi de réaliser à quel point je le désirais. Je baise sa main qui serre la mienne.
— Ça va ?
— Oui… Bouge, lui dis-je.
Il fait mine de se retirer et, in extremis, retourne au fond de moi. Il me fait ça trois fois, au ralenti. J’aime comme son souffle tremble au-dessus de moi. A chaque passage, il atteint un point sensible dont j'ignorais l'existence. Je ne distingue pas encore bien si c'est agréable ou douloureux, ou les deux en même temps, mais ce sentiment d'être à lui me subjugue. Mon corps ne lui oppose plus la moindre résistance. Ce n’est que lorsqu'il me libère que mon envie de lui appartenir se révèle dans toute son ampleur. J'ai l'impression affolante, dans tous les sens du terme, de ne plus être totalement maître de mon corps béant d'attente. Il me retourne face à lui, me reprend en me surveillant avec émotion, puis me noie d'un baiser interminable. Il bouge plus vite, prend ses aises. Pour avoir été à sa place bien des fois, je sais le plaisir qu'il ressent. Cette idée m'enflamme plus encore que ses assauts virils. Ma confusion ne tarde pas à se muer en une jouissance mentale inédite. Avant même de sentir poindre un plaisir physique trouble et profond, une félicité jamais connue se lève en moi. Je réponds à son baiser comme un enrager en lui empoignant les cheveux. Il me semble qu'il a beaucoup de mal à garder le contrôle. Ça me plaît. Il gémit "merde", accélère sa danse, souffle "tu me rends dingue". J'encaisse sa douce frénésie avec la conviction que j'aimerais désormais me donner à lui plus que n'importe quoi d'autre. Il se surélève. En appui sur ses poings, il essaye de se reprendre en remuant les reins plus lentement, mais n'y parvient pas longtemps. Les traits tourmentés, il ferme le yeux, les rouvre, me fixe avec gravité.
— C'est bon, pour toi ?
— Oui.
— Je ne vais pas tenir, je suis trop excité, me prévient-il.
A force de ventiler comme un fou, la suroxygénation menace de m’étourdir. Je lui souris en même temps que se précise mes sensations. Je lui caresse le visage. Je me trouve dans un état second. C'est peut-être cela ne plus s'appartenir. Je ne suis plus qu'une âme heureuse et mon être physique ne se réduit plus qu'à ces zones de contact où nos chairs s'acharnent l'une contre l'autre. J'espère intensément qu'il reste en moi jusqu'au bout. Je n'ai pas la présence d'esprit de lui demander. Je crois que je suis parvenu au stade où l'on n'a même plus l'idée d'aligner des mots. Il gémit au-dessus de moi, magnifique. Je crois que moi aussi je gémis quand il accélère encore, je ne saurais dire… Je le sens nettement jouir. Ce n'est pas une vue de l'esprit, je sens tout, et l'étrange certitude que je viens d'accoucher de moi-même s'impose. Il s'affaisse sur moi et se repose pendant que moi je pleure silencieusement en passant mes doigts sur sa nuque trempée.
"Merci, bello, merci", souffle-t-il quand ses forces revenues lui ont fait retrouver la parole. Il me baise les lèvres, boit mes larmes sans me poser de question, part goûter la sueur de mon cou, de mon torse… Puis, il prend tout son temps pour me faire venir en douceur entre ses lèvres.
***
— Il est quelle heure, au fait ?
— Sept heures.
— Et merde. Autrement dit, l'heure que je me lève, soupiré-je.
— N'y va pas. Fais-toi porter pâle. Pourquoi tu rigoles?
— Cette expression "se faire porter pâle", ça fait tellement moyenâgeux, mais dans ta bouche c'est tellement adorable…
On s'embrasse, on se flaire. J'aimerais qu'il recommence, que l'on recommence tout, sans l'anxiété de la première fois.
— Je savais que tu aimerais ça.
— Moi aussi, je le savais.
Chacun se perd dans ses pensées. Le ciel doit être sans nuages car l'aube naissante commence déjà à éclaircir le bleu de la nuit.
— Alors, ça te fait quoi d'avoir perdu ta virginité?
— Tu parles à un homme de quarante-sept ans, père de deux enfants !
— Tu m'as compris.
— Je plaisante… Ça me rend heureux.
— Et ?
Je m'accorde quelques secondes de réflexion à propos de tout ce que je viens de ressentir.
— Je crois… J'ai le sentiment d'être enfin qui j'aurais toujours dû être, et… Et j'ai envie qu'on le refasse.
— Mais, tu dois partir bosser, fait-il avec un grand sourire, manifestement ravi de ma réponse.
— On va voir ça…
— Oh reste, reste avec moi! S'il te plaît!
Il se met à genoux, implorant, les mains jointes en position de prière.
— Comment ça se fait que tu es déjà là, au fait ? Je croyais que tu rentrais en fin de matinée ?
— Je ne pouvais plus attendre, j'avais trop envie de te voir. J'ai pris un train tard hier soir au lieu d'un tôt ce matin. Je suis arrivé ici à une heure du mat. Je me suis glissé contre toi et je t'ai regardé dormir… Puis, je t'ai caressé partout. Quand je me suis rendu compte que tu t'étais rasé le cul, j'ai craqué.
— Je savais que ce détail ne te laisserait pas indifférent, dis-je en rougissant.
— Ce n'est pas un détail, c'est une invitation !
— C'est en effet comme ça qu'il fallait le prendre.
Il se rallonge contre moi. On s'admire un moment, amoureux silencieux. Jamais je n'aurais cru possible d'aimer et de désirer aussi fort.
— Je n'ai pas compris que tu étais là, tout de suite. J’étais en plein milieu d’un rêve. Je me trouvais sur une plage, allongé sur le ventre, la moitié du corps immergée… L'eau qui me passait dessus me procurait un plaisir inouï…
— Tu m’étonnes ! On va dire que je suis ton petit océan personnel.
— Au minimum !
On refait l'amour pendant une heure. Je le prends, puis il me prend. Il tient à me faire jouir de cette façon, que je suis avide de découvrir, et y parvient. C'est le délire total, l'extase absolue. C'est une révélation supplémentaire. Il se pourrait que ce lundi de début mars soit le jour le plus important de ma vie d'homme…
La sonnette retentit alors que nous sommes l'un et l'autre encore couverts de sueur.
— Tu attends quelqu'un ? me demande Matteo.
— Non. J'étais sensé bosser, je te rappelle. C'est peut-être Ludmila, elle est passée hier soir.
— Attends, j'y vais, fait-il, en se levant.
Il enfile vite-fait mon bas de pyjama. Moi, j'attrape son slip qui traîne par terre et le suis de près. Je retrouve mon Matteo à demi nu face à un jeune homme blond inconnu au visage rouge pivoine. En m'approchant je remarque son expression tendue.
— Bonjour. Que se passe-t-il?
— Je te présente Gaël Moulin, notre voisin de pallier. Gaël, voici Christian, mon ami.
Le garçon intimidé serre la main que je lui tends en balbutiant un "bonjour" à peine audible.
— Il semblerait qu'on ait fait beaucoup de bruit sans s'en rendre compte, m'explique Matteo.
— Ah, bon ? Je suis désolé, dis-je, on essaiera de faire plus attention.
— Merci. Ça serait sympa. Vous comprenez, je suis étudiant et je bosse en même temps. Je n'ai pas beaucoup d'heures de sommeil. Le lundi matin, c'est un peu ma seule grasse mat de la semaine, vous voyez, donc, bon… Ça m'ennuie de jouer les troubles fête, mais bon… Voilà. C'est pas grave…
Il a dit tout cela d'une voix lasse et sourde, très vite, et ne semble plus savoir où se mettre. Matteo et moi, on se consulte d'un regard.
— On pourrait se faire pardonner en vous invitant à déjeuner avec nous, si vous voulez et si vous êtes disponible, qu'est-ce que tu en penses Christian?
— Très bonne idée. On pensait commander japonais à midi. Ça vous tente? On fera connaissance.
— Je… Je ne sais pas, murmure le garçon, manifestement au bord de la panique.
— C'est comme vous voulez.
— Allez, après tout, d'accord, fait-il comme on se jette à l'eau.
— On vient frapper chez vous quand c'est livré, d'accord?
— D'accord, répète Gaël.
Une fois la porte refermée, on se considère, perplexes.
— On a fait tant de bruit que ça ?
— Heu… Oui, je crois, me répond Matteo. Surtout toi.
— Comment ça, surtout moi ? dis-je scandalisé.
Je l'attrape, on se bagarre, on se chatouille et, encore une fois, on finit au lit, excités comme des ados en manque. On remet ça, mais en douceur cette fois-ci, très calmement.
J'appelle mon boulot sur les coups de dix heures du matin pour leur dire que j'ai un mal de tête épouvantable suite à une insomnie tout aussi épouvantable.
Une demie heure de sommeil et un bon bain en duo plus tard, midi sonne et c'est tant mieux car nous avons grand' faim. Après avoir pris commande d'un beau plateau de sushis et makis en livraison à domicile, nous nous habillons pour accueillir notre voisin plus décemment que tout à l'heure.
13 • Matteo - La mue
Il faut croire que ce moment me pendait au nez, ce moment de flottement anxiogène où je me retrouve en unique compagnie de mon verre de whisky et de ma cigarette, ce moment où je me retrouve face à moi-même sans mon amant, sans ma femme, sans mes enfants, sans ma maison…
Oui, ce nouvel appartement est agréable, oui, vue d’ici la capitale est sublime, et oui, je suis habité par un amour magnifique et réciproque, oui… Mais le fait est que ce soir, ce premier soir ici, je me retrouve seul et, comme toutes les fois où je suis seul, je fais des bilans… Cela ne me réussit jamais de faire des bilans.
« Tu vas voir ce que ça fait de vivre avec un artiste. » Cette phrase que m’a dite Flo me revient sans arrêt et je commence tout juste à en saisir la pleine mesure. Matteo m’aime, ceci est acquis, et je n’ai pas le moindre doute sur le fait que nous allons être heureux ensemble, cependant la musique est sa véritable maîtresse, une maîtresse très exigeante qui sait s’imposer mieux que moi.
Mardi dernier, quand il a reçu ce coup de fil, j’ai été forcé d’appréhender un aspect de notre future vie commune auquel je n’avais pas vraiment songé. Il est évident que je vais très souvent me retrouver sans lui, autrement dit tout seul. Je n’ai jamais vécu seul et ça, vraiment, c’est quelque chose de nouveau qui me fait peur. J’expérimente depuis plus d’une semaine et le moins qu’on puisse dire c’est que ce n’est pas la joie… Il va m’en falloir de l’entraînement pour apprendre à ne cohabiter qu’avec moi-même…
Il a donc été appelé à Genève en urgence pour remplacer au pied-levé un pianiste rendu indisponible pour cause de poignet foulé. Il s’agit d’un récital dédié à Chopin. Matteo Nannetti, mon Matteo, est un pianiste reconnu par ses pairs, mine de rien. Chopin constitue son répertoire de prédilection et cela se sait dans le milieu musical classique. Pas étonnant qu’on ait pensé à lui. Il était surexcité comme un gamin à la veille de Noël. Il ne pouvait pas refuser, et ça ne l’a d’ailleurs pas effleuré.
Il m’a donc laissé en plan pour notre emménagement, sans états d’âme. Moi qui m’en faisais une joie. Le pire c’est qu’il n’a pas compris mon désappointement. On s’est copieusement engueulés.
« Moi : Tu ne leur as pas dit oui, quand même ? – Lui : Bien sûr que si, tu rigoles ! C’est une super chance pour moi ! J’adore ce répertoire, j’adore cette salle, et j’adore Genève ! – Moi : Et le déménagement ? – Lui, l’air de tomber des nues : Quoi, c’était cette semaine ? – Moi, atterré : Oui c’était cette semaine, tête de linotte ! Même un truc comme ça tu arrives à l’oublier ? Je n’en reviens pas! – Lui : Allez, ce n’et pas si grave … – Moi : Tu ne penses pas sérieusement me laisser emménager tout seul ? – Lui : Il n’y a presque rien à déménager, allez, quoi, tu ne vas pas en faire une maladie. On va vivre ensemble toute la vie, après. – Moi : Je t’interdis de me laisser tomber maintenant ! – Lui : Mais, je ne te laisse pas tomber, enfin ! Je ne serais absent que dix petits jours de rien du tout. – Moi : Quoi ? Dix jours ? Tu m’abandonnes dix jours au moment où on s’installe ensemble ? Dites-moi que je rêve ! – Lui : Tu m’emmerdes, Christian. La musique c’est toute ma vie et tu le sais parfaitement. Ne me demande pas de renoncer à ce genre d’opportunité. On peut le décaler notre déménagement. Non ? – Moi : Pas question, les travaux d’insonorisations sont programmés, Claudia veut que je vienne chercher mes affaires ce week-end, et puis j’en ai ras-le-bol d’être à l’hôtel ou chez Didier. J’ai besoin d’avoir mon chez moi. Ça a assez duré tout ça ! – Lui, têtu : Viens plutôt avec moi à Genève a lieu de me faire culpabiliser ! – Moi : Non ! Non ! Il n’en est pas question ! – Lui : Mais qu’est-ce que tu viens m’emmerder avec des choses sans importance ! J’ai la possibilité de participer à un événement musical prestigieux où je vais pouvoir donner toute ma mesure, où le public est de qualité, et toi là, toi, qu’est-ce que tu fais ? Tu me parles de travaux et de cartons ! Tu n’as rien compris, ma parole ! – Etc. »
Ce jour là, j’ai encore découvert une chose : lorsque Matteo défend sa passion pour la musique, qu’il s’enflamme ainsi, tout vibrant de colère, il devient si magnifique que j’en perds mes moyens. En tous cas, c’est ce qui est arrivé cette fois là. Je ne sais plus trop quand, peut-être bien au beau milieu d’une phrase, j’ai cessé de lui crier dessus, on s’est regardés, puis on s’est sautés dessus. J’étais pourtant sincèrement contrarié, mais le désir a pris le pas sur tout le reste sans crier gare. Je n’ai rien pu y faire et lui non plus. Il s’est même soumis à moi comme s’il n’attendait que ça. Jamais une chose pareille ne m’était arrivée et jamais ça n’avait été si bon. Quand je songe à ce pouvoir qu’il a sur moi, ça aussi ça me fait peur… Mais, en même temps, j’adore ça.
Après, j’étais calmé et davantage en état de l’écouter. Il a réussi à me prouver par A plus B qu’une si belle opportunité musicale valait amplement de louper nos premiers moments de vie commune.
Voilà pourquoi je me suis tapé le déménagement tout seul et voilà pourquoi c’est mon verre de whisky qui me réchauffe ce soir. C’est vrai, il n’y avait pas grand’ chose à déménager, mais tout de même, pour le principe…
Je n’en peux plus d’être sans lui, je n’en peux plus de frustration et de solitude. Il revient demain matin. Je serai déjà au boulot, je pense. Je vais compter les heures !
Peu après que Matteo soit parti, j’ai tenté de renouer le dialogue avec Claudia. Je voulais seulement quelques nouvelles, entendre sa voix. Je l’ai appelée du bureau, un midi. Mal m’en a pris. Elle m’a fait savoir qu’elle essayait d’apprendre à vivre sans moi et qu’elle me serait très reconnaissante de lui foutre la paix. Comme j’insistais gentiment, elle m’a terrassé d’un « Ecoute, Christian, tu n’es plus mon mari, tu n’es et tu ne seras jamais un ami, tu n’es plus pour moi que le père de mes enfants, point barre. Alors, cesse de perdre ton temps à essayer de me ramener à de meilleurs sentiments. Laisse-moi tranquille, c’est la seule chose que j’attends de toi. » Pour m’achever, elle m’a déclaré qu’elle souhaitait me racheter ma part de notre maison, que sans cela elle ne se sentirait pas vraiment chez elle, que je n’allais pas tarder à recevoir un courrier de son avocat à ce sujet. Tout cela m’a complètement laminé le moral.
J’ai bel et bien perdu Claudia. Voilà encore quelque chose qui me terrifie. Bien que j’aie encore beaucoup de difficultés à l’admettre, je parviens de moins en moins à me convaincre qu’elle me pardonnera un jour… Ma vie d’avant s’éloigne inexorablement. Rien que le fait que je pense « ma vie d’avant » me donne le vertige. Si je résume, j’ai peur de tout, en ce moment, peur de ma nouvelle sexualité, qui m’enchante, certes, mais me dépasse, peur de la solitude, peur de l’éloignement des gens qui m’étaient proches. À ce sujet, c’est bien simple, tous les amis que nous avions en commun Claudia et moi – et c’est tous les amis que j’ai –, ont pris son parti. Elle est la victime, je suis le monstre… Je n’ai plus de nouvelles de personne.
Puisqu’elle me tenait au téléphone, elle en a aussi profité pour me faire savoir que je pouvais venir prendre mes quelques rares affaires personnelles, dont mon fameux vieux fauteuil en cuir, qu’au-delà de ce délai elle mettrait tout sur le trottoir. Elle m’a aussi expressément demandé de ne venir que lorsqu’elle serait absente, dans la journée en semaine, le samedi matin ou le dimanche après-midi. J’en ai déduit que la seule idée de croiser mon chemin lui donne la nausée… Quelle misère ! Elle n’a quand même pas osé me réclamer mon jeu de clés, mais après réflexion, je me suis dit qu’elle devait avoir oublié.
J’ai choisi le créneau samedi matin. Avec mes trois valises de vêtements, mon fauteuil, ma caisse à outils, ma demi douzaine de cartons de bouquins et quelques plantes en pot, la camionnette que j’ai louée pour l’occasion était vide aux deux tiers. Il pleuvait. C’était triste à mourir. Bastien, qui était là pour me donner un coup de main, n’a même pas chercher à me remonter le moral. Il a bien vu que ça aurait été mission impossible. On s’est quand même fait un petit resto à Paris, en soirée. Ça a été le seul moment positif de ces dix derniers jours.
Je soupire et m’offre une gorgée d’alcool en guise de consolation. Le rose et le gris sombre du couchant inondent Paris. Aux fenêtres, les lumières s’allument une à une.
Matériellement, on démarre de zéro Matteo et moi. Lui a vécu chez nous, puis chez Didier, c’est un nomade sans attaches. Posséder des choses, il s’en soucie comme d’une guigne. Pour le moment, j’ai seulement fait livrer un matelas, une table et des chaises – que j’ai dû choisir tout seul et pour cause… –, la cuisine est déjà équipée, mais en dehors de ça, tout est encore à acheter. Le piano, lui, n’arrive que dans deux semaines.
Je songe aux trois semaines que nous venons de vivre, moitié à l’hôtel, moitié au domicile de Didier dès que celui-ci a quitté Paris. Le dilettantisme de Matteo m’a sauté aux yeux un peu plus chaque jour. Cela fait tout son charme, mais mon Dieu, qu’il va m’être compliqué de m’y habituer ! J’essaie de ne pas m’en affoler. Il est ainsi : il vit sans contraintes autres que celles que lui imposent l’art et les activités qui en découlent. Les choses matérielles de la vie quotidienne lui passent complètement au-dessus de la tête. Il oublie de faire les courses, ne pense à manger qu’à l’instant où son ventre gargouille, oublie l’heure voire même la date de son rendez-vous chez le médecin… Il est continuellement dans la lune, la tête perdue dans ses nuées de notes. Combien de fois l’ai-je surpris les yeux fermés, assis dans une sorte de transe, à composer des airs, à répéter des mélodies en silence, ses doigts battant la mesure. Dans ces moments, je n’existe plus. Plus rien n’existe. L’Artiste médite, l’Artiste crée, rien ne doit interférer.
Je sursaute en entendant la sonnette. Qui cela peut-il être ? Je vais ouvrir. Une jeune femme à la physionomie délicate, aussi blonde que pâle, se tient devant moi. Emmitouflée dans son manteau rouge, elle me tend la main avec un sourire timide.
— Bonsoir.
— Bonsoir… Dis-je, perplexe, en la lui serrant.
Son visage me dit quelque chose, ses pommettes hautes, ses yeux bleu délavé, presque bridés… Mais, nom d’un chien, qui est cette fille?
— Vous ne me remettez pas ? Je suis Ludmila.
— Ludmila ! Mais, bien sûr. Sans le maquillage et l’éclairage de la scène, je ne vous avais pas reconnue, désolé. Entrez.
— Je ne fais que passer. J’étais dans le quartier pour une audition. Je voulais en profiter pour rendre cette partition à Matteo.
— Il est absent. Posez-la ici, dis-je ne lui désignant la table.
Elle regarde autour d’elle.
— C’est sympa ici.
— Sympa mais pas encore aménagé. Ne faites pas attention au désordre, dis-je en repoussant du pied un carton en plein dans le chemin. Je vous offre quelque chose ?
— Je ne voudrais pas vous déranger.
— Pas du tout. Ça me fait plaisir. C’est l’occasion de faire connaissance.
— Effectivement, fait-elle en me considérant avec insistance.
— Bière, vodka, whisky ? Ou, sinon, j’ai du jus d’ananas.
Elle pose son sac à main, ôte son manteau avec des gestes mesurés, s’approche de la fenêtre pour y jeter un coup d’œil.
— Le jus d’ananas m’ira très bien. Je suis très exigeante en matière d’alcool. Ne le prenez pas mal. Mes origines russes…
— Ah, il vient donc de là ce petit accent.
— Hé oui, et mes yeux bridés de quelques vieux gènes évènes resurgis, sourit-elle.
Le temps d’un aller retour à la cuisine et nous voilà attablés, moi avec mon whisky et elle avec son jus d’ananas.
— Je pensais que Matteo serait revenu de Genève.
— Demain matin.
— Vous savez si cela s’est bien déroulé là-bas, pour lui ?
— À chaque fois que je l’ai eu au téléphone il était aux anges, en tout cas.
— C’est bien, murmure-t-elle.
Un silence assez long pour devenir gênant s’installe. J’ai beau chercher quelque chose à dire rien ne me vient. Elle passe et repasse nerveusement l’index sur le bord de son verre.
— Ça me fait drôle de me retrouve là en face de vous, Christian.
— Ha, oui ?
— Ça… Ça se passe bien, alors, Matteo et vous ?
— Heu, oui… Je… Enfin, à quel niveau, vous voulez dire ?
— À tous les niveaux.
— Hé bien, oui, hé hé… Si j’ai quitté femme et enfants pour lui, c’est que ça se passe bien, oui !
— Vous l’ignorez peut-être, mais j’étais… Je suis amoureuse de lui, avoue-t-elle en rougissant.
— Je suis au courant.
— Ah oui ? Il vous a parlé de moi ?
— Bien sûr. Et toujours en bien.
Je commence à m’inquiéter de la tournure que prend la conversation et encore plus de son sourire qui pâlit. Et flûte ! La voilà qui se décompose. Elle se lève précipitamment, se détourne pour se cacher de moi, attrape son manteau.
— Je ne vais pas vous déranger plus longtemps.
Je la rejoins, la prends par l’épaule.
— Hé, qu’est-ce qui vous arrive ?
Elle ne cherche pas à s’échapper, me dévisage.
— De vous aussi, il ne parle qu’en bien, renifle-t-elle.
—Matteo ne dit jamais de mal de personne quand on y réfléchit.
— C’est vrai, reconnaît-elle en riant doucement au milieu de ses larmes. Je ne suis même pas certaine qu’il soit capable de penser du mal de qui que ce soit.
— Vous êtes sûre que vous ne voulez pas une petite vodka ? C’est de la Frïs. Bon, c’est danois, pas russe, mais…
— Allez, va pour un verre de vodka. Je crois en effet que ça ne me fera pas de mal, dit-elle en se rasseyant.
Je vais lui préparer son verre. Cette jeune personne est précieuse à Matteo. Pas question de la laisser repartir d’ici déprimée. On trinque à la santé de l’homme que nous aimons, elle boit cul-sec, je la ressers. Ça la fait sourire.
— Ça va mieux ?
— On va dire que oui.
Elle m’observe avec curiosité et, je crois, une pointe de tendresse. Elle pousse un gros soupir et fait une moue dépitée.
— Vous savez, c’est terrible de… – Elle s’interrompt, fixe à nouveau toute son attention sur son verre. – C’est très douloureux pour moi de savoir que Matteo est en couple avec vous. Tant qu’il était célibataire, j’avais un espoir.
— Vous devez me détester.
— Non… Non, je ne vous déteste pas. Je vous envie.
Ne sachant quoi lui répondre, je lui souris, je compatis.
— C’est la première fois que je connais l’amour à sens unique. C’est terrible, vous savez ? Terrible, répète-t-elle.
— J’imagine.
— Et votre femme, que pense-t-elle de tout ça ?
Sa curiosité sans détour me prend un peu de court. Je hausse les sourcils, pour le moins surpris.
— Ma femme ? Elle m’en veut à mort. Elle apprend à vivre sans moi et, selon toute vraisemblance, sera très bientôt mon ex-femme.
— J’imagine que vous vous y attendiez.
— Oui et non. Je savais que notre vie commune cesserait, mais j’étais persuadé qu’il resterait quelque chose de nos vingt ans de vie commune, que nous tenions suffisamment l’un à l’autre pour conserver de bons rapports.
— Vous connaissez mal les femmes !
— Il faut croire que oui.
— Ça n’a pas dû être facile pour vous.
— Ça ne l’a pas été et ça ne l’est toujours pas. En quelques semaines, je suis passé du statut de bon bourgeois mari et père irréprochable, à ce que vous avez devant vous : un vieux pédé solitaire qui soupire après son amant absent.
Mon résumé à l’emporte-pièce nous fait rire.
— Dis comme ça, ce n’est effectivement pas très glamour ! S’exclame-t-elle.
— Dites-moi, Ludmila, ça vous dirait qu'on dîne ensemble ?
— Vous voulez dire là, maintenant ?
— Oui.
— Pourquoi pas.
— Par contre, je ne vous cache pas que le frigo est quasiment vide… Et que, bon, la cuisine, ce n'est vraiment pas mon truc.
— Ha oui ? À Matteo non plus ce n'est pas son truc. L'un de vous deux va devoir s'y mettre un minimum.
— Je sais. Ce n'est pas gagné, mais je vais m'y coller… Matteo est trop tête en l'air. Il serait bien capable de nous empoisonner avec des ingrédients périmés.
La remarque la faire rire de bon cœur.
— Je vous indiquerai de bons sites culinaires, vous verrez, c'est à la portée de tout le monde. Sinon, pour ce soir, je connais un bon couscous à trois rues d'ici.
— Parfait ! Il est 19h30, allons-y, il n'y aura pas trop de monde à cette heure.
Ce resto avec Ludmila s'est révélé être le second moment agréable de ces dix jours sans Matteo. Cette fille m'a plu. Ça m'a fait un bien fou de parler avec elle. Nous avons fait la liste des défaux et des qualités de notre beau Matteo. Il a dû en avoir les oreilles qui sifflent ! Mais nous n'avons pas uniquement parlé de lui. Elle m'a raconté sa vie, je lui ai raconté la mienne. En plus, j'ai apprécié son honnêteté. Elle a en effet reconnu que se rapprocher de moi lui permettrait de rester en contact avec Matteo plus facilement quand le spectacle qu'ils font ensemble serait terminé. À l'issu de cette soirée fort agréable et bavarde, il m'a semblé qu'une amitié était envisageable avec elle, et que cela représenterait peut-être une nouvelle pierre posée aux fondations de ma nouvelle vie.
Photo©Flickr du photographe Stefano Marchionini
Plus d'infos sur ce jeune virtuose polonais, Rafal Blechacz >ICI<
Applause
Un chanteur français, deux musiciens wallons, deux instrumentistes flamands : sur le papier, ce genre de greffe a toutes les chances d’enfanter un avorton. Seulement voilà, Applause est né sous une bonne étoile ou, plus exactement, sous les auspices d’une union sacrée. “Ils cherchaient une voix, je suis devenu le cinquième élément du projet. Il a fallu que j’apprenne à les connaître, à me glisser dans leur façon de travailler ensemble depuis presque quinze ans.” explique Nicolas Ly.
Suite de l'article sur les Inrocks.
Leur Myspace pour écouter quelques morceaux librement.
Une interview sur discordance.
Depuis que je les ai découverts, et particulièrement la voix habitée de Nicolas Ly, j'ai moins envie de pleurer les chansons de Jeff Buckley dont la mort nous a privé.
13 minutes ou presque (Thirteen or so minutes)
Voici une petite scène intime comme j'aime. J'ai réécrit la traduction parce que je n'aime pas trop celle proposée. Que les éventuels anglophones de passage n'hésitent pas me signaler les erreurs de trad, d'ailleurs. Hugh, le plus perturbé par la situation est interprété par Carlos Salas, Lawrence, le plus zen, par Nick Soper.
Deux hommes, Hugh et Lawrence, viennent de faire l'amour. Le premier se lève, l'air tendu.
— Qu'est-ce qui vient de se passer, là ? Dit-il en dévisageant son interlocuteur.
Ce dernier, Lawrence, resté assis au bord du lit, le considère avec un air serein, lui.
— J'ai vraiment adoré, fait-il en souriant.
— Hein ? Fait l'autre, stupéfait.
— Hé bien, on était en train de parler de "chatte" et comment on aime la lécher… Tu sais ? Comme des vrais mecs qui aiment la "chatte".
— Oui, absolument.
— Puis, on a parlé de nos études, du foot, de nos boulots sans perspectives. Tu m'as dis que tu étais d'où, déjà ?
— Fort Wayne.
— Ha, c'est vrai… Désolé pour ça…
— Quoi, j'aime bien Fort Wayne !
— Tu aimes ? Tant mieux…
— Et toi, tu es d'où ?
— Salinas.
— Californie.
— John Steinbeck…
— Tu l'as baisé aussi ?
— Non, c'est un…
— Donc, ça t'a plu ? Répète Hugh, qui n'en revient toujours pas.
— Oui !
— Je… Je me souviens que tu m'as dit que tu avais une copine.
— Heu… J'ai… J'en ai eu… Plusieurs, oui. J'avais une copine. J'ai eu une copine.
Sur ce, Lawrence a le regard qui se perd un peu un bref instant.
— Et toi ?
— Non. Je… J'ai eu des petites-amies, mais je n'ai pas vraiment…
– Hugh s'interrompt deux secondes. – Comment ça a pu arriver ?
— Et bien… Tu sais, on parlait de choses et d'autres. – Lawrence se lève – Tu te souviens ? C'est toi qui as commencé.
Hugh prend alors un air très, très sérieux.
— Ecoute, mec, je vais te dire : je ne suis pas le genre de gars à draguer.
— Ni a te branler ?
— Non.
— Hé bien, mec, tu devrais peut-être t'y mettre !
— Il me semble que tu ne m'as pas beaucoup résisté !
— Comme je te l'ai dit, j'ai adoré. Je veux dire… Je suis un mec plutôt ouvert d'esprit, et tu avais l'air – tu as l'air – vraiment sympa. Je me suis dit "pourquoi pas ?"
— Je pense que quelqu'un a mis un truc dans nos verres.
— Dans l'eau ? Fait Lawrence en riant.
— Hein ?
— On a bu de l'eau. Tu penses que quelqu'un a mis quelque chose dans l'eau ?
— Du café… J'ai bu du café.
— Tu es chrétien ? Je veux dire, je ne connais pas un gars qui ne se masturbe pas de temps en temps, pas un !
— On vient de se rencontrer et tu me pose déjà des questions intimes sur…
Lawrence désigne le lit défait où ils viennent de s'ébattre.
— Mais on vient juste de… Je… Enfin, je pense que je te connais bien maintenant, probablement mieux que la plupart des gens qui seront amener à te connaître. Ce n'est pas comme si on s'était seulement caressés ou sucés mutuellement. On l'a fait, mec. On a baisé ensemble, on a mêlé nos bouches… Tu as bien vu, on a été jusqu'au bout!
Pendant que Laurence poursuit, Hugh commence à se rhabiller nerveusement.
— On l'a fait ! Insiste Lawrence. On a mélangé nos langues, nos salives, on a…
— C'est bon, stop !
— Pourquoi ? Tu as déjà décidé de tout oublier ?
— Non. C'est juste que… Je veux dire…
Il est trop perturbé et ne sait pas ce qu'il veut dire. Il prend son pantalon.
— C'est pour ça que je ne me branle pas, dit-il en l'enfilant.
— Tu ne te branles pas, parce que…?
— Parce que, dans ma réalité, ça ne passe pas comme ça, même dans mes rêves… Et là, c'est un cauchemar.
— Tu m'as invité à venir ici. Tu voulais me montrer… Tu voulais me montrer quoi, au fait ? Quelles étaient exactement tes intentions ?
— Je voulais te montrer ce site web sur… Tu sais, sur la forme et la différence… Comment notre anatomie s'emboîte parfaitement. Tu sais ? Tu veux le voir maintenant ?
— Non. Merci.
Hugh commence à boutonner sa chemise, regarde Laurence d'un air inquiet.
— Tu as aimé ?
— Mais oui ! Pourquoi tu restes bloqué là-dessus ? J'ai aimé ! J'ai beaucoup aimé. Mec, tu es mignon, tu sens bon, tu dégages des bonnes ondes…
— Très bien, ça suffit.
— Je le referais.
— Tu le referais?
— Oui, absolument.
— Avec n'importe qui?
— Avec toi ! Je voudrais le refaire avec toi.
— Pourquoi ? Pourquoi moi ?
—Mec… On est restés dans ce bar pendant des heures. Tu m'as mis ton cœur à nu. Tu m'as dit des choses que personne avant toi ne m'avait dites, des choses intimes. Comment dire ? Tu étais tellement… Réel ! Je me suis senti bien avec toi. C'est un crime?
— Non… C'est seulement qu'on n'a pas voulu que ça prenne cette tournure, je veux dire, ni toi ni moi.
— Hé bien, tu sais quoi, il y a treize minutes ou presque, j'aurais été d'accord avec toi, mais là, maintenant, je ressens les choses différemment. Mais, tu vas rester là, et me dire que toi non?
— Je te l'ai déjà dit, je… Je ne l'avais pas fait depuis un moment et je ne me masturbe plus. Ça fait déjà un moment. Et… Je ne sais pas… Tu es…
Hugh s'interrompt une fois de plus, ne sait plus que dire, il perd le fil, puis le regarde bien dans les yeux.
— Tu es très séduisant… Vraiment, très, très séduisant… Et tu parais si… Je ne sais pas… Normal.
— Je suis normal. Et, tu sais quoi? Autant que toi.
L'autre soupire.
— Est-ce que tu as déjà… — Il hésite – Tu l'avais déjà fait ?
— Jamais. Ça ne m'a même jamais traversé l'esprit. Jamais, jamais. Je me souviens de deux potes de lycée qui avaient l'habitude de se branler l'un l'autre… Ça ne m'a jamais intéressé. Mais, probablement que j'aurais gagné quelques paris.
— Des paris ?
— Oui, tu sais, la taille, la distance… Bref…
Lawrence fait un sourire coquin. Hugh lui sourit aussi, le dévisage amoureusement, avale sa salive, son sourire s'efface…
— Tu es tellement mignon…
— Ecoute, je n'avais jamais couché avec un homme avant. Je n'ai jamais eu envie de coucher avec un homme avant. Mais, cette fois, il s'est passé quelque chose qui m'a fait outrepasser cette règle.
— Quoi donc ?
— Ça, répond Lawrence en lui posant la main sur le cœur.
— Mon cœur ?
— Non, le mien. Si je le sens bien à ce niveau là, je le fais, peu importe quoi. Avant, je n'ai jamais eu ce déclic, mais, cette nuit, pour je ne sais quelle raison…
Il ferme les yeux brièvement, se souvient.
— Tu me parlais de ton chat, comment, dès que tu t'allonges et que tu penses à lui il apparait pour te grimper sur la poitrine… Que tu n'as alors plus rien d'autre à faire que de te laisser aller, et que tu sens dans ton cœur comme un ronronnement, l'énorme, le merveilleux ronronnement d'un sentiment de bien-être. J'ai ressenti la même chose à être près de toi. Et tu m'as dit que plus ton chat se mettait à ronronner fort et plus ton cœur gonflait, que plus… J'ai pensé " je suis en train de ressentir exactement la même chose en ce moment même". Et ensuite, je me souviens que tu étais sur moi.
Se disant, Lawrence se remémore leurs gestes.
— C'était magnifique, mec. Incroyable ! Tu es magnifique et tu es incroyable. Et ça ne veut pas dire que tu es gay, ça ne veut pas dire que tu n'es pas hétéro. Ça veut seulement dire que tu es vivant ! Et en éveil ! Tu sais, c'était quelque chose de glorieux ! Miraculeux. Quelle chance on a eu de se rencontrer et de vivre ça !
Hugh, à 'écouter, a les larmes qui lui montent aux yeux.
— Et même si ce n'était que pour un moment, ajoute Lawrence.
Ce dernier considère son interlocuteur tout chamboulé avec tendresse.
— Heu, mec, c'est ma chemise…
Hugh réalise qui'l s'est en effet trompé et entreprend donc de déboutonner la chemise en question. Une fois qu'il a défait tous les boutons et avant qu'il ne l'ôte, Lawrence l'enlace. Hugh se laisse aller dans ses bras.
— Oh, c'est si bon, murmure-t-il.
— Oui, ça l'est.
— Merde ! Conclut Hugh, réalisant qu'il est définitivement et complètement amoureux.
Version sous-titrée en français ICI : Thirteen or so minutes














