Il me considère comme, je crois, l’on considère quelqu’un que l’on aime. Tout s’éclaircit. Sans, pour une fois, laisser à mon incurable peur le temps de ligoter ma spontanéité, je fais s’ouvrir nos bouches l’une à l’autre. Découvrir son élan vers moi, au moins aussi ardant que le mien vers lui, me propulse au sommet du bonheur. Le répondant de ses lèvres, la chaleur de son corps contre le mien et sous mes mains, tout est si bon… J’en ferme les yeux. Je ne sais plus qu’une chose : j’ai envie de lui. Nos langues se touchent. Je me presse contre lui pour qu’il sente que je bande, puis m’en vais goûter son cou, puis lui reprends les lèvres. Je voudrais l’envoûter, le noyer d’amour. Mais je sens qu’il revient à lui. Non. Pars avec moi, Alex. Je t’en prie ! Envole-toi avec moi ! Il me repousse. Le doux geste miroir n’aura, hélas, duré qu’une bien brève éternité. Éperdu, il me dévisage, et, de mes yeux, oui, de mes propres yeux, je le vois autodétruire sa joie toute neuve en un clin d’œil. À peine allumée, il éteint sciemment cette nouvelle lumière. Il affiche un sourire mi ironique, mi désabusé. Il a l’expression à la fois rigolarde et réprobatrice de quelqu’un qui viendrait d’entendre une blague débile. Cette attitude insupportable, tellement déplacée en un tel instant, me fait mal. Que veut-il ? Que cherche-t-il ? Cacher son émotion ou casser net la perfection de cette minute que je considère comme telle ?

— Reprends-toi, Simon. Qu’est-ce qui t’excite comme ça ? Tu aimes un condamné à mort, mec…

Je parviens à rester impassible malgré la révolte qu’excite en moi une généreuse bouffée d’adrénaline. Pour ce soir au moins, il me semble avoir épuisé mon stock de démonstrations émotionnelles. De toute façon, une flèche de cynisme soigneusement lancée comme celle-ci ne saurait annuler la rareté du moment que nous vivons maintenant tous les deux, qu’il le veuille ou non. Je lui réponds avec un aplomb qui me surprend moi-même : « Mais toi aussi, mec. » Il a apprécié mon baiser suffisamment de secondes et y a réagi avec suffisamment de feu pour m’avoir fourni un espoir inoxydable. Il déglutit et, aussi vite qu’il s’en était paré, il abandonne son masque déplaisant. Son visage se défait.

— Tu sais bien ce que je veux dire.

— Être séropositif n’interdit pas d’aimer ou d’être aimé.

Il se tait, son regard se vide de sa présence. Il semble se perdre dans je ne sais quelles sombres visions d’avenir. Je lui effleure la joue pour le ramener à moi et laisse ma main dans son cou.

— Alex, tu ne crois pas qu’il est trop tôt pour baisser les bras ?

Il ne cherche pas à me repousser, cette fois. Un faible sourire impromptu se dessine sur ses lèvres.

— C’est marrant, dit-il, quand je t’ai vu, en arrivant, j’ai tout oublié. J’ai été avec toi, et avec moi-même, comme j’aurais été avant. Je ne réalise même pas, parfois. Je me dis que ce n’est pas possible, que je vais me réveiller… Depuis que je sais, j’essaie de me faire à l’idée, tu vois, de m’habituer, mais je n’y arrive pas. Je n’accepte pas. J’ai la trouille, Simon.

Je le prends dans mes bras. Il s’y laisse aller. À mon tour de lui caresser la nuque.

— C’est normal… Ne reste pas tout seul, face à ça.

— Mais je suis seul, fait-il en brisant l’étreinte. On est seul face à la mort.

Tant de pessimisme me consterne. Par réaction, sans doute, je sens le mien s’estomper.

— La mort… Je comprends que tu y penses beaucoup, mais, je te le dis, il est bien trop tôt. Que t’ont dit les toubibs ? Il existe des tas de traitements efficaces, aujourd’hui.

— Je n’ai pas eu la force d’aller chercher le résultat de mes analyses… Ni de répondre aux appels de mon médecin traitant. Je me revois ouvrir cette enveloppe et lire ce mot « positif ». Ça m’a fait un électrochoc. Je me suis débarrassé de mon téléphone… J’ai rempli mon sac-à-dos et je suis parti sans prévenir personne.

­— Tes amis doivent être morts d’inquiétude.

­— Non… Mes amis ont leur vie.

Je l’observe. En temps normal, je me sentirais dépassé par les événements, mais je l’aime trop. Au point que je me sens capable d’empêcher la mort de le trouver et le chagrin de l’atteindre.

— Tu ne vas pas pouvoir fuir éternellement.

— Je sais… De toute façon, ça me rattrape…

— Et ta famille ?

Un haussement d’épaule me signifie qu’il serait mal venu d’insister sur ce sujet. Alors que cette subite froideur à l’évocation du mot « famille » me donne l’impression d’avoir creusé entre nous une large vallée déserte, de nouveau, l’envie de l’étreindre me tente. Je voudrais le noyer de caresses, de plaisir, l’emporter loin du malheur. Peut-être aurait-il ensuite la force d’affronter la situation. Quelle ambition ! Je ne me reconnais pas.

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