Il est trois heures du matin. Cathy dort depuis longtemps. Sophie est repartie. C’est moi qui l’ai accompagnée à la gare. En voyant son train s’en aller, j’avais le cœur serré. Pourquoi tout est-il toujours si compliqué ?

Alex n’est toujours pas rentré. Depuis qu’il m’a dit, l’inquiétude me ronge… Je me dissous dans son absence. Et s’il ne revenait pas ? S’il faisait une bêtise ? Non. Je ne le vois pas faire ça. Il est peut-être séropositif, mais il aime la vie. Ou alors, il fait bien semblant. Et s’il avait voulu reprendre la route, il n’aurait pas laissé ses affaires. Je lâche mon pinceau, j’arrête de travailler. Je ne suis pas du tout à ce que je fais. Je vais finir par abîmer mon beau dragon à écailles de feu. Nom d’un chien, pourquoi ne revient-il pas ? Je guette le calme de la nuit. Hormis le vent dans les feuillages, rien ne bouge. Je sors sur la terrasse et me laisse captiver par le bruit de la mer toute proche. Malgré septembre et le ciel limpide, l’air est encore chargé de douceur estivale. Ça me contrarie presque de ne pas voir les éléments naturels s’accorder à mon humeur… La lune est presque pleine. Sa blancheur magnifique et glacée me pénètre et perce sans violence je ne sais quelle chair en moi. Des larmes me viennent. Je n’essaie même pas de m’en défendre. Depuis quand n’ai-je pas pleuré ? Je me répands en regardant le jardin givré de lune. Je pleure ces larmes que j’aurais voulu qu’Alex verse sur mon épaule. Où a-t-il été pleurer, cet idiot ? Où aurait-il pu mieux pleurer que sur mon épaule ? Pour une fois que j’espérais, pour une fois que je me le permettais ! Ah, Lune, Lune, toi, belle morte sertie dans le velours de cette nuit pure, si tu pouvais me répondre ! Fabuleuse grosse pierre ronde, je ne te distingue même plus nette avec cette eau dans les yeux… Si Alex ne revient pas, je ne croirai plus en rien. Aura lieu ma première mort et je ne vivrai plus que la nuit pour ne pas endeuiller le jour de ma nouvelle noirceur.

— Simon.

Que j’aime le son de cette voix ! Je ne prends qu’une fraction de seconde pour émerger de mon sombre délire. Il est là, devant moi dans l’embrasure de la porte-fenêtre, debout entre le dedans et le dehors. Il se tient un peu déhanché entre la lumière jaune venant de la chambre qui lui enflamme les cheveux et la lumière lunaire fantomatique où moi-même je surnage. Elle baigne étrangement son visage incomparable. Je voudrais tant ne pas sentir cette atmosphère de drame qui se trouve ici, entre nous, comme un troisième personnage envahissant. Je ne veux pas de ce drame.

— Alors, dis-je, tu as marché aussi loin et aussi longtemps que tu voulais ?

— Ouais…

Il me rejoint dans la luminosité laiteuse. Accoudés côte à côte, nous en contemplons sa royale et impassible source. Mon rythme cardiaque est trop rapide. Mon trouble est tel que même la lune je la regarde sans la voir. Même la lune, soudain, je m’en fous.

— Très beau ton dragon. J’aimerais redevenir enfant rien que pour l’apprécier à sa juste valeur.

Je lui réponds d’un pauvre sourire. C’est tout ce que je peux pour l’instant. Pas le courage de parler ou même de soutenir son regard. Je sens son attention persister un instant dans ma direction, puis se détacher de moi pour s’en aller fixer un nulle part argenté, là-bas, au fond du jardin.

— Ce n’est quand même pas à cause de moi que tu pleurais, si ?

— Je… Je ne pleurais pas…

Nom d’un chien, il attaque sec ! C’est tout lui ça… Une boule d’une douloureuse densité se forme dans ma gorge. J’essaie bien d’ajouter une phrase cohérente. Rien à faire… Me maudissant une fois de plus d’être si peu maître de mes émotions, je me cache à demi le visage derrière les mains, comme si cela pouvait l’empêcher, lui, de me voir, moi.

— C’est beau un homme qui pleure, dit-il avec une sorte de sourire dans la voix.

Ça me fait l’effet d’une douche froide. Je le bénis intérieurement d’avoir prononcé ces mots. Rien comme cette douce ironie ne pouvait mieux briser l’impérieux flot qui voulait s’imposer. Je n’ose me tourner vers lui. Je sais qu’il m’observe. La tension en moi atteint une intensité épuisante. Je voudrais qu’il me parle. Et, comme ça, sans que rien ne l’ait laissé présager, il me pose une main douce sur la nuque, puis me caresse les cheveux. Tendresse inattendue… Si délicieusement inattendue… Saisi par le plus affolant des bonheurs, j’affronte son regard.

— C’est toi qui devrais me consoler, dit-il.

— Je sais.

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