Je me suis réveillé à quinze heures. Pas un bruit ne perturbe le silence de la maison. Les filles n’ont pas dû revenir de la plage, et Alex se trouve Dieu sait où… J’ai pu avancer mon illustration la plus complexe entre deux et sept heures du matin : le grand dragon du volcan. Je vais y jeter un coup d’œil. Après mes heures de sommeil, j’ai le recul nécessaire pour juger. Ça va, je ne m’en suis pas mal sorti… La mise en couleur sera particulièrement délicate.

Je me douche, m’habille et descends à la cuisine pour manger un morceau. Alex est là. Il lève à peine les yeux sur moi à mon entrée. Nous échangeons un banal salut. Son attention est fixée sur ses mains qu’il a étalées devant lui, sur la toile cirée. Je remarque une mouche qui déambule entre deux de ses doigts. C’est ça qu’il regarde. Il semble hypnotisé par l’insecte. Il a ce visage éteint qu’il affiche parfois mystérieusement et qui contraste tant avec son habituelle attitude de boute-en-train. Je mets de l’eau et du café moulu dans la cafetière.
   


­— Tu en voudras ? dis-je en prenant deux tasses dans l’égouttoir.

­— Non, merci.

Je repose donc une tasse… Appuyé contre l’évier, je déguste une pêche pendant que le café se fait. Je contemple son beau profil silencieux. Sa tristesse me met mal à l’aise. J’ai soudain honte de manger devant lui. Son mutisme pèse lourd dans l’air. Je termine vite mon fruit, me rince les mains.

— Tu médites ? dis-je finalement, dans l’espoir d’amorcer la conversation.

Pour toute réponse il se prend le front et demeure prostré. Inquiet, je m’assois en face de lui, de l’autre côté de la table.

— Qu’est-ce qu’il y a, Alex ? Ça ne va pas ?

Il daigne enfin me considérer, me dévisage avec un regard si pur que je suis incapable d’y lire la moindre expression. La pâleur de ses yeux bleu-vert – les plus beaux yeux que j’ai vus de ma vie – est aujourd’hui si froide. Un frisson m’électrise l’échine comme un mauvais pressentiment l’âme.

— Je suis séropositif.

Il me dit ça de sa voix douce et mélodieuse. J’en reste stupide. Une seule réflexion me vient à l’esprit : le temps presse. Je ne peux plus me permettre de tergiverser, je dois lui dire maintenant. Je dois lui dire que je veux l’aimer pour le connaître, que je veux le connaître pour l’aimer. Pourtant, je me tais.

— Ne fais pas cette tête, Simon, c’est moi qui le suis, pas toi.

Alex est perspicace. Si ce n’était pas déjà le cas, il vient forcément de comprendre ce que j’éprouve pour lui. Ma réaction a, je pense, été assez éloquente pour me trahir… Je rassemble ma volonté pour empêcher l’émotion de me submerger. Elle est déplacée face à la sienne. Rangeons héroïquement notre égoïsme. On est là, comme deux naufragés, face à l’irrémédiable.

— Tu sais depuis quand ?

— Depuis un mois. Tu es la première personne à qui j’en parle.

La nouvelle me touche comme le ferait la vision d’une fleur miraculée dans le plus désolé des paysages apocalyptiques. On se connaît depuis deux semaines et il ne le dit qu’à moi ? Ce n’est pas le moment, pourtant je me mets à détailler ses traits purs, son front que cachent en partie les boucles de son épaisse et sombre tignasse cuivrée, sa bouche dont le dessin me bouleverse. Et ses yeux… Ses yeux que trop de flammes intérieures consument… Je voudrais ne jamais en être privé. J’ai besoin de pouvoir y plonger. Je voudrais prendre ses mains dans les miennes… et son âme aussi… Bien sûr, je ne bouge pas. Une pudeur haïssable me retient. Et, j’ai peur de me mettre à pleurer. Allons, il ne faut pas que je dramatise comme ça. On n’en meurt plus, de nos jours, du sida. Enfin, presque plus. Je rassemble mon courage et mes paumes dont les moiteurs s’additionnent.

— Donc, tes proches ne savent rien ?

— Mes proches… Tu parles… jette-t-il en haussant les épaules.

J’avance ma main vers lui, mais il se lève. Tout, en lui, nie ma velléité de geste consolateur.

— Je ne sais même pas pourquoi je te l’ai dit. Je pensais que ça me soulagerait. J’avais tort.

Il quitte la pièce, le visage fermé. Alors seulement, je m’éjecte de ma chaise – si brutalement qu’elle tombe –, le rattrape et lui agrippe l’épaule.

— Attends, Alex !

D’une torsion du corps, il se dérobe à mon contact et me fait face, étincelant d’une colère qui cache mal sa détresse.

— Laisse-moi.

Il est au bord des larmes. C’est si loin de ce que je connais de lui, lui, le blagueur, le bon vivant, l’effronté magnifique… Du peu que je connais de lui. Le voir ainsi me révolte et me blesse.

— Je pourrais…

— Tu ne peux rien du tout. Laisse tomber ! S’il te plaît. Je vais marcher. Ça me fera du bien.

Je le regarde s’en aller, impuissant. Le claquement de la porte d’entrée, derrière laquelle sa svelte silhouette vient de disparaître, me porte un coup au cœur. Inutile de lui courir après. Choqué, je m’assois par terre là où je me trouve, en l’occurrence dans le couloir d’entrée. Je ne sais comment faire baisser la tension qui menace de tout faire sauter sous ma boîte crânienne. Je me mets à réfléchir frénétiquement. Que ferai-je quand il reviendra ? Que lui dire ? S’il m’a parlé, c’est bien qu’il attend quelque chose de moi. Malgré sa fuite, j’en suis persuadé. Quand je pense que je n’ai rien vu, rien pressenti, envoûté que j’étais par son charme et son mystère comme une ado pré pubère qui découvre l’amour… Décidément, jamais je ne grandirai. C’est donc de là que provient cet air lointain qui parfois le fige… Maintenant, avec cette confidence, avec ce virus entre nous, tout est différent. Adieu l’insouciance ! Finis, les instants légers ! Terminés, fous-rires sur la plage et barbecues festifs avec les filles ! Maintenant qu’il s’est confié, il va vouloir repartir, disparaître, reprendre le cours de sa fuite en avant. J’en suis certain. Il faut que je le retienne à tout prix. Je me mets à jurer à haute voix. Le silence, seul, me réplique.

 

Quand je perçois les voix de Cathy et de Sophie, au dehors, je comprends que je me suis à moitié assoupi. Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, la tête dans les genoux et les fesses sur le carrelage froid. Je n’ai pas le temps de me relever que la porte s’ouvre déjà. Sophie, joliment cuite par le soleil, tombe en arrêt.

— Qu’est-ce que tu fais là, Simon ?

Je me déplie en grimaçant, ankylosé. Cathy pose un regard inquiet sur moi.

— Tout va bien ?

J’essaie de sourire sans y parvenir.

— Ça va…

Elles déposent leurs affaires, parasol, sacs et matelas de plage, emplissant la maison de leur vitalité et leurs parfums d’huile solaire. Leur présence me rassérène un peu.

— Il est fou, ce mec. Si tu voulais faire la sieste, je te rappelle qu’il y a des chaises longues dans le jardin…

Alors que Sophie me parle ainsi d’un ton désinvolte en extrayant son drap de plage du sac, prenant soin de ne pas laisser tomber de sable sur le sol, Cathy, elle, se tait. Elle me connaît suffisamment pour avoir capté le malaise, d’autant plus que depuis qu’elle est enceinte, elle a des antennes encore plus sensibles qu’avant. Elle s’approche de moi quand Sophie sort étendre leurs serviettes.

— Dis-moi ce qu’il y a, Simon. Tu as l’air décomposé.

— C’est Alex…

— Hé bien quoi, Alex ?

— Il a des problèmes.

— Des problèmes ? Quel genre de problèmes ? Pas avec la justice, j’espère.

— Non, pas du tout. Ne t’inquiète pas. C’est… c’est assez intime. S’il veut t’en parler, il t’en parlera.

Je m’en veux de la laisser dans l’ignorance, nous qui nous disons toujours tout. Bien qu’on n’ait pas évoqué le sujet, et que j’aie essayé de n’en rien montrer, il est fort probable qu’elle ait deviné mon attirance pour notre visiteur inopiné. L’hypothèse se confirme aussitôt qu’elle me caresse la joue avec ce regard protecteur dont elle a le secret. Elle sait, aucun doute.

— Ok, murmure-t-elle.

 

Je sors par la terrasse du salon pour gagner le jardin. Je réfléchirai mieux en plein air. Le soleil est plus bas que je ne l’aurais cru, mais chauffe agréablement ma peau. Que ne puisse-t-il en faire autant avec mon cœur ! Je m’assois sur la pierre blanche, au pied du pin. Je pense à Alex, à sa manière de bouger, de parler, à sa vitalité bouillonnante, à son sourire qui éclaire tout autour de lui… J’ai tellement de mal à accepter l’idée que son assurance et sa joie délurée ne soient que de façade. Alors que je suis ainsi perdu dans ma triste rêverie amoureuse, Sophie me rejoint, une boîte de biscuits à la main. On ne peut jamais déprimer tranquille avec les filles… Je remarque combien sa physionomie a changé depuis notre arrivée ici. Ses joues ont mûri comme deux beaux fruits, ses yeux noirs ont un nouvel éclat chaud. Elle s’agenouille près de moi, sur les aiguilles de pins, et me propose ses biscuits en souriant.

— Tiens, je suis sûre que tu n’as rien mangé de la journée.

— Si, une pêche, dis-je en me servant.

— C’est tout ? Sérieux, Simon… Tu as vraiment un appétit d’oiseau. Je comprends pourquoi tu n’es pas épais.

Elle m’étudie attentivement, en grignotant sans conviction. J’appréhende un peu ce qu’elle va me dire ou me demander. Elle cesse de me dévisager pour se mettre à faire sauter des aiguilles de pin du bout de l’index. Alors, seulement, je réalise qu’elle n’ose me parler.

— Je suis dégoûtée de devoir repartir ce soir… C’était vraiment cool ce petit séjour avec vous trois. C’est passé tellement vite.

— On se verra à Paris.

— Oui… J’y compte bien ! Dis-moi, je vais faire cuire les mûres, je veux ramener un pot de confiture à mes parents. Tu veux m’aider ? Cathy m’a dit que tu étais un pro de la confiture.

— Un pro, c’est vite dit ! Mais, oui, bien sûr.

— Tu as l’air préoccupé.

— Oui, je le suis…

— C’est à propos d’Alex ?

— Oui.

Elle hoche la tête, comme si elle saisissait parfaitement la situation. Je crois qu’elle se prépare à ce qu’elle redoute d’entendre, peut-être même est-elle déjà résignée. Je préférerais qu’il en soit ainsi. Je ressens de la compassion pour cette fille attachante. J’admire les efforts qu’elle fait pour maîtriser son émotion. Tout en elle me crie ce qu’elle ne parvient pas à me dire, mais je ne peux lui apporter la réponse qu’elle attend. Que puis-je faire d’autre qu’être honnête ? Je me sens cruel. Ça me fait horreur. Mais, bon, évitons au moins d’être hypocrite. Soyons bref et clair.

— Tu sais, Sophie, je l’aime.

Voilà. Elle doit faire face à cette vérité, maintenant. Elle ferme les yeux un bref instant, le temps de contrôler vaillamment son dépit, puis m’adresse un sourire fataliste teinté, je crois, de reconnaissance. Je pense l’avoir suffisamment cernée pour savoir qu’elle n’aurait pas apprécié que je la laisse dans le doute sous couvert de la ménager. C’est une fille forte, pas du genre à s’engourdir de fausses espérances pour ne pas voir l’évidence qui fait mal…

— Tant pis pour moi. Je n’ai jamais de chance.

— Je suis désolé, dis-je, un peu honteux de la banalité de ces mots piteux.

— Tu n’as pas à l’être. C’est comme ça. C’est tout. Et je m’en doutais un peu.

Je sens qu’elle souffre davantage qu’elle ne veut le montrer, mais elle fait partie de ces personnes matures qui savent abdiquer lorsque c’est la seule solution sage. Elle se relève.

— Bon, allez, il faut que j’attaque ma confiture. Tu viens ?

— Je te suis, dis-je en saisissant la main qu’elle me tend.

On se sourit et ce sourire est là juste pour nous rappeler que, malgré tout, l’amitié demeure. 



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