Rien n'est moins évident que de s'entendre penser…

Il fut un temps, où, avide, je lus énormément.
Des penseurs, tels Deleuze, Bachelard, Blanchot, Nietzsche, Wittgenstein, et bien d'autres ;
des écrivains tels Gide, Dostoïevski, Quignard, Bobin, Colette et bien d'autres ;
des poètes tels Rimbaud, Paz, Lautréamont, Pessoa, Garcia Lorca et bien d'autres.

Je m'imbibai d'eux, me perdis en eux et finis par me dissoudre dans toutes leurs pensées confondues.
À 20/25 ans, on ne sait pas trop encore qui l'on est (à moins d'avoir déjà beaucoup vécu ce qui n'était pas mon cas) et, après m'être ainsi immergée dans toutes ces pensées d'une profondeur infinie, je le sus encore moins. Et moi, que pensais-je? Qui étais-je? Comment m'entendre au milieu de toutes ces voix puissantes et si cohérentes?

Il me fallu faire le silence. Je cessai de lire.

Aujourd'hui, je lis beaucoup moins sous peine de ne plus m'entendre penser. Je n'ai pas cette force d'assimiler la pensée d'autrui et de faire le tri, ensuite, pour y retrouver ce qu'il reste de moi. Pas assez de force de cararactère, de personnalité… C'est vrai, comment faire émerger de soi quoique ce fut si l'on est toujours dans la pensée de l'autre?

Le jour où je compris ainsi que parmis toutes mes idées et mes soi-disantes opinions, bien peu étaient issues de ma propre expérience, de ma propre réflexion, je pris peur, peur de n'être personne.

Moralité : pour faire naître en soi des réflexions de première main, il faut vivre et pas seulement lire…