Il fait un froid de canard au dehors. Julien a mis la tarte aux pommes à cuire et a montré ses photos à Samuel, comme prévu. Il s’apprête maintenant à lire avec lui le dernier poème que celui-ci a écrit. Samuel aime faire des vers. Il essaye de lui transmettre son amour de la langue, mais pour le moment, lui, ce sont plutôt les images qui l’intéressent. Il aime le lire, ça oui, mais de là à se mettre à écrire également, il y a de la marge. Il le trouve inspiré par les mots de la même manière que lui l’est par la photo. Un jour, ils feront un livre ensemble, c’est sûr.

Une canette de bière fraîche chacun en guise de munitions, ils se calent l’un contre l’autre sur le canapé du salon. L’instant est précieux, il fait bon et ça commence à sentir la pomme cuite. En plus, la maison est rien qu’à eux pendant trois jours. Pas de parents, pas de petits frères qui galopent partout. Tout est pour le mieux. Ils lisent en silence. La douce lumière de l’halogène éclaire la nuit qui les entoure et caresse leur visage studieux.

 

La faiseuse d’ombre

Elle t’a pris par la main pour voir son pays,

T’a emmené, toi, fragile, découvrir l’indicible.

Aux sombres souterraines sources de lumière vive

Tes yeux se sont heurtés, tes regards ont grandi.

Ce pays de malaise, sans ciel, sans rivages,

Elle te l’a fait aimer, te l’a fait habiter.

Toi qui n’aimes que les ailes et le bruit des fontaines,

Elle t’a lié à son sang, elle t’a noué à ses larmes…

 

Qui est cette « faiseuse d’ombre » ? Julien interrompt sa lecture pour lui poser la question, mais le regard auquel il se heurte le stoppe dans l’élan. Samuel n’est pas du tout concentré sur le texte, lui. Non. Le garçon brun le fixe avec un drôle d’air. Il semble plus pâle et plus sérieux encore qu’à l’ordinaire.

— Quoi ?

Mais il continue de le regarder et continue de se taire. Il est comme figé, et vibre avec une expression intense et tendue, une expression qu’il ne lui a jamais vue. Julien ne comprend que lorsque ses beaux yeux sombres quittent les siens pour s’en aller fixer sa bouche. Il essaye encore de douter que des lèvres affolées de leur audace viennent se poser sur les siennes, puis s’en vont. Comme il en reste abasourdi, Samuel en profite pour remettre ça. Il lui glisse même une main dans ses boucles châtain. Julien tente de reculer, mais Sam le retient par la nuque et appuie le baiser. Grisé par l’espérance, il prie pour sentir sa résistance fondre sous la douceur du contact. Hélas, Julien le repousse pour de bon, les joues et les prunelles en feu.

— Arrête, Sam ! À quoi tu joues, là ?

Il le lâche donc, et reste suspendu à son visage, ce visage qu’il aime… Il ne sait plus où il en est. Il le contemple, attarde son regard sur son nez mutin, sur sa bonne mine de gamin, plonge dans ses yeux gris magnifiques, puis désire encore sa bouche, cette bouche attirante, toujours prompte à sourire. Avoir pu la garder sur la sienne deux secondes tient déjà du miracle. Il retourne au poème, mais n’arrive plus à en déchiffrer un mot.

— Alors, mon poème, ton impression ? fait-il, d’une voix blanche.

Tout ébranlé, Julien se touche les lèvres et essaye de trouver les mots. Bien pauvres sont ceux qui lui viennent.

— Ça te prend souvent ?

Samuel fixe le vide, recueilli, et va chercher au fond de lui sa voix et le courage qui la fera fonctionner. Il se redresse, assombri de passion et d’anxiété, pour affronter l’attente stupéfaite de son interlocuteur. L’heure est venue de se jeter à l’eau. Il déglutit, se racle la gorge.

— Je suis amoureux de toi.

Le silence est soudain assourdissant. Trente-six anges passent. Les deux garçons se scrutent. Julien a comme l’âme qui résonne. Que veulent donc dire ces mots ? À dix-sept ans, c’est la première fois qu’on lui dit une chose pareille. Jamais il n’aurait imaginé que ça puisse venir de Sam. Jamais. C’est carrément la quatrième dimension ! Une sonnerie en provenance de la cuisine se met à retentir. Malgré sa sensation d’intense vertige, c’est son invité qui réagit le premier.

— Je crois que c’est la minuterie… La tarte doit être cuite.

— La… La tarte ? Ah, oui… La tarte…

Julien émerge de son état de stupeur et va la sortir du four. Elle est très réussie, comme tout ce qu’il cuisine. La pâtisserie, c’est un don chez lui. Samuel l’a suivi. Les jambes en coton et sa bière à la main, il se tient dans l’embrasure de la porte et l’observe. Les mains à plat en appui sur le plan de travail, Julien reste prostré devant son œuvre culinaire. Il n’a pas l’air en colère. Le pire scénario n’a pas eu lieu. Il ne l’a pas giflé, ne lui a pas hurlé dessus… Des espoirs sont-ils permis ?

— Tu veux que je m’en aille ?

— Hein ? Mais non. Laisse-moi seulement une minute… Le temps que ça monte au cerveau…

Samuel amoureux de lui ? Que faire de cela ? Il lui passe devant et va se laisser tomber sur le canapé. Il vide sa canette d’une traite et, les coudes sur les genoux, la tourne et la retourne entre ses doigts, puis il l’écrabouille. Le bruit de métal froissé vrille le cœur de Sam comme un mauvais présage. Ce dernier s’assoit précautionneusement à ses côtés, tout au bord du canapé, le dos droit comme un « i ».

— Dis quelque chose.

— Ça fait longtemps que tu me…

Trop bizarre de prononcer ces mots. Il n’achève pas.

— C’est depuis la fête chez Lucie, cet été. Je craquais déjà pas mal pour toi avant, mais… Tu te souviens, on s’était bien amusés. On avait dansé comme des dingues.

— Oui, c’était une super soirée.

— Quand on est rentrés tous les deux, j’ai eu envie de… – Il soupire. – Je me demande encore ce qui m’a retenu de t’embrasser, ce soir-là. J’ai compris que ce que je ressentais pour toi c’était autre chose que de l’amitié. Je voulais t’en parler depuis tout ce temps, mais je n’arrivais jamais à trouver le bon moment. Enfin, voilà, maintenant, tu sais.

Tout en Sam réclame une réponse, l’espérance sur son visage, la tension de son corps, ses mains jointes très serrées, même sa manière de respirer différente… Julien se trouble, se détourne. Être honnête, se dit-il, il faut être honnête. Mais, que lui répondre ? Comment s’exprimer clairement lorsque tout est confus ?

— Écoute, je ne sais pas quoi te dire…

— Tu ne ressens rien de ce genre pour moi, hein ? Ce n’est pas grave… Je m’y attendais, de toute façon.

— Non. Ne dis pas ça. Je t’adore, mec ! Tu le sais. Tu es devenu mon meilleur pote hyper vite. Et tu sais comment c’est entre nous, tu sais que je ne peux pas me passer de toi. Mais, bon… De là à…

Samuel boit ses paroles, essaye d’y deviner ce qu’il voudrait entendre.

— Ça te choque que je te désire ?    

— À vrai dire, je trouve ça hyper bizarre, répond Julien en se grattant la tête et en haussant les sourcils. Déjà, je ne m’imaginais pas que… Ce qui me choque c’est que tu… Que…

— Que je sois homo ?

— Oui… Enfin, non… Ce n’est pas ça. Ce qui me choque, en fait, c’est que tu ne m’en aies jamais parlé avant.

— J’espérais que tu piges par toi-même, à vrai dire.

— Et comment ? Je ne t’ai jamais vu câliner un mec que je sache… Bon, ni une fille, c’est vrai.

— Et donc ? Ça te semble envisageable ?

— Quoi ?

— Eh bien, nous deux ensemble… Enfin, tu vois ? Ça te tente, ça te dégoûte, ça te fait peur ? J’ai besoin de savoir ce que tu ressens, là, maintenant.

Julien se lève avec un geste d’impuissance.

— Tu as de ces questions ! Tu es drôle, je n’en sais rien, moi ! Tu me prends grave au dépourvu. Je croyais te connaître, moi, et tu me déclares ça, de but en blanc, là, comme ça, que je t’attire, que tu es gay… Tu peux comprendre que ça me fasse un choc ! A priori, comme ça, ma première impression c’est que… C’est que… – Samuel le voit chercher en lui une réponse sincère. – Putain, je n’en ai aucune idée…

Il n’y a pas trente-six solutions pour l’aider à savoir ce qu’il veut. Sam se met debout à son tour. Quand il s’approche de lui jusqu’à le frôler, Julien se crispe mais ne recule pas. Il a le cœur qui bat fort, il a chaud – et il sait que ce n’est pas uniquement à cause de la bière légère qu’il vient de boire. Samuel lui a tant apporté depuis qu’ils se connaissent. C’est quelqu’un de bon, d’attentionné, qui possède une sagesse rare pour quelqu’un de dix-neuf ans. En vérité, à cet instant, il n’a qu’une peur : le blesser.

— Sauf si tu y tiens vraiment, je ne veux rien d’autre que notre amitié telle qu’elle est depuis qu’on se connaît. Moi, ça me va très bien comme ça. Mais, si toi ça ne te suffit pas…

Samuel se met à sourire.

— Oh, non, ça ne me suffit pas.

— Je… Je vois ça.

— Je dépéris de ne pas pouvoir te montrer ce que je ressens pour toi.

— Je sais ce que tu ressens pour moi.

— Ah bon ?

Julien interroge ce visage aimé qu’il n’a jamais eu aussi proche du sien. Des tas de moments de complicité lui reviennent en mémoire et avec eux leur évidente ambiguïté. Sam a raison, il aurait dû deviner. Il aurait dû comprendre plus tôt. Il aurait dû… Décidant d’interpréter sa perplexité comme un feu vert, de sa bouche amoureuse Samuel cèle la sienne. Il fait le baiser délicat. Julien, cette fois, ne se dérobe pas. « Allez, sois honnête. Tu savais que ça arriverait un jour », lui murmure une petite voix intérieure. Une main se faufile sous sa chemise. Au contact doux et chaud, l’électricité de la surprise le fait revenir à lui.

— Attends, attends… Ça va trop vite, là, fait-il en essayant mollement de reculer.

Mais Samuel le garde contre lui, garde sa paume sur sa peau. Il le regarde au fond de l’âme, le capture du velours de ses prunelles.

— J’ai envie de toi.

— Hé, oh, tout doux !

— Essayons… Aujourd’hui ou plus tard, c’est pareil. Fais-moi confiance. S’il te plaît.

— J’hallucine, murmure Julien, sens dessus-dessous.

Sam veut l’embrasser encore, mais il l’esquive.

— Tu es sérieux ? Tu veux que… Qu’on… Là, tout de suite ? Carrément ? Mais, attends. Écoute… Je… Tu…

— Si tu n’étais pas tenté, tu m’aurais déjà jeté. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu n’en as pas envie, insiste Sam.

Julien ne sait trop quoi répliquer à cet argument. Le fait est qu’il n’a pas tort… Il le considère, les battements cardiaques à pleine puissance, et se lance dans une brève introspection. A-t-il envie de sexe ? Oh, oui ! Il y pense continuellement. En a-t-il envie maintenant, ici, avec lui ? C’est son corps qui lui donne la réponse : la simple idée que Sam veuille faire des choses avec lui commence à le faire venir une érection. Il a confiance en lui. Il sait qu’il ne souhaite que son bonheur. Et personne au monde ne le connaît mieux que lui… Il s’attarde sur son visage harmonieux. Le désir le rend encore plus beau. Il est lumineux comme une fille. Il sent bon, sa peau a l’air douce et ses baisers annoncent un tel don ! Après tout, pourquoi pas ?

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