Le soleil tape sur la capitale qui bourdonne avec une régularité qui ressemble au silence. Il fait si chaud qu’on sue sans même bouger. L’odeur de la térébenthine tourne un peu les têtes. Seuls, le vrombissement du ventilateur et les frottements du pinceau sur la toile ponctuent le calme depuis de longues minutes. Rosi par la chaleur, son corps nu luisant de moiteur, Vincent tient sa pose lascive courageusement, parfaitement immobile. Il observe le visage concentré de Nikolaï avec anxiété. Il a beau tenter de faire vagabonder son esprit ailleurs, rien à faire, un désir sournois lui monte dans les reins et ne veut plus le lâcher. Et ça commence à se voir…

— C’est bon. On arrête pour aujourd’hui, je te libère, dit enfin le peintre.

Soulagé, le garçon quitte la chaise où il avait l’impression de s’incruster peu à peu, et remet son slip. Il s’adonne à une séance d’étirements pour récupérer la motricité de ses articulations engourdies. À son grand désarroi, encore aujourd’hui, l’ombrageux et attirant Nikolaï est resté impassible. Se faire caresser des yeux comme ça pendant des heures, sans que rien ne se passe ensuite, Vincent n’en peut plus… D’habitude, il prend sur lui, mais aujourd’hui, pas la force. L’attraction qu’exerce sur lui le magnétisme mâle de cet homme est irrésistible, l’envie de se mélanger à lui intenable. La faute à cette satanée canicule, sans doute. Il rejoint l’artiste, toujours assis derrière sa toile, absorbé à la peaufiner de quelques touches de-ci de-là, comme s’il n’arrivait plus à s’arrêter.

— Ça a l’air terminé, non ?

— Presque. Je veux encore retravailler la lumière là et là. Je pourrais le faire sans que tu poses, de mémoire, mais bon, c’est moins confortable. Encore quelques heures, demain, et ça devrait être bon. Tu n’en as pas trop marre, ça va ?

— Ça va.

Si près de lui, son odeur brune ne fait qu’accentuer la torture. Vincent sent sa résistance à la tentation se dissoudre dans l’atmosphère brûlante. Il pose sa main sur sa nuque en sueur. Le contact tétanise Nikolaï de surprise. Il se maudit de ne pas avoir quitté plus prestement son tabouret. Voilà ce que c’est d’être resté là, bêtement fasciné, à regarder son diaphane Vincent venir à lui. Comme si de rien n’était, il quitte son siège et fuit à l’autre extrémité de la pièce. Un temps interminable, il se lave les mains dans le vaste évier carré souillé de mille couleurs. Vincent prend le parti d’en sourire. Cette esquive maladroite ne constituerait-elle pas une forme d’aveu ? Nikolaï n’est pas seulement un homme taciturne et secret, il est aussi un animal farouche, un très bel animal qu’il rêve d’apprivoiser. L’amitié ne lui suffit plus, et, aujourd’hui, le garçon ne se sent pas la volonté de poursuivre la laborieuse approche en douceur. Il est temps d’y mettre un coup d’accélérateur. Il observe l’objet de son désir. Le débardeur échancré auréolé de sueur entre les omoplates laisse voir tant de merveilles habituellement cachées : des épaules sublimes, la musculature du dos large qui joue au moindre geste sous la peau, quelques cicatrices fascinantes, un tatouage incompréhensible qui se poursuit sous le tissu, jusqu’à dieu sait où… Tout en lui n’est qu’alléchante invitation. L’offensive a été assez repoussée comme ça. Il profite qu’il s’essuie les mains pour l’approcher par derrière, mais, à peine l’a-t-il saisi par la taille que l’autre se retourne vivement.

— Arrête ça, Vincent. S’il te plaît.

Le jeune homme ôte ses mains, mais ne recule pas, le coinçant entre son corps quasi nu et l’évier. Nikolaï a l’air tellement à fleur de peau… Il suffirait de peu pour qu’il craque. C’est évident.

— Ne me dis pas que tu n’en as pas envie toi aussi. 

Contrarié de ne pas réussir à nier, incapable de soutenir son regard, Nikolaï se tait. Comme menteur, il n’a jamais été doué, de toute façon. Cela devait arriver, c’était certain. Il savait bien qu’il n’y couperait pas indéfiniment. Vincent est là, caressé de soleil, collé à lui dans son slip blanc, aussi bandé que bandant, insupportable de disponibilité. Sa beauté encore avivée par le désir et la chaleur le poignarde d’émotion, ses lèvres humides, ses cheveux dorés collés à son front en sueur, son regard bleu si attractif. Il se détourne, honteux, l’écarte de son chemin et part s’asseoir sur le vieux canapé défoncé. Il y reste prostré et considère vaguement le désordre de son travail en cours, le dos de la toile, les pinceaux épars et le vieux parquet taché de couleurs. La tension sexuelle est à son comble, aujourd’hui, entre lui et son cher Vincent. Il n’aurait pas été possible de l’ignorer un jour de plus. Maintenant, l’heure est venue de l’affronter, de lui expliquer l’inexplicable, de passer aux aveux… Mais comment lui dire ? Comment lui dire qu’à trente ans l’intimité lui est étrangère, qu’il n’a connu que l’excitation des coins sombres des parcs et parkings, que la bouche d’inconnus, à la sauvette, arrimées à son plaisir, ou la sienne sur eux ? Comment lui dire qu’il ne sait rien échanger d’autre que du sexe, dans les backrooms des boîtes et ailleurs ? Il se méprise de ne pouvoir relever la tête. Sentir Vincent s’approcher à nouveau de lui le terrifie. Combien de temps parviendra-t-il à résister ? Ce serait une catastrophe. Ça gâcherait tout… Le garçon solaire s’accroupit près de lui et, précautionneusement, lui pose les mains sur les genoux.

— C’est quoi le problème ? Tu ne veux vraiment rien me dire ?

Sa voix, irrésistible elle aussi, résonne comme une douce prière. Nikolaï déglutit, au supplice. Il ne peut quand même pas lui avouer que l’idée de faire l’amour avec quelqu’un qu’il aime lui est insupportable. Il faut qu’il trouve autre chose. Décréter ça comme ça lui semblera bien trop absurde. Il va le prendre pour un dingue… Plus Vincent le scrute, plus il se ferme. Un autre que lui l’aurait poussé dans ses retranchements depuis longtemps, lui aurait fait cracher le morceau, mais Vincent est patient. Et il l’aime. Les effluves de sa chevelure et de sa peau de blond, ses paumes sur ses genoux, son adorable visage si proche… Il doit s’éloigner de tous ces dangers. Vite. Il part s’accouder à la fenêtre, le laissant de nouveau tout bête, accroupi au pied du canapé. Il a tout de l’attitude d’un fauve pris au piège qui ne sait plus dans quel angle de sa cage se réfugier. Le garçon refuse de se décourager. Il devrait sentir la colère venir, mais avec un être comme Nikolaï, la colère n’est pas de mise. Son bel artiste hirsute au caractère rugueux est certes une énigme irrésolue, mais sans doute pas insoluble. Il n’y a pas de quoi s’énerver. Au contraire, il faut se passionner. Au risque de le faire fuir encore, il le rejoint près de la fenêtre. Cette fois, il se tient à distance, à un bon mètre de lui. L’épaule appuyée contre le mur, il observe son profil penché avec amour.

—Niko, regarde-moi.

Il s’exécute à contrecœur, l’expression farouche, les prunelles plus noires et brillantes que jamais.

— On s’entend super bien, on est pédés tous les deux, je sais que je te plais. Alors quoi ? Tu as peur ? Tu penses qu’on abîmerait quelque chose de notre amitié ? C’est ça ?

— Pas de notre amitié.

— De… De notre amour ? rectifie le garçon, la gorge nouée.

Soutenant douloureusement les superbes yeux pâles qui l’interrogent, ces yeux où son âme aime tant se désaltérer, Nikolaï acquiesce. Son interlocuteur fronce les sourcils, de plus en plus perdu.

— Donc, tu reconnais que tu as des sentiments pour moi ?

— Bien sûr.

— Écoute, je sais que tu n’es pas bavard de nature, mais fais un effort. Je ne comprends rien. Tu as quelque chose contre les relations physiques ?

— Avec toi, oui.

— Hein ? Mais, enfin, pourquoi ?

Vincent, à court d’hypothèses, ne sait même plus quelles questions lui poser. Nikolaï Vialensky, artiste peintre reconnu par ses pairs, est un chantre de la beauté des garçons. Cent fois, il a loué les grâces de son corps et de son visage, cent fois, il l’a peint, photographié, dessiné, avec toujours cette passion ardente. Le désir est là et bien là. Donc, où se situe le problème ? Alors que le plus jeune se perd dans un abîme de perplexité, le plus vieux s’assoit au pied de la fenêtre, à même le sol, les coudes sur les genoux et la tête courbée vers ses mains jointes.

— Tu sais, chez moi, le sexe c’est… Ma vie sexuelle est liée à des choses bien particulières.

Enfin, il consent à communiquer ! Soulagé, et pourtant inquiet, Vincent s’installe sur le parquet comme lui, afin de se trouver à sa hauteur et de ne rien perdre de son visage. Mais les mots n’ont pas l’air de vouloir sortir facilement. 

— Quel genre de choses? l’encourage-t-il.

— Je n’arrive à prendre mon pied qu’avec de parfaits inconnus. 

— Ah…

— Quand je baise avec un mec, je m’en fous de connaître son nom et de savoir que je ne le  recroiserai jamais. Au contraire, c’est cet anonymat qui m’attire. J’aime que ce soit rapide et brutal, que ça se passe dans l’obscurité, dans des lieux interlopes… Ça m’est même égal de voir ou pas le visage de mon partenaire. Voilà. Je ne peux pas te dire mieux.

— Ce… Cet anonymat, c’est comme un aphrodisiaque, c’est ça ?

— Oui… C’est ce qui m’excite. C’est tout. Je n’intellectualise pas. Quand j’ai envie de baiser, je sais où aller pour obtenir ce que je veux. Ce n’est pas plus compliqué qu’une envie de pisser…

— C’est glamour, dit comme ça.

— Non, ce n’est pas « glamour », c’est sordide. Je sais.

— Je n’ai pas dit ça. Chacun ses goûts…

— Écoute, Vincent, ça me coûte d’aborder ça avec toi. Je ne parle jamais de sexe. Je ne suis pas spécialement fier de cette facette de ma vie.  C’est ma part d’ombre, mon secret.

— Et ça te va ? Tu t’épanouis comme ça ?

Nikolaï jette un rire amer.

— J’ai l’air épanoui, franchement ? Non, évidemment non, je ne m’épanouis pas comme ça ! Mais je ne connais pas d’autres moyens de vivre ma sexualité. La preuve, je devrais être ravi de ta proposition. Au contraire, ça me bloque complètement.

— Pourtant, tu bandes pour moi. Ne dis pas le contraire.

À ces mots, hélas si justes, Nikolaï baisse à nouveau la tête. Il se passe les mains dans les cheveux et sur la nuque, puis les laisse là, comme un condamné. Son attitude est injustifiable. Ça risque de ne servir à rien, mais il faut tout de même qu’il tente une explication. Vincent mérite bien cet effort de sa part. Il relève le nez vers le garçon qui attend, suspendu à ses lèvres.

— Chez la plupart des gens, le sexe c’est un partage, un moyen d’exprimer ses sentiments. Chez moi ce n’est qu’une pulsion à assouvir. Ça n’appelle chez moi que des émotions physiques, rien de plus. En te touchant j’aurais l’impression de te salir, avoue-t-il d’une voix à peine audible.

— Me salir ? Donc, pour toi, le sexe c’est sale ?

— Pas le sexe en soi, non… C’est moi… Je me dégoûte.

— Voyons, ne dis pas des trucs comme ça. Tu es quelqu’un de bien, Niko, fait Vincent en lui pressant le bras, choqué par cet aveu incompréhensible.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu ne me connais pas si bien.

— Je te connais suffisamment.

[…]

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