À son réveil, alors qu’il était tout juste tiré d’affaire, William me réclama. Cette fois, il avait vraiment voulu mourir. Élysa, revenue du cabinet exceptionnellement tôt, l’avait trouvé inconscient, dans son bain ensanglanté. Il avait été moins une… Elle m’avait appelé de l’hôpital, le lendemain du drame, alors qu’il venait de revenir à lui. « Viens, Thomas », m’avait-elle prié, « Will a besoin de toi ». Je vins donc, et, dans la chambre blanche à l’odeur détestée d’antiseptique et de mort, j’assistai à leur rupture. Malgré la tempérance calculée des propos qu’elle lui tint, ce fut froid, bref et sans appel. Lui ne la regarda pas et ne prononça pas un mot. Je leur en voulus de me faire le témoin de cette triste scène. Quand, avant de partir, elle me fit promettre de prendre soin de lui, elle ne parvenait plus à retenir ses larmes. Cette prière solennelle marquait sa démission. Elle se libérait de lui et de sa souffrance. Elle allait enfin pouvoir retrouver le cours de sa vie de jeune femme ambitieuse et pimpante, mener sa carrière d’avocate sereinement. Elle n’aurait plus jamais à se ronger d’angoisse à son sujet. Elle n’aurait plus à lui en vouloir de s’enfoncer dans la dépression au lieu de rêver avec elle à un futur enfant… Son amour pour lui n’avait pas suffi. Porter plus longtemps le poids de ses angoisses et de sa fragilité, elle n’en avait plus la force. Elle s’en était remise à moi à demi-mot, les quelques fois où nous nous étions vus seul à seul, mais j’étais alors loin de mesurer la lassitude de l’un et la détresse de l’autre. Will n’avait plus que moi, maintenant.

J’étais son ombre, son double, plus qu’un frère. Je l’aimais depuis toujours. Il le savait. C’était ainsi. Pour la première fois depuis cinq longues années, il me revenait. J’eusse souhaité, évidemment, que cela se produisît en d’autres circonstances… Comment avait-il pu me faire ça ? J’étais déchiré entre la colère, la déception et l’immense soulagement qu’il soit en vie. Durant ses quatre jours d’observation passés à l’hôpital, je lui rendis visite chaque soir. Nous parlâmes peu, et uniquement de sujets anodins. Il était évitant, fatigué, méconnaissable. Je compris qu’il avait honte et pris sur moi de ne pas lui signifier mon incompréhension ni de l’assaillir de questions. Viendrait bien le moment de parler.

À sa sortie de l’hôpital, je le raccompagnai chez lui. Élysa s’était empressée de déserter l’appartement, comme on s’évade, en emportant tout ce qui lui appartenait. Elle avait pris soin de le laisser parfaitement propre et rangé. Dès l’instant où nous y pénétrâmes, l’endroit me parut sinistre, froid, inhabitable. Me tenant en retrait, dans l’expectative, j’observai Will. Il erra de pièce en pièce. À le voir ainsi, l’air égaré, démuni, muré dans le silence, toute velléité de reproche s’éteignit pour de bon au fond de moi. Et, lorsqu’il se mit à pleurer, alors qu’il me tournait le dos, près de la fenêtre sud à la si belle vue sur les toits, je le rejoignis. Il me laissa l’étreindre et le bercer un long moment. C’est la première fois depuis son retour parmi les vivants qu’il exprimait une émotion. Cela me soulagea. Il était inenvisageable de le laisser seul ici. Quant à venir y vivre quelque temps avec lui, afin qu’il ne restât pas isolé, l’idée me répugnait. L’atmosphère était chargée de trop de drames. Il accepta d’un hochement de tête mon invitation à venir habiter chez moi, le temps de reprendre pied. Il me sembla que c’était la meilleure solution. Je l’aiderais à trouver un nouveau logement plus adapté à une vie de célibataire.

Nous étions dimanche, un dimanche ensoleillé, froid et sec de janvier. Arrivés chez moi, nous partageâmes notre déjeuner dans une ambiance pesante que je ne cherchai pas à rendre plus légère. Après, il voulut aller dormir. Assommé de sédatifs et autres chimies redoutables, il me laissa passivement lui préparer sa chambre. J’avais mal de lire son visage au regard comme à tout jamais éloigné. Je le laissai s’installer seul, mais ne pus attendre longtemps avant de venir vérifier son sommeil. Le soleil d’hiver inondait la chambre. Il s’était endormi sans tirer les volets et sans se déshabiller. Je restai rivé à son visage amaigri, son visage adoré, et je remontai la couverture jusqu’à son cou. Allais-je pouvoir l’aider à se relever de cette noirceur infinie où il était tombé ? Allais-je réussir là où même Élysa, le grand amour de sa vie, avait échoué ? À le contempler ainsi, je sus, soudain, que rien ne pourrait me détourner de cette mission sacrée. Je me promis de lui redonner le goût de vivre, de rappeler à sa sensibilité blessée toutes les saveurs de l’existence. Mais, possédais-je seulement ce qu’il fallait pour prétendre relever un tel défi ? N’étais-je pas, au contraire, le moins bien placé pour y parvenir ? 

 

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