À la tombée du jour, je vins m’asseoir au bord de son lit pour le réveiller en douceur. Il se mit sur son séant, dans le bleu de l’heure, avec ses gestes lents de convalescent. Je lui demandai s’il avait bien dormi. Il acquiesça puis se passa les mains sur le visage pour en effacer les dernières traces de sommeil. Je dus faire un effort surhumain pour retenir un geste de tendresse vers lui. Comme toujours. Comme depuis dix-huit années à l’aimer sans rien y pouvoir. Mais parfois, comme maintenant, il arrivait que cela fût plus douloureux encore.

— J’allais me faire un thé. Tu en veux ?

Bien qu’il me fixât avec intensité, il n’eut pas l’air de m’entendre.

— Thomas… Je serais si seul sans toi. Tu es vraiment un frère, me dit-il.

Touché, je lui souris. Mais comme j’eusse souhaité être autre chose qu’un frère, en cet instant ! Mon élan vers lui grandit, que je réprimai. Cela me fit mal, mais j’avais l’habitude… Je ne laissai rien filtrer, par aucune fissure. J’allais beaucoup souffrir. Partager le même toit, le même quotidien, allait se révéler éprouvant. J’en pris toute la mesure. Il allait me falloir réunir beaucoup d’abnégation.

Adossé à ses oreillers, il considéra ses poignets suturés d’un air absent, puis son regard changea. Il se mit à parler. Il m’avoua qu’il se sentait stupide, qu’il regrettait son geste, sa vie, ses choix, qu’il aurait voulu tout effacer et tout recommencer. Je ne sus rien lui répondre que de banal, que le temps faisait les choses, que tout finirait par s’arranger et qu’il avait tout ce qu’il fallait en lui pour surmonter ses problèmes… Il me gratifia d’un pâle sourire puis, dans la quiétude de l’atmosphère semi-nocturne qui nous enveloppait, vint faire reposer sa tête sur mes genoux. La spontanéité de ce geste d’abandon me prit suffisamment de court pour que j’en ressentisse comme un sursaut de panique. Je me repris et pensai « mon chat » en passant les doigts dans ses mèches brunes. Il ferma les yeux. Je dus me débattre avec moi-même pour m’empêcher d’imaginer les autres sortes de plaisirs qu’auraient pu lui offrir mes mains. En vain. Il y avait si longtemps que je ne m’étais laissé aller à la tentation de me figurer l’impossible… Mais, vite, j’enfouis ces images et ces gestes rêvés au fond du puits de mon amour et jetai, illusoirement, la clé aux oubliettes. Je le caressai ainsi jusqu’à ce que la nuit achève d’assombrir l’espace autour de nous. Nous n’aurions plus rien distingué sans la lumière diffuse du réverbère, dehors, qui soulignait tout d’un suave orangé. D’une voix enrouée de bien-être, il me demanda soudain si je lui en voulais. Je lui répondis simplement que je ne comprenais pas pourquoi il ne m’avait pas appelé.

— J’ai perdu pied, cette fois-ci, vraiment perdu pied. Je ne voyais plus d’autre issue. Et je t’ai déjà trop souvent pris la tête avec mes problèmes.

— Tu sais pourtant que je suis toujours là pour toi quand ça va mal. Tu as pu joindre ton psy ?

— Oui. Il est venu me voir à l’hosto, ce matin, avant que tu viennes me chercher… J’avais oublié de te le dire. Il a été bien. Mais, de toute façon, ce n’est pas d’un psy dont j’ai besoin. J’ai besoin de quelqu’un qui m’aime suffisamment pour me supporter.

Ses paroles me choquèrent assez pour que je fisse cesser mes frôlements sur lui.

— Tu sais bien que je t’aime, moi, articulai-je d’une voix presque inaudible.

Cela me fit une impression vertigineuse de m’entendre prononcer ces mots. Je savais tant qu’il savait que, jamais encore, je n’avais eu à les dire. Sans que je parvinsse tout de suite à identifier la cause, ma gorge se serra. Il se rassit afin de me faire face. Son regard de profonde tendresse, sur moi, me fit un effet meurtrier. Je me mis à redouter les mots qu’il allait prononcer.

— Il n’y a que toi qui me comprennes… Dommage que tu ne sois pas une fille. On filerait le parfait amour toi et moi.

Et voilà, il venait de me poignarder.

— Dommage que je ne sois pas une fille ou que toi tu ne sois pas bisexuel, rectifiai-je, l’étau de ma gorge se resserrant encore d’un cran.

— Oui, bien sûr… murmura-t-il.

Je réalisai dans ma chair, et du fond de mes larmes prisonnières, pourquoi j’avais toujours pris garde que tout ceci restât tacite entre nous, jusqu’à cet instant. La douleur d’entendre cette vérité, pourtant mille et mille fois sue, vint piquer cruellement le bord de mes paupières. Mais j’étais fort et ne permis pas à mes yeux de s’humecter. Tout juste rougirent-ils. J’essayais à peine de me remettre, qu’il me porta un nouveau coup.

— C’est vrai que j’étais dans un sale état à ce moment-là. J’avais bu et, la veille, on s’était engueulé sévère avec Élysa, mais, tu sais, quand je me suis ouvert les veines, c’est à toi que j’ai pensé.

Je m’étranglai d’effroi.

— Je me suis dit que ce serait une bonne chose pour toi que je disparaisse, que je ne parasiterais plus ta vie.

— Hein ? Une… Une bonne chose ? Mais tu dérailles !

— Pourquoi tu n’es pas resté avec Mikaël si ce n’est pas à cause de moi ? Il était génial, ce gars. Reconnais que ça fait bien longtemps que tu t’épanouirais en couple si tu ne m’avais pas dans les pattes.

J’aurais plutôt dit « dans le cœur », mais c’était vrai. J’en étais arrivé moi aussi à cette conclusion. Il n’y avait que lui. Et c’est parce qu’il n’y avait que lui que toutes mes histoires sentimentales s’étaient soldées par un échec. C’était un fait : mon amour pour Will avait sapé chacune de mes tentatives de construire une histoire sérieuse. Mais je haïssais cette vérité. Je la niai donc avec virulence.

— Il faut vraiment que tu sois en état de choc pour dire une telle aberration !

— Je crois que tu vois très bien de quoi je parle, insista-t-il, pas dupe.

J’avais mal partout, comme sous l’effet d’une poussée de fièvre. Je considérai ma main posée à plat sur le lit, tentant vainement de réfléchir. Par quoi commencer ? Que lui répliquer ?

— Thomas…

Je relevai la tête. Il avait prononcé mon prénom avec un drôle de timbre. Il me sembla que quelque chose venait de basculer dans son regard, qu’il était davantage là, ému.

— J’ai vraiment voulu mourir, tu sais… En me réveillant à l’hosto, quand j’ai réalisé que j’étais encore en vie, c’est aussi à toi que j’ai pensé. Pas à mes parents, pas à Ély, mais à toi.

Cette révélation me bouleversa. Je n’en menais pas large.

— Donc, si je résume, tu as pensé à moi en essayant de te tuer et en revenant à la vie. Je suis censé comprendre quoi ?

— À ton avis ?

Il attendit ma réponse, mais je restai coi. J’étais trop occupé à tenter de saisir une pensée cohérente au milieu de toutes celles, affolées, qui alimentaient la tornade de ma confusion. Je crus que mon cœur allait s’effondrer sur lui-même quand il approcha son visage. Je reçus son timide baiser passivement. Mes lèvres stupéfaites en fourmillèrent, et un grand vide m’envahit. Je demeurai stupide, un moment indéterminé, à tenter d’analyser ce qui venait d’arriver. Je n’y parvins pas, car c’était l’impossible qui venait d’arriver. Une angoisse irraisonnée vint m’oppresser. La tornade continuait de sévir. Je le vis détailler ma bouche, mon nez, mon front… mes yeux. Ses yeux dans les miens, comme jamais encore, si différents…

— Pourquoi ?

— J’en avais envie.

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