Julia me considère toute attendrie. Sa bouche est jolie comme une fraise. Avoir ainsi évoqué les prémices de mon nouvel amour m’a quelque peu enflammé. J’approche mon visage du sien. Elle me stoppe du plat de la main.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Il faut que je te montre quelque chose.

— Quoi ? Que maintenant tu embrasses comme un dieu ?

— Oui.

Elle me repousse avec douceur jusqu’à ce que je me retrouve dans ma position initiale.

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée… Je te crois sur paroles, de toute façon.

— Tant pis pour toi. Tu ne sais pas ce que tu rates.

— Je rêve ! Que ce garçon ait réveillé ta libido, je trouve ça génial. Vraiment. Mais, j’espère qu’il ne t’a pas rendu prétentieux, en prime. Allez, raconte-moi plutôt la suite.

— J’en étais où ? Ah oui. Ce soir-là, quand je me suis retrouvé tout seul, une fois lui parti, tu m’aurais vu. J’étais fou. J’ai dansé, crié, ri dans toute la maison. Les choses étaient claires dans ma tête.

— Tu as réalisé que tu étais amoureux.

— Oh, oui ! Amoureux comme jamais. J’aurais pu paniquer de me découvrir attiré par un mec, mais bizarrement pas du tout. Au contraire. C’est comme si un truc important s’était éclairé. Et puis qu’il ait attendu un baiser de moi aussi explicitement, ça me rendait fou de joie. J’ai eu du mal à m’endormir. Et tu ne devineras jamais ce qui m’a réveillé le lendemain matin.

— Heu… Lui ?

— D’une certaine manière, on peut dire ça. C’est un rêve torride où on était tous les deux. Je me suis réveillé dans un état d’excitation invraisemblable. J’en avais mal, je te jure ! J’ai à peine eu à me toucher pour… Enfin, tu vois, quoi…

— Hé, bhé.

— Oui… Enfin, bref. On peut dire que la journée commençait sous des auspices plutôt brûlants. Vers neuf heures, comme d’habitude, j’ai entendu la camionnette se garer. J’étais au premier étage. Je me suis précipité à la fenêtre pour les saluer. Cris était seul et il n’avait pas sa tenue de travail. C’était de bon augure. Je me souviens, j’avais tellement hâte de le rejoindre que j’ai failli me casser la figure dans les escaliers. En venant vers lui, j’ai su que je ne me dégonflerais pas, cette fois… C’est bien simple, j’avais envie de le bouffer tout cru ! La première chose qu’il m’a dite, avant même de me faire la bise (alors, que jusqu’ici, chaque matin, on se serrait la main) c’est qu’il ne travaillerait pas ce jour-là, que son boss lui avait accordé un jour de repos. « Je ne suis pas là pour le toit, mais pour toi », il m’a dit, avec son sourire mortel…

Je soupire d’émoi rien qu’à me souvenir de cet instant.

— J’ai commencé à préparer le café. On était là, tous les deux dans la cuisine. Moi plutôt tendu, tout de même, et lui qui déconnait pour me faire rire. Puis Lulu est arrivé.

— Lulu ? Le chat ?

— Oui. Comme je ne quittais pas la maison, mes parents me l’ont laissé. Il est tellement en vadrouille l’été que Cris ne l’avait même pas encore croisé. Il est venu se frotter à nos jambes, tout câlin, adorable comme il sait l’être parfois. Cris et moi, on s’est penchés en même temps pour le caresser. Nos mains se sont rencontrées… Et à partir de là, whaou, je ne te dis pas ! On s’est regardés. Je ne sais plus bien si c’est lui ou moi qui a approché son visage en premier, toujours est-il qu’on s’est embrassés. Et, du moment où on s’est embrassés, c’est facile, on n’a plus réussi à se lâcher. J’ai oublié le café. Je n’avais qu’une idée en tête, lui arracher ses fringues, lui faire l’amour comme un dingue, répondre à tous ses désirs. On était aussi pressés l’un que l’autre. On s’est retrouvés sur le canapé du salon à se caresser et à s’embrasser comme des malades. Il nous a fallu un moment avant que la folie passe, pour qu’on prenne le temps de se découvrir, de se regarder…

Julia laisse aller sa tête sur le dossier du canapé, rêveuse, et moi je m’oublie dans un silence ému. Je me remémore les détails de ce tout premier jour d’étreintes masculines, des détails que je ne lui dirai pas. Je me souviens de l’exquise saveur de ses lèvres, de ce bonheur lumineux quand nous nous sommes vus nus, quand sa peau a défilé sous mes paumes, de cette faim nouvelle en moi, une faim de sexe affolante, exigeante… J’aurais voulu me noyer dans son odeur, baiser sa peau partout à la fois, le posséder et qu’il me possède en même temps. Bref, que des trucs impossibles. J’étais fou, ivre de lui. Et quand il m’a sucé… Je crois que si je n’avais pas été aussi bouleversé, je serais venu tout de suite. Je revois son regard sur moi, si inquiet de mon plaisir. Je me souviens d’avoir été surpris de sa douceur, de son extrême tendresse. Sans doute avais-je des préjugés, à ce moment, sur les relations entre garçons… Je pense qu’il n’a pas fallu trois minutes entre ses mains pour qu’ils s’envolent tous. C’est quand on s’est calmés que c’est devenu vraiment sublime. Il m’a voulu en lui. Je l’ai laissé me mettre le préservatif, et me guider. Jamais je n’oublierai son visage quand je l’ai pénétré. J’ai bu ses suppliques murmurées et suivi le rythme de ses gémissements. J’étais si bien à bouger dans son corps, à le remplir de moi, de mon désir. J’ai été stupéfait de voir la force de son plaisir, de me découvrir capable d’offrir cela à quelqu’un. Et cette jouissance, la violence d’une réciprocité parfaite… Jamais je n’avais ressenti quelque chose d’aussi fort. Jamais. 

— Julia, tu ne peux pas imaginer comme le plaisir a été simple, comme tous nos gestes m’ont semblé évidents. Ça a été hallucinant. Une révélation. Comment dire ? J’ai trouvé ça tellement gratifiant de procurer à l’autre autant de plaisir, avec tellement de facilité. Tu ne peux pas savoir le bien que ça m’a fait ! Je me suis senti si souvent nul avec toi.

— Le sexe c’est une histoire de compatibilité… Nous deux ce n’était pas vraiment ça.

Elle me considère avec malice.

— Et, tu sais, tu étais loin d’être nul.

On se sourit. À ce moment, le téléphone sonne. Elle s’excuse et s’éloigne en répondant à l’appel. Visiblement, c’est Bruno. Je sens qu’elle va m’abandonner un bon moment. Je continue de sourire tout seul. Je me dis que nous sommes heureux tous les deux, maintenant. Que tout est pour le mieux.

Je regarde ma montre et mon sourire s’élargit. Il est l’heure d’aller le rejoindre.

FIN