Je fais une pause afin de rassembler mes souvenirs. C’est vrai que très vite, je n’ai plus été en mesure de nier l’émotion physique que j’avais à me trouver auprès de lui. Admirer sa grâce animale, m’ensoleiller de son sourire… Quel bonheur ! Parfois, une érection virulente me saisissait au détour d’un simple regard échangé. Comment aurais-je pu faire abstraction de cela ? C’est comme si sa sensualité avait activée la mienne. Frôler sa peau, capter la fragrance de sa sueur, m’attarder sur son visage, me bercer de sa voix, tout n’était plus que prétexte à me rapprocher de lui pour ressentir cet émerveillement chaque fois renouvelé. La nuit, une fois seul dans mon lit, penser à lui me mettait dans un état d’excitation sexuelle à l’intensité pour le moins inédite ! Je n’avais jamais connu ça auparavant. C’est tellement bon de se sentir vivant à ce point ! Le plus dingue dans tout ça, c’est que j’ai finalement été bien plus grisé qu’angoissé. Ça m’étonne de moi d’ailleurs. C’est vrai, après tout, j’aurais pu être effrayé de me découvrir homo. J’aurais pu enfouir tout ça. J’en aurais été capable, en plus. Je le sais. Mais, Chris m’a envoûté… Quelque chose en lui m’a envoûté. Je n’avais plus qu’un désir en tête : lui faire du bien, lui montrer tout l’amour qu’il m’inspire.

— Un après-midi – c’était la deuxième semaine – poursuivé-je, je l’ai assisté dans son boulot. Je lui passais les tuiles, ce genre de choses, tu vois. Puis, surtout, je le regardais tout en discutant. Et plus je le regardais, plus je me sentais troublé. À ce moment-là, j’avais encore du mal à assimiler ce qui m’arrivait. Je me sentais incroyablement bien près de lui, et super troublé… C’était à la fois bizarre et exaltant. Au fond, je crois que je savais déjà ce qui couvait et où tout cela allait nous mener, mais je n’étais pas en état d’analyser objectivement quoi que ce soit. J’ai fini par l’inviter à rester manger avec moi le soir, tout naturellement, parce qu’on avait encore plein de trucs à se dire. Il a accepté. Ça ne m’a même pas étonné. Le soir venu, il a simplement fait un aller-retour chez lui pour se doucher et se changer, et il est revenu avec une bonne bouteille de rouge. On s’est fait un petit repas sympa : apéro, barbecue… Quand la nuit est tombée j’ai allumé des bougies, puis je nous ai servi à chacun une petite eau-de-vie du vieux Pierre, tu sais, celle qu’il distille lui-même.

— Ah, la fameuse !

— Oui. Il faisait bon, on était comme des coqs en pâtes, vautrés dans nos chaises longues, sur la terrasse, les étoiles étaient hyper lumineuses, la Voie Lactée sublime. Le top.

— Je vois le tableau d’ici.

— Je me sentais tellement bien, tellement en ébullition aussi, que j’ai eu envie de fumer.

— Merde ! Sans rire ?

— Je te jure.

— Tu avais juré de ne plus toucher une clope.

— Je sais… Ça m’a pris d’un coup. Il fallait que je m’en grille une. Comme son paquet était terminé, on s’est partagée la dernière. On se l’est passée, comme un joint, tu vois. C’est là que j’ai réalisé que les choses prenaient une tournure totalement érotique et surtout totalement réciproque. Il n’y avait plus de doute possible. À chaque fois que je lui tendais la clope, il me touchait la main exprès. Puis, il me souriait… Ce sourire, je te jure… Tellement contagieux. Alors moi je faisais pareil, je touchais ses doigts à chaque fois qu’il me la repassait. Puis, je me souviens, j’ai ressenti comme un choc en réalisant que non seulement j’adorais ça que nos mains se touchent mais que, en plus, j’aurais aimé que nos mains ne soient pas les seules à se toucher, tu vois ?

— Mh, mh, je vois très bien…

— Là, je me suis mis à flipper. J’avais peur de moi-même, que tout aille trop vite, je ne sais pas… Il me l’a dit après, mais à ce moment là il n’attendait qu’un signal de ma part. Si j’avais bu un peu plus, je ne dis pas, mais là, j’avais encore besoin de me faire à l’idée. Il a capté tout ça. Il n’a rien fait ce soir là. Il attendait que ça vienne de moi.

— Un gentleman, en plus.

— C’est clair ! Il n’aurait pas eu à faire grand’ chose pour me faire craquer. Je te dis, un érotisme dingue flottait autour de nous ! C’était dans l’air, palpable. J’avais comme des flashs. Par exemple, j’allais chercher le pain et en revenant, en passant derrière lui, je me voyais lui embrasser la nuque ou lui passer la main dans les cheveux. J’avais sans arrêt envie de le toucher. J’étais obligé de me retenir, je te jure ! En débarrassant la table, on se frôlait, l’attirance était puissante, comme une aimantation, tu vois. S’il y a encore quelque chose qui me retenait d’agir à ce moment là, j’avais l’intime conviction que, de toute façon, cela aurait lieu. Enfin, du coup, lui et moi, comme on avait la tête ailleurs, on arrivait plus trop à retrouver le fil de la conversation. Finalement, je l’ai raccompagné à sa camionnette qu’il avait laissé garée au bord de la route puis on s’est dit à demain. Au lieu de se serrer la main comme d’hab’, on s’est fait la bise. Entre les deux bises, il m’a presque frôlé la bouche avec la sienne, puis il m’a regardé dans les yeux. Il attendait que je me décide, mais j’avais juste encore un tout petit peu trop peur pour l’embrasser. En tout cas, j’ai cru que j’allais imploser tellement j’étais bouleversé. Je me revois encore, mes yeux dans les siens, tout palpitant… 

>>SUITE et fin