Je marche dans la rue éclaboussée de soleil. Je rentre chez moi, comme chaque soir, après ma journée de travail. Un vent d'Est délicat, et pourtant de tempérament vif, fait s'agiter sur mon visage quelques mèches fines échappées de ma queue de cheval. Cela me chatouille un peu les joues… La température est parfaite, divine. Je n'ai mal nulle part, ni au ventre, ni a la tête, ni même au dos. C'est l'un de ces moments rares où je me sens presque jolie, en forme, le corps souple et plein de ressort. Je vais ainsi d'un pas alerte, un sourire léger dans la tête et peut-être sur les lèvres. Je pense à mon homme qui change doucement, qui s'attendrit, puis à l'amitié de O. qui me touche tant, et aussi à ce soleil délicieux sur moi qui nous a tellement manqué en mai…

Je suis bien, loin de l'infâme vertige qui me harcèle régulièrement ces derniers temps.

Vous savez, ce vertige de la lucidité, de la vérité en face. Celui qui nous dit de sa voix sifflante : tout ceci aura une fin, tu vieillis, tu vas continuer de vieillir jusqu'à la douleur, ton pas alerte se fera boiteux comme celui de ce vieillard que tu viens de croiser, ton désir s'éteindra et toutes ces choses qui te réjouissent aujourd'hui s'éteindront une à une, tu ne te soucieras plus de la beauté des garçons, tu seras seule, vieille, souffrante, tu ne goûteras plus rien de ce que tu goûtes aujourd'hui, tu auras lâché prise, tu auras le cancer, comme ta mère, c'est dans tes gènes, et tu mourras sans jamais avoir rien compris… Pourquoi cette angoisse qui hurle au fond de mon âme et dont rien en moi ne parvient à se défendre? Pourquoi ces pensées qui salissent le présent?

Conscience aiguë de l'éphémère, sensation réelle qui me noue les tripes le temps de quelques secondes, des secondes qui me font comme mourir un peu. Oui, le visage hideux de la vérité me regarde parfois. Point de forces dans mon corps, ni d'arguments dans mon cerveau, pour en nier l'irrévocable véracité. Ces sortes de fulgurance tranchantes et sans appel me laissent l'esprit effaré un instant et, comme une absence insupportable, un grand blanc éclaire
soudain de son sens profond le mot solitude…

Un vertige, vous dis-je…

jourdejuin