À ce moment de mon récit, je vois, comme je m’y attendais, les yeux de Julia s’arrondir.

— C’est lui Cris ? C’est un mec ? Ta Cris est un mec ? 

— Oui.

Je lui laisse le temps d’assimiler la nouvelle, je le conçois, assez déstabilisante pour elle. Si elle a perdu sa nonchalance, elle reste calme malgré tout. Je la reconnais bien là.

— Enfin, Martin, en deux ans de relation, tu aurais pu me dire que tu as des tendances gays.

— Mais, ma puce, si j’avais su, bien sûr que je t’en aurais parlé.

— Tu es en train de me dire que tu as compris que tu préférais les mecs cet été seulement, c’est ça ?

— Écoute, je ne sais pas si je préfère les mecs, mais j’adore Cris.

— Je te jure, là, j’hallucine. Je comprends mieux pourquoi on avait tant de mal à monter aux rideaux.

Elle me considère, une main nerveuse sous le menton. Le sang lui est monté au visage et l’une de ses mèches de cheveux s’est rebellée. Tout m’attendrit en elle. 

— Julia, il faut que tu saches que tant que j’étais avec toi, je n’ai jamais regardé quelqu’un d’autre. J’ai été sincèrement fou de toi. Je ne voudrais jamais, jamais te perdre, même si, aujourd’hui, c’est différent…

— Le plus dingue, c’est que je sais que tu es sincère. Tu es vraiment à l’ouest. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui pouvait se mentir à lui-même à ce point-là. Tu me sidères !

— Comment ça ?

— Tout de même, on ne s’improvise pas homo, comme ça, du jour au lendemain. Tu devais bien le savoir. À ton âge, quand même… 

— Je t’assure que non, il n’y avait que toi.

— Et avant moi ?

— Avant toi ? Tu sais bien comment j’étais quand tu m’as rencontré. J’étais à fond dans mes études, complètement coincé, sans l’ombre d’une vie sociale en dehors de mes bouquins.

Elle affiche une moue dubitative.

— En tout cas, il ne m’a jamais semblé que le sexe soit une de tes préoccupations majeures, que ce soit avant ou pendant notre relation.

— Et alors ?

— Alors maintenant je comprends mieux pourquoi.

— Je croyais que c’était ma nature de ne pas être très porté sur la chose…

— Ce garçon t’a fait découvrir pas mal de choses, j’imagine ? Rien qu’à te regarder, ça se voit.

— Ah oui, tu trouves ?

Elle retrouve le sourire à mon grand soulagement.

— Oui, je t’assure, tu respires la sensualité. Je suis sûre que tu t’éclates avec lui. Je me trompe ?

— C’est… Comment dire ?

Je me sens rougir. Si elle savait ! Je m’absente un instant dans le silence de quelques proches et brûlants souvenirs. Pas besoin de remonter à très loin. Cette nuit, Cris m’a fait l’amour longtemps, doucement. J’aime tant qu’il me possède. Le simple fait de me remémorer l’instant où je l’ai sentir jouir en moi me fait venir une érection terrible. Mon dieu, c’est tellement bon d’accueillir son plaisir. Je songe aussi à nos premières étreintes, à chaque fois que nous nous retrouvons, à ce bonheur, à cette excitation incontrôlable qui nous tend l’un vers l’autre, à la fièvre sur nos lèvres, à l’impatience de connaître sous nos doigts la dureté de l’autre… Je soupire. Mon émoi fait rire Julia de bon cœur. Mon dieu, comme j’aime cette fille !

— À ce point là ? fait-elle en me considérant avec tendresse.

— Je ne savais même pas que c’était possible…

— Je suis heureuse pour toi. Allez, dis-moi tout. Il est comment ce garçon ?

— Il est beau, il est tendre… Il m’aime.

À nouveau, je m’oublie dans l’image de sa beauté brune, de son visage endormi, de la soie de sa peau mate, de l’harmonie de sa musculature déliée… Je pense à la perfection de son sexe, son sexe si doux dans ma main, si vivant dans ma bouche, et à quel point je suis vite devenu dépendant du plaisir de le sentir m’assaillir. Julia me fait revenir à la surface en me secouant par l’épaule, le sourire jusqu’aux oreilles.

— Hé, ho, redescends de ton nuage ! Tu as une histoire à me raconter.

— Oui… Pardon… Oui, je… Et bien, ce premier matin où je l’ai vu, donc, je n’ai pas fait particulièrement attention. C’est dans les jours qui ont suivi. Je le regardais travailler de temps en temps, tu vois, innocemment. Je lui demandais parfois où il en était, si tout allait bien, ce genre de banalités. Histoire de faire la conversation, de ne pas passer pour un sauvage ou pour un bourgeois qui se la pète. Tu me connais, ça me ferait mal de renvoyer cette image ! Donc, il m’expliquait comment il procédait… Bref, on discutait une peu, quoi. Puis, le troisième jour, il s’est mis à faire très chaud. Il bossait torse nu. J’ai commencé à l’observer à son insu, à détailler son corps. Déjà, sa plastique parfaite me troublait, mais au lieu de le reconnaître, j’ai réussi à me convaincre que j’en étais jaloux… Tu vas rire, je me suis même regardé tout nu dans la glace pendant une heure pour me comparer à lui et bien me persuader que je n’étais qu’un pauvre fromage blanc à côté lui.

Elle lève les yeux au ciel.

— N’importe quoi ! Tu as un corps magnifique.

— Oui, et bien en attendant, à côté de lui, il y a de quoi complexer, je t’assure. Tu verras quand je te le présenterai. Enfin, bref. Ce même après-midi, je le surprends à faire une pause cigarette à l’ombre de la maison, tout seul dans son coin, couvert de sueur. Alors, moi, naturellement, je l’invite à venir boire un truc frais à l’intérieur, tu vois, normal, quoi. Et c’est là qu’on a commencé à faire connaissance. On s’est un peu raconté nos vies, lui ses origines portugaises, sa famille (il a une sœur jumelle qu’il adore), l’école qu’il a laissé tomber très tôt, sa passion pour le bois et la sculpture et son rêve de réussir à en vivre un jour, moi, ma médecine, ma relation avec toi…

— Tu lui as parlé de moi ?

— Évidemment. Je te rappelle que jusqu’à maintenant, tu étais toute ma vie !

— Oui, évidemment ! Où avais-je la tête ?

Elle essaie de dissimuler son émotion en ironisant. Le rosissement de ses joues est si mignon.

— Enfin, voilà. On a pris l’habitude de discuter un peu chaque après-midi. Il a commencé à me plaire. À me plaire vraiment, je veux dire. Je me sentais bien avec lui, tellement à l’aise. On s’est tout de suite sentis sur la même longueur d’onde, tu vois. On a les même valeurs sur plein de trucs, c’est fou. Chaque jour, j’avais hâte qu’on se retrouve tous les deux. Une amitié est née à ce moment-là.

— Qui n’est pas restée longtemps une amitié…

— Comme tu dis ! 

>>SUITE