Un coussin contre le flanc et la tête dans la main, Julia est tout ouïe. Nous sommes confortablement installés dans son canapé. Son visage lumineux m’accueille avec la bienveillance qui est la sienne. Son regard bleu me sourit. Je la trouve merveilleusement belle, comme toujours. La fin de notre relation amoureuse est le sujet dont nous discutons, sans gravité désormais. L’été a réservé à chacun de nous deux le miracle d’une rencontre et donc un deuil plus bref que nous le redoutions. Elle vient de me parler avec flamme de son nouvel amoureux. Elle a l’air heureuse. Bien plus heureuse qu’avec moi… Je m’en trouve si soulagé. À mon tour, maintenant, de lui narrer ma rencontre avec Cris et mon nouvel épanouissement. J’ai à la fois peur et hâte de lui dire. Je lui ôte une plume minuscule accrochée à une mèche de ses cheveux brillants, ses cheveux fins et doux, ni vraiment blonds, ni vraiment roux. Elle me prend la main, considère un instant la plumette et s’en saisit entre le pouce et l’index. 

— Allez, à ton tour : raconte. Qui est la fée qui te fait rayonner comme ça ?

Je touche la peau de son poignet, sous le bracelet de coton tissé avec lequel je joue, le trac au ventre. Ce contact me réconforte.

— C’est une belle histoire… Une très belle histoire. Tu vas comprendre pourquoi ça n’a pas aussi bien marché entre toi et moi que cela aurait dû. Grâce à Cris, j’ai compris.

Je garde l’attention fixée sur mes doigts près des siens et, au lieu de poursuivre, je me prends à sourire.

— Alors ? Je viens de te parler de Bruno pendant une éternité. À toi maintenant, s’impatiente mon ex.

— J’espère que ça ne va pas te choquer.

— Après tout ce que je viens de te dire ? J’en tiendrais une couche !

— Bon. Alors, voilà. Comme tu le sais, cet été, je ne suis pas parti. Je voulais faire le point, me poser un peu, réfléchir à nous deux. Les parents m’ont laissé la maison. Je savais que j’allais avoir trois semaines rien qu’à moi, tout seul, tranquille. Je flippais un peu, c’est vrai, de m’ennuyer ou même de déprimer, sans toi, sans Cléa ni Benoît – plus personne n’est là, à cette période de l’année – mais, je n’en ai pas eu le temps. Déjà, j’ai dormi quasiment trois jours non-stop pour me remettre des examens.

— Au fait, je ne t’ai même pas félicité pour l’obtention de ton année de médecine. Encore une belle réussite. Bravo.

— Oui, merci… À quel prix ! J’étais mort, les cernes au milieu des joues, je t’assure, et blanc comme un cachet d’aspirine, comme dit ma mère. J’avais vraiment besoin de récupérer. J’ai rangé mes cours, mes paperasses. Rien que ça, je ne te dis pas le temps que ça m’a pris. Puis j’ai enfin pu commencer le potager que j’avais promis à ma mère. Après une année comme ça, il fallait que j’entreprenne quelque chose de concret, de basique, tu vois. Arracher les mauvaises herbes, débroussailler par endroits, retourner la terre en prenant des coups de soleil. C’est exactement ce qu’il me fallait. Tiens, d’ailleurs, il faudra que tu viennes voir. Et, l’an prochain, on sèmera bien plus de choses. Ça sera grandiose ! Enfin, bref, au début de la deuxième semaine les couvreurs qui devaient refaire la toiture sont arrivés. Un vieux et un jeune. J’étais mal réveillé ce matin-là. Mon père m’avait mis au courant, bien sûr, mais j’avais un peu zappé la date. Le vieux m’a expliqué qu’ils allaient se débarrasser de toutes les tuiles abîmées pour en remettre des neuves, éventuellement assainir les charpentes, etc. En gros, il m’a dit que ça leur prendrait entre une et deux semaines, qu’ils travailleraient à deux le matin et que l’après-midi, c’est son apprenti qui poursuivrait seul, car lui-même était sur un autre chantier. Je leur ai offert le café. On a parlé de choses et d’autres. C’est surtout le vieux qui parlait. Son coéquipier n’avait encore rien dit. Il écoutait, tranquille. Dans la conversation, un moment, j’ai été amené à leur dire mon prénom, du coup le vieux m’a redit son nom et le jeune m’a dit  : « Moi, je m’appelle Cristobal, mais tout le monde m’appelle Cris. »

À ce moment de mon récit, je vois, comme je m’y attendais, les yeux de Julia s’arrondir.

— C’est lui Cris ? C’est un mec ? Ta Cris est un mec ? 

— Oui.

Je lui laisse le temps d’assimiler la nouvelle, je le conçois, assez déstabilisante pour elle. Si elle a perdu sa nonchalance, elle reste calme malgré tout. Je la reconnais bien là.

— Enfin, Martin, en deux ans de relation, tu aurais pu me dire que tu as des tendances gays.

— Mais, ma puce, si j’avais su, bien sûr que je t’en aurais parlé.

— Tu es en train de me dire que tu as compris que tu préférais les mecs cet été seulement, c’est ça ?

— Écoute, je ne sais pas si je préfère les mecs, mais j’adore Cris.

— Je te jure, là, j’hallucine. Je comprends mieux pourquoi on avait du mal à grimper aux rideaux.

 Elle me considère, une main nerveuse sous le menton. Le sang lui est monté au visage et l’une de ses mèches de cheveux s’est rebellée. Tout m’attendrit en elle. 

— Julia, il faut que tu saches que tant que j’étais avec toi, je n’ai jamais regardé quelqu’un d’autre. J’ai été sincèrement fou de toi. Je ne voudrais jamais, jamais te perdre, même si, aujourd’hui, c’est différent…

— Le plus dingue, c’est que je sais que tu es sincère. Tu es vraiment à l’ouest. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui pouvait se mentir à lui-même à ce point-là. Tu me sidères !

— Comment ça ?

— On ne s’improvise pas homo, comme ça, du jour au lendemain. Tu devais bien t’en douter. À ton âge, quand même… 

— Je t’assure que non, il n’y avait que toi.

— Et avant moi ?

— Avant toi ? Tu sais bien comment j’étais quand tu m’as rencontré. J’étais à fond dans mes études, complètement coincé, sans l’ombre d’une vie sociale.

Elle affiche une moue dubitative.

— En tout cas, il ne m’a jamais semblé que le sexe soit une de tes préoccupations majeures, que ce soit avant ou pendant notre relation.

— Et alors ?

— Alors maintenant je comprends mieux pourquoi.

— Je croyais que c’était ma nature de ne pas être porté sur le sexe…

— Ce garçon t’a fait découvrir pas mal de choses, j’imagine ? Rien qu’à te regarder, ça se voit.

— Ah oui, tu trouves ?

Elle retrouve le sourire, à mon grand soulagement.

— Oui, je t’assure, tu respires la sensualité. Je suis sûre que tu t’éclates avec lui. Je me trompe ?

— C’est… Comment te dire ?

Si elle savait ! Je m’absente un instant dans le silence de quelques proches et brûlants souvenirs. Pas besoin de remonter à très loin. Cette nuit, Cris m’a fait longuement l’amour. Le simple fait de me remémorer l’instant où je l’ai senti jouir en moi me fait venir une érection terrible. Mon dieu, c’est tellement bon d’accueillir son plaisir. Je songe à nos étreintes, à chaque fois que nous nous retrouvons, à ce bonheur, à cette excitation incontrôlable qui nous tend l’un vers l’autre, à la fièvre sur nos lèvres, à l’impatience de connaître sous nos doigts la dureté de l’autre… Je soupire. Mon émoi silencieux fait rire Julia de bon cœur. Mon dieu, comme j’aime cette fille !

— À ce point-là ? fait-elle en me considérant avec tendresse.

— Je ne savais même pas que c’était possible…

— Je suis heureuse pour toi. Allez, dis-moi tout. Il est comment ce garçon ?

— Il est beau, il est tendre… Il m’aime.

À nouveau, je m’oublie dans l’image de sa beauté brune, de son visage endormi, de la soie de sa peau mate, de l’harmonie de sa musculature déliée… Je pense à la perfection de son sexe, son sexe si doux dans ma main, si vivant dans ma bouche, et à quel point je suis vite devenu dépendant du plaisir de le sentir m’assaillir. Julia me fait revenir à la surface en me secouant par l’épaule, le sourire jusqu’aux oreilles.

— Hé, ho, redescends de ton nuage ! Tu as une histoire à me raconter.

[…]

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