Il est 8h40 et je pense qu'un matin d'hiver, tout de même, c'est moins froid avec du Bowie dans les oreilles. Je pense qu'il fait doux et que je me suis trop couverte. Je me dis que c'est bien, tout de même, d'être en vie avec une chanson pareille dans les oreilles ("Sleep away" de l'album Heathen).
Derrière chez moi, dans le Chemin de Traverse, une pie superbe me nargue. Vraiment superbe, comme rutilante.
Je regarde toutes ces feuilles sous mes pieds, fragiles abandonnées, comme autant de petites origamies dépliées, ciselées par l'amour d'un perfectionniste fou. Je pense que bientôt, le froid et la pluie réduiront chacune de ces merveilles à l'état de bouillie végétale et de néant…
Dans la vitrine du bistrot,  j'aperçois mes jambes. Je me dis que je fais bien, parfois, de mettre une jupe et des talons. C'est quand même plus féminin. Il y a des jours, comme ça, où la féminité exige qu'on la montre;
Le ciel est bas et gris et je pense, "quel impressionnant protecteur, tout de même, ce ciel bas et gris". Cela me rappelle que l'autre jour Ali m'a expliqué qu'au Japon, on remercie le ciel lorsqu'il pleut car chacun sait, là-bas, combien l'eau est un don précieux. Ici on râle. On est bête…
Je me sens légère alors que je ne devrais pas avec tout ce boulot qui m'attend et les éternels problèmes de fric… Ce boulot qui me bouffe mon énergie que j'aimerais tant pouvoir vouer à autre chose. J'aimerais ne plus faire qu'écrire et dessiner… et peindre. J'y arriverai bien un jour.
Enfin c'est ainsi, je vais vers ma vie comme vers ma journée avec du Bowie dans les oreilles et le cœur habité de bien plus d'amour que de peur. Pas comme avant, l'époque révolue (j'espère) des gouffres et de l'effroi. Je pense que je suis heureuse d'avoir un homme dans ma vie. Puis quand je pense à tout ce que je veux réaliser, je me dis qu'il est heureux que je n'ai pas d'enfant.  A ce propos, l'autre dimanche, Anne m'a demandé si j'en avais envie avec sa petite de trois mois dans les bras. Comme je lui ai répondu sincèrement que j'étais bien trop flemmarde pour cela, Estelle a rectifié gentiment, elle a dit : "Non, tu n'es pas trop flemmarde, c'est seulement que tu mets ton énergie dans autre chose." Elle n'a pas tort, mais au fond, pour moi cela veut dire la même chose…
Il est 8h50, je traîne et je vais encore loupé le bon RER et être à la bourre. Comme d'habitude…
Tiens, ce garçon brun qui marche vers moi et me croise, l'air pressé, il n'est pas mal. J'aurais bien prêté ses traits réguliers, sa belle trentaine, sa peau blanche et son regard sombre (très important le regard) à Will, un personnage de l'une de mes nouvelles.
C'est un matin banal, habité de pensées en vrac. Une journée de vie qui commence.