(contexte : nous sommes en novembre à Paris, Yan et Yvan se voient dès qu'ils le peuvent, en secret, depuis l'été qui les a vu se lier)

Au quotidien, l'absence physique de l'autre est une réelle souffrance. Chacun de notre côté nous passons nos jours dans l'attente du week-end, dans l'idée du moment où, enfin, nous pourront nous toucher, nous regarder, nous parler. Lorsque cet instant béni arrive enfin, la même joie hystérique s'empare de nos tripes et ensoleille notre présent. Alors, la vraie vie est à notre portée.

Notre temps à deux est rare, souvent court — quelques heures un soir, une nuit volée lorsque c'est possible… —  et donc précieux. Nous ne nous autorisons pas à en gaspiller une seule seconde. Nous ne nous permettons jamais une fausse note. Sans même y songer, lui comme moi exigeons de nous -mêmes d'en vivre chaque fragment à sa juste valeur. Nous faisons l'amour comme des fous, chaque fois jusqu'aux limites de notre énergie. Surtout de la mienne, évidemment, car je n'ai plus seize ans, moi! Pas le temps d'aller au cinéma ensemble, pas le temps pour un petit restaurant en amoureux, ni même pour une flânerie parisienne. Notre priorité va toujours au don mutuel du plaisir. Nous nous enfermons chez moi et nous laissons aller à notre démesure sensuelle.

Ces soirs où je sais qu'il vient, je prépare l'appartement. C'est comme un rituel. Je fais le ménage à fond, je nourris le chat en avance pour qu'il se tienne tranquille, je remplis le réfrigérateur de tout ce que nous aimons… Je mets même des fleurs. Bien sûr, je prépare soigneusement ma sélection musicale. Il ne se doute pas de tout cela. Je me dis parfois qu'il trouverait cela ridicule, ou touchant, ce qui revient au même, au fond. Peut-être ne remarque-t-il rien de tous ces détails que je prends soin de concocter, ces détails qui m'importent tant, me rassurent, et même, dans une certaine mesure, me ravissent au plus haut point.

Quand il arrive, on ne parle pas. Quand il arrive, il s'agit de rattraper toutes ces heures désertes que nous avons dû passer sans l'autre. Quand il arrive, que je lui ouvre la porte, le cœur battant de cette joie infernale, presque douloureuse à force d'être aiguë, alors, tout ce qui n'est pas lui s'éteint.

Jamais je n'aurais cru un jour ressentir si puissamment le goût du bonheur. Si quelqu'un m'avais conté une telle passion, m'avait révélé l'existence de tels sentiments, je n'aurais même pas compris… Lorsqu'il est près de moi, j'ai l'impression de n'avoir jamais vraiment vécu auparavant, j'ai l'impression de n'avoir jamais rien compris jusqu'ici. Je sens que cette nouvelle vie ne tient qu'à un fil car c'est bien dans ses yeux que je me suis enfin trouvé et parfois je frémis à l'idée qu'un jour il se pourrait que ses yeux amoureux se détournent de moi. Plus ces angoisses m'effleurent et plus je me focalise sur l'instant présent pour les conjurer, ce présent, lorsque Yan est là, plus inespéré et plus réconfortant qu'un miracle.

Une fois nus et étreints, rien ne pourrait nous séparer en dehors du sommeil réparateur d'énergie. Avant même la recherche du plaisir qui de toute façon coule de source avec une facilité déconcertante, notre necessité commune est de nous fondre. Ni lui, ni moi ne cherchons à comprendre la force qui nous pousse à cette folie. Plus d'angoisse ni de question dans ces moments. Comme notre première nuit ensemble, cet été, nos gestes vers l'autre, toutes nos caresses et nos baisers, ont la couleur lumineuse de l'évidence. Notre aisance dans la confection du plaisir nous emporte et jamais nous en nous satisfaisons des premiers sommets. Il nous faut remettre cela jusqu'à n'en plus pouvoir.

Les autres ne comprendraient pas. Personne ne pourrait comprendre un tel acharnement dans nos gestes jumeaux, dans l'impétuosité de notre volonté à disparaître en l'autre et par l'autre.  La passion se situe loin du commun. Très très loin.

Il ne s'agit que d'instants volés, des moments interdits dont les manifestations sonores dérangent les voisins, dont l'âpreté, dont la violence même parfois, choqueraient ses proches à lui. Jamais, je crois, je ne saurai dire ce qui m'emporte, cette félicité féroce, cette lame de fond trouble d'un autre temps, d'une autre réalité, qui me soulève lorsque je devine qu'il va jouir. Il arrive parfois que le plaisir soit si fort qu'il m'arrache des larmes. Et je me dis que toutes mes débauches passées, toutes mes expériences, mes audaces aventureuses, mes errances provocantes ne sont rien en comparaison de ce que je vis aujourd'hui avec Yan.

Tout cela est beaucoup trop éprouvant pour moi. Je ne suis pas comme lui, lui qui semble avoir l'âme taillée pour traverser sans heurts les plus fabuleuses passions. Je me suis donc remis à fumer. Pas autant qu'avant, non. Mais j'en ai besoin. Ainsi, parfois, je m'éveille à ses côtés en pleine nuit. Alors je me lève pour goûter ce bonheur de l'avoir près de moi. Qui sait combien de temps cela durera? Je me lève donc dans le silence nocturne. Je m'allume une cigarette et je m'assoie sur le pouf, au pied de la fenêtre que j'ai pris soin d'entrouvrir. Je le regarde dormir, là, dans le lit en pagaille, à deux mètres de moi. Mes yeux s'habituent à l'obscurité et je devine l'éclat de son visage serti des teintes marines de cette heure apaisée. En même temps que l'idée de respirer dans la même pièce que lui, je savoure ma cigarette. Mes poumons, sans résistance, se laissent baigner de la douce et traître fumée bleutée. Adossé au mur, je sens le filet d'air frais me couler dans le cou et je souris en me remémorant nos derniers gestes avant le sommeil et son abandon sublime au moment de l'ultime apothéose.

Lorsque j'ai bien ressenti tout cela, ce présent inestimable, cette sensation d'être enfin vivant, lorsque j'ai mesuré jusqu'au vertige ma chance infinie, je me rends compte que ma cigarette est terminée. Je me rends compte aussi que j'ai un peu froid et qu'il serait si bon de retourner au lit le rejoindre, me glisser contre lui, contre sa chaleur, sous la couette. Je le laisse se mouler à mon dos, dans cette sagesse des gestes inconscients du sommeil qui nous fait nous blottir dans l'amour contre ce qui est doux et chaud, la peau de l'autre qui nous reconnaît. Il arrive que je sente la tension de son sexe contre moi. Je laisse alors mon corps s'ouvrir à une faim particulière et je m'endors avec la hâte au ventre qu'au réveil il me prenne. D'autres fois, c'est moi qui me coule contre son dos. La lascivité de son corps endormi me trouble et m'affame tant qu'il m'arrive parfois de ne pas pouvoir résister à la tentation de l'éveiller afin qu'il m'accueille. Il me laisse lui faire l'amour, semi conscient. Lorsqu'il gémit et me supplie doucement, je culpabilise à l'idée de l'avoir éveillé, mais c'est tellement bon…

Après ces nuits, ces heures d'amour, les autre nuits, les autres heures, me semblent désincarnées. C'est l'effet pervers de ces moments de communion absolue. Les jours suivants, dans m a vie ordinaire de libraire, je flotte un peu, je suis comme ailleurs alors que j'accueille et conseille mes clients, que je prépare mes revues de presse ou ma comptabilité sans y trouver d'intérêt, sans juger cela important comme avant. Lui m'avoue qu'il lui faut faire beaucoup d'efforts pour parvenir à rester concentrer sur ses cours… L'amour fou qui nous lie constitue un préjudice évident à notre vie courante et il nous faut, à l'un comme à l'autre, prendre sur nous en réunissant beaucoup de volonté pour continuer à la mener sans décrocher.

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