Gabi se souvenait de la première fois qu'Etienne s'était présenté à son cours. C'était un jour de septembre, il pleuvait à verse. Il était arrivé trempé, confus pour ces cinq minutes de retard, s'excusant sans arrêt. Il n'avait pas loin de dix-huit ans et en paraissait quinze. Gabi revoyait cette pâleur frappante et cette dégaine de pauvre petit fils de riches mal aimé, programmé par des parents possessifs jusqu'à la caricature à devenir un vieux garçon coincé. Ce pantalon de velours côtelé d'un marron infâme, l'énorme sac à dos dont le poids l'obligeait à se voûter, l'inénarrable blouson gris informe et les lourds godillots  de scout, tous ces détails lui étaient resté gravés dans la mémoire. Mais c'était son visage surtout, la crainte et le malaise qu'il dégageait, dont la vulnérabilité lui avait été d'emblée douloureuse à regarder. Il avait ce genre de visage qui n'aurait pu laisser indifférent un cœur doux gonflé d'empathie naturelle. Gabi possédait ce genre de cœur et sut à l'instant de cette première rencontre que d'une manière ou d'une autre il faudrait venir en aide à ce garçon. Quelqu'un qui connaît bien la vie, comme cela était son cas, quelqu'un de sa maturité, sachant se préoccuper des autres, n'aurait en aucun cas pu rester les bras ballants devant le mal-être évident d'un individu si mal dans sa peau et, qui plus est, si jeune encore.

C'était un bon élève, appliqué, sensible, très attentif, un élève modèle somme toute. Mais, comme la plupart des élèves modèles à qui Gabi avait pu enseigner, Etienne témoignait de bien peu de passion dans sa manière d'aborder les choses. Solfège et classiques n'avaient pas de secret pour lui mais il lui manquait cette émotion à jouer qui fait les bons musiciens. Les parents du garçon attendaient de Gabi que ses cours réputés fassent de leur précieux rejeton le meilleur violoniste du département. Cela s'avérerait évidemment impossible tant que la motivation première ne viendrait pas de l'élève lui-même mais des ces exigeants géniteurs. Du peu qu'il lui en avait parlé, ces châtelains fraîchement installés dans la région savaient se montrer tyranniques. Quant on savait, par ailleurs, qu'Etienne entamait des études d'ingénieur extrêmement astreignantes, que son QI exceptionnel lui ferait heureusement mener sans trop de difficultés, il y avait de quoi être pessimiste quant à sa réussite éclatante dans la musique…

Gabi avait fait de la danse classique de ses huit à ses dix-huit ans, ce qui lui avait permis de développer une intelligence du corps précise, une vraie connaissance des significations de la gestuelle humaine. La danse était d'ailleurs restée l'un des grands plaisirs de sa vie et il lui aurait été impossible de s'en passer plus d'une trop longue période. À la lumière de cette acuité, l'attitude du jeune Etienne, sa manière de se tenir, debout ou assis, les pieds toujours en dedans, son immobilité excessive parfois proche d'une inquiétante léthargie, lui en avait beaucoup révélé sur l'état intérieur du garçon. De plus, il était clair qu'il n'avait aucune conscience de son corps, aucune préoccupation de son aspect extérieur ni de l'image qu'il pouvait renvoyer aux autres, négligence à priori sans importance s'il n'avait souffert d'un manque d'estime de soi aussi flagrant.

Un jour, revenant du marcher un panier chargé de victuailles à la main, Gabi avait aperçu par hasard le jeune homme. Tel un parachutiste figé, il attendait son bus les mains agrippés aux bretelles de son éternel sac-à-dos bossu, gonflé de livres, les pieds comme toujours en dedans et le regard fixé vers le sol. Des trois bonnes minutes que put durer son observation, Gabi ne le vit pas remuer la moindre partie de son corps. Ce jour là, la souffrance évidente du pâle Etienne lui sauta d'autant plus aux yeux qu'un garçon sensiblement du même âge se tenait au même arrêt de bus à deux mètres de lui, un bel adolescent au teint mat, les mains dans les poches de son jean, visiblement très attentif aux silhouette féminines environnantes. Le contraste était terrible et Gabi décida dans l'instant que sa prochaine mission serait de rendre à la vie ce garçon aux allures de zombie. Première étape : lui apprendre à se tenir droit et non plus voûté comme une petit vieux ou un prisonnier honteux de ses crimes. Le maintient était de toute façon au programme. Il suffirait d'insister sur le sujet un peu plus qu'à l'accoutumée pour régler le problème. Cela fut fait. Malheureusement dès qu'Etienne n'était plus dans le contexte du cours, il retrouvait son attitude renfermée, ce satané dos courbé, ce regard par en-dessous d'animal traqué. Gabi commençait à mesurer qu'il lui faudrait de la patience.

D'une timidité maladive, le garçon ne parlait jamais de lui. Avec bienveillance et attention sincère, Gabi se fit un devoir de parvenir à entamer le dialogue. Ainsi, petit-à-petit il s'apprivoisa. Lorsqu'il lui semblait avoir dit une anecdote ou une pensée trop personnelle, il rougissait jusqu'aux oreilles. C'était touchant de voir son visage enfin prendre vie. Lorsqu'il s'animait ainsi, un charme inattendu se dégageait de lui et laissait entrevoir qu'il aurait pu être beau. Le premier sujet abordé ensemble fut la musique. Il ne mit pas longtemps à reconnaître qu'il forçait sa motivation pour plaire à ses parents comme Gabi l'avait noté depuis le début. Etonnamment lucide sur lui-même, il s'agaçait de ne pouvoir discuter du moindre sujet sans immanquablement évoquer ses géniteurs, leur autorité, leur pouvoir sur lui, le fils unique. Un jour, Gabi s'impatienta aussi.
— Etienne, oublie un peu tes parents et dis-moi ce que toi tu aimerais. Si aujourd'hui tu pouvais choisir de jouer d'un instrument, quel serait ton choix?
— Je n'en sais rien. Peut-être ne jouerais-je d'aucun instrument.
— Ha, fit Gabi qui ne s'attendait pas à cette réponse.
— Je ne sais pas ce que j'aurais fait à la place. Pour que je le sache, il aurait fallu que j'ai le temps de m'intéresser à autre chose que ce que mes parent ont décidé pour moi…
Ce jour là, Gabi mesura pour la première fois combien le cas d'Etienne était triste. L'odieux couple de parvenus qui lui servait de parents, assez superficiels pour s'être acheté une particule à rajouter à leur nom de famille, l'avait purement et simplement privé de la moindre chance de s'épanouir. Gabi osait à peine imaginer à quoi avait bien pu ressembler l'enfance de ce pauvre garçon. Il était plus que temps de le sortir de là. De cours en cours, le dialogue se prolongea et, sans aller jusqu'à se transformer en séance de psychanalyse, s'approfondit. Etienne se livrait avec de moins en moins de réticence, ne rougissant plus à tout bout de champ comme avant. Une véritable confiance semblait vouloir naître en eux.

> 2e épisode