Les séances de relaxation que Gabi avait eu l'idée d'instaurer au début de chaque cours étaient devenues vitales pour Etienne qui ne pouvait que constater le bénéfice qu'elles lui apportaient. Jamais il n'avait ainsi pris le temps de bien respirer, d'assouplir ses muscles dans des étirements simples de quelques minutes, en somme de ressentir son corps autrement que comme un carcan embarrassant. Rien à voir avec les cours de gym du lycée dont il conservait un souvenir cuisant. Gabi nota qu'il avait une prédilection particulière pour la position du lotus où l'on se vide la tête, le dos bien droit, et le circuit énergétique du corps fermé par la jonction du pouce et de l'index. Un seul bémol, le jeune homme ne supportait pas d'être touché. Les quelques fois où Gabi avait eu un geste vers lui, que ce fût pour lui redresser le menton où lui indiquer comment rectifier une posture, un mouvement de recule lui avait répondu. Ce réflexe en disait long sur le manque de tendresse dont il avait dû souffrir jusqu'ici.

Un jour d'avril, il arriva au cours dans un état de bouleversement total, la joue tuméfiée et la lèvre fendue. Il était livide, tout un pan de son affreux manteau souillé de boue. Il expliqua qu'il s'était fait agresser sur le chemin par une bande de cons désœuvrés et ne put réprimer des larmes en évoquant cette humiliation. Spontanément, Gabi l'enveloppa d'un bras protecteur. Trop perturbé pour penser, cette fois, à se dérober, il se laissa faire.
— Allons, ça va aller. Viens.
— Pourquoi êtes-vous toujours si adorable avec moi? dit Etienne en reniflant.
— Mais parce que je tiens à toi, mon garçon.
— Vous savez, je vous aime beaucoup, dit-il en s'empourprant.
Gabi lui répondit d'un sourire en s'avouant que l'expression de son regard avait soudain de quoi troubler.
— Donne-moi ton manteau, je vais lui passer un coup. Et suis-moi, on va mettre de la glace sur ta joue pour décongestionner. Pfff, ces petits salopards, je t'assure…
— J'ai l'habitude, vous savez. Seulement, ça faisait longtemps que ça ne m'était plus arrivé.
— Comment ça? Tu veux dire que tu t'es souvent fait agresser comme ça?
— Ça oui! Plus d'une fois! Je dois avoir une cible marquée sur le front.
Une fois les glaçons introduits dans un gant de toilette et déposés sur l'ecchymose, assis face à face dans la cuisine, ils se dévisagèrent en silence.
— Vous avez vraiment un beau visage, Gabi, dit soudain Etienne.
— Merci, c'est gentil…
— Vous, vous n'êtes pas le genre de personne à vous faire agresser. Vous respirez la vie, la joie, la force de caractère. Pas comme moi…
— Allons, il ne faut pas dire ça.
Un drôle de silence s'installa un instant. Etienne pressa un peu davantage la compresse sur sa joue ce qui le fit grimacer. Approchant son visage de l'endroit douloureux, Gabi fit un geste prévenant vers la joue bleuie.
— J'espère que ce n'est  pas grave, fais voir.
— Ce n'est rien du tout, répondit-il en ôtant le gant glacé.
Une vive anxiété venait de s'allumer dans les yeux du jeune homme, des yeux desquels il était impossible de se détourner.
— Qu'y a-t-il?
Il fixa alors sa bouche, entre crainte et convoitise. Gabi capta le message et, spontanément, décida de ne pas bouger, laissant ainsi au jeune timide une chance de s'autoriser l'audace d'un baiser. Après une ultime hésitation, il goûta ses lèvres. Une émotion d'une force inattendue étreignit Gabi qui caressa doucement les cheveux du garçon si fragile. La tentation était grande de profiter du contexte pour lui offrir un peu de chaleur et de plaisir comme il semblait l'attendre. C'était bien peu raisonnable cependant. Mais c'était sans compter l'élan du garçon qui s'approcha pour un nouveau baiser en lui ôtant la main de son visage pour aller la poser sur le haut de sa cuisse. Gabi lui offrit ce baiser volontiers et, tout aussi volontiers, laissa sa main où il l'avait guidée.
— Faites-moi du bien Gabi, murmura-t-il.
Cette prière dans ce regard sombre et dans cette voix fit presque venir des larmes à Gabi. L'enchaînement des gestes qui suivirent se fit naturellement. Sans un mot de plus, un mot qui aurait risqué de troubler la grâce de l'instant, ils montèrent à l'étage pour gagner la chambre. Assis sur le lit, le garçon tremblait. Était-ce de nervosité ou d'impatience? Il était à la fois maladroit et empressé dans ses baisers. Gabi, en le déshabillant très lentement, se fit la réflexion que les choses n'auraient sans doute pas dû en arriver à cette intimité inattendue. Mais c'était le moins qu'Etienne pouvait attendre de quelqu'un qui avait pris tant de soins et réuni tant de patience à le mettre en confiance. S'attendant à tout instant à un revirement de la part du garçon, Gabi ne précipita rien, lui laissant ainsi toute latitude pour interrompre les choses si l'envie lui en prenait. Une fois partiellement dénudés tous les deux, le garçon lui caressa la peau, ému et fasciné puis, décidé à profiter du plaisir que ses mains aimantes attisaient doucement, il s'abandonna sur le dos et ferma les yeux. Dans la lumière entre chiens et loups du jour tombant, Gabi se surprit à le trouver beau sous les premiers prémices du plaisir. Peau blanche, très douce, lèvres entrouvertes, le dessin bleu des veines sous la peau fine du bas ventre… Son corps imberbe était harmonieux, bien dessiné. Le garçon ne put s'offrir longtemps aux doigts tendres qui l'essoufflaient de plaisir tant était intense son excitation. A peine en avait-il ressenti les premières fulgurances que la jouissance le surprit sans qu'il ait même pu en avertir Gabi.
— Je suis désolé, fit-il, la mine confuse.
— Ne le sois pas, répondit Gabi en lui souriant.
— J'étais tellement… C'était si…
Etienne n'avait visiblement pas à portée de mémoire le vocabulaire relatif aux émois de la chair. Ce gamin était décidément bien attendrissant. Il se redressa sur son séant, considérant, près de son nombril et sur la main de Gabi encore posée sur son ventre, les traces, les preuves matérielles de son plaisir. Il semblait perplexe, comme si ce spectacle fut incongru.
— Et vous?
— Ne fait-rien que tu n'aies pas envie de faire.
— J'aimerais vous faire plaisir…
— Laisse aller ton inspiration, alors, je te fais confiance.
Il réfléchit un moment, caressant et admirant ce beau corps qui l'attendait.
— Déshabillez-vous, dit-il.
Alors, les choses prirent une tournure étonnamment intense. Penché sur Gabi qui venait de s'allonger, sa nudité enfin dévoilée, le garçon se laissa emporter par la vigueur prodigieuse qui réinvestissait déjà son sang. Il se surprit à se montrer impatient de découvrir plus avant l'accueil que lui réservait ce corps attirant, souple et mûr, et le pénétra sans se poser davantage de questions. Le plaisir qu'il vit se peindre sur le visage de Gabi le stupéfia autant que celui qu'il ressentit à investir cette chair merveilleuse si soudainement avide. Cette volupté de l'autre, issue des ses mouvements à lui, le rendit heureux comme jamais.

Ce cours plus que particulier fut une révélation pour Etienne. Il n'était pas prêt d'oublier cette pluvieuse journée d'avril où la douceur du plaisir avait succédé à la violence de façon si inattendue. À le voir si souriant, enfin, si épanoui, Gabi ne s'en voulut même pas d'avoir laissé les événements prendre cette tournure. Avoir des regrets n'était de toutes façons pas dans ses habitudes.


Dès lors, les deux leçons hebdomadaires de violon se transformèrent  en apprentissage sexuel très agréable. Cela changea du tout au tout le rapport que le jeune garçon entretenait jusqu'ici avec son corps dont Gabi lui enseigna avec art toutes les ressources, tous les trésors. Il changea à vue d'œil, restaurant petit à petit sa confiance en lui, son assurance, se réconciliant tout simplement avec la vie dont finalement il découvrait pour la première fois l'un des aspects positifs. Il ne fut jamais question de sentiment amoureux entre eux, seulement de confiance, d'amitié et de plaisir et, un an plus tard, lorsque le jeune Etienne rencontra l'amour, Gabi se réjouit pour lui et écouta ses confidences avec une sincère attention sans le moindre sentiment de perte ou de chagrin, seulement avec le sentiment d'avoir bien fait. Car ce n'était pas rien, tout de même, d'avoir su rendre la joie de vivre à un jeune homme!