Deux associés partagent la pièce où je travaille en ce moment. L'un, la quarantaine, me fait un peu penser physiquement à Bernard Henry Levy, il manie l'anglais à la perfection et travaille dans l'import-export (et que je t'envoie un mail au Japon, et que je te programme une semaine à Cannes pour me trouver des rendez-vous intéressants dans les soirées VIP, etc.), l'autre, la trentaine, est graphiste comme moi, parisien branché mais pas trop (lunettes carrées, jean à la mode taille super basse) qui appelle ses potes "mon lapin" quand son portable sonne… Mais ils ne sont pas vulgaires, ni l'un ni l'autre, et semblent partager une vraie entente… Bref, ils sont plutôt sympas tous les deux, ils coopèrent bien, sont mesurés comme j'aime.
Hier, 13 heures pétantes, la cliente que les deux compères attendent avec quelque anxiété arrive. Je précise que tous les gens qui sont passés par cette pièce où je travaille m'ont tous dit "Bonjour" ou "Salut, ça va?", sans exception. Elle non. C'est la grande dame qui arrive, la tête haute. Elle passe comme si j'étais invisible. D'emblée, je me dis "Oh, ça, ça a l'air d'être un beau spécimen". Je souris discrètement car je sens que je vais avoir droit à une jolie pièce de théâtre. Je lui donne entre 45 et 50 ans. C'est une femme racée, encore belle, au corps svelte très entretenu (jambes lisses et bronzées juste comme il faut, cheveux longs lâchés avec cette négligence toute bobo typique des gens qui respirent le fric à dix kilomètres). Elle porte de jolis escarpins (de marque, j'imagine) et une robe courte grise d'une coupe sobre (idem)… Elle arrive donc, crépitante d'ondes négatives, telle une reine gonflée de son importance – ou plutôt devrais-je dire, telle une business woman qui sait combien de pognon elle pèse au dollars près – et vient à la rencontre des deux hommes qui l'attendent. Serrage de mains, "Ho, vous êtes pile à l'heure!", et blabla et blabla, "Je vous propose qu'on aille déjeuner maintenant, si cela vous convient", "Oui, parfait" et gnagna et gnagna… Ils partent. Moi je vais me balader, je prends des photos de la Seine, je rêvasse, comme d'hab…
14 heures et quelques : retour du trio. Il est question de relooker le packaging de la ligne de produits cosmétiques dont la dame est l'ambassadrice et la créatrice et aussi d'un important salon, à la fin de l'année, où elle aura son stand. Beaucoup de sous en jeu, beaucoup de poissons à attraper, donc beaucoup de pression… "Bon, par quoi, on commence? On vous montre les maquettes?" propose le plus âgé. Là, elle le coupe direct pour embrayer sur un sujet "qui fâche" et dont il vaut mieux se débarrasser avant de rentrer dans le vif du sujet, à savoir la soi-disante incompétence d'une collaboratrice, qui serait "dépassée par les événements". Elle n'en parle pas 5 ou 10 minutes, non, elle lui tient la jambe avec ça pendant 20 bonnes minutes! "Humainement, bien sûr, je n'ai rien à lui reprocher, mais moi, je ne peux pas travailler avec une équipe de bras cassés, vous comprenez. Il va falloir aviser de sa place dans l'entreprise. Je suis désolée, mais lorsqu'on a des problèmes de compréhension, on fait une tâche plus à son niveau ou on se forme. Moi ce n'est pas mon problème." Et blabla et blabla et que je te crache mon venin comme ça pendant que son interlocuteur balbutie de pitoyables "oui, bien sûr, mais tout de même…" J'avais mal pour lui et pour la fille incriminée. Ses oreilles ont dû siffler la pauvre!
Après cette entrée en matière qui m'a confirmé le caractère imbuvable de ce personnage si proche de la caricature, voilà nos deux compères qui lui montrent leurs jolies maquettes montées, leurs croquis, leurs différentes propositions, le tout agrémenté par un joli discours cohérent et argumenté en duo. Elle regarde, les laisse parler, puis décrète, comme ça, d'une voix assurée et sans appel : "Ça ne me plaît pas." Là, grand silence tétanisé… Je vous épargne les explications imparables qu'on dû trouver les deux collaborateurs malmenés pour la raisonner et la faire sortir, sans y parvenir plus que ça, de sa logique basique "j'aime/je n'aime pas"! J'avais du mal à me concentrer sur mon boulot tellement l'air était saturé de tension. Un moment, elle leur propose une photo de jeune femme à mettre en évidence sur la notice explicative de ses produits de beauté. Les deux homme regardent, "Elle est très jolie, très fraîche, mais je pense qu'on passe à côté de la cible là. Vos produits concernent les femmes de trente ans et plus qui se préparent une belle peau pour les années à venir et là vous me proposez une toute jeune fille de 18 ans"… "Oui, vous avez peut-être raison… Mais j'ai fait poser ma fille de 20 ans…Ça m'évitait de payer un mannequin, et comme je l'avais sous la main, j'en ai profité!", "Ah, c'est votre fille? Elle est vraiment très jolie", "Oui" (sourire ravi)… A plusieurs reprise ils sont obligés de la flatter grossièrement pour calmer le monstre qui gronde à chaque instant. Elle passe du coq à l'âne, n'écoute rien, contredit pour le plaisir de contredire, s'entête à faire des suggestions absurdes. L'épouvantable mégère les épuise de minute en minute! Pendant la conversation, elle évoque un moment la recherche de nouvelles molécules pour les crèmes de soins du visage, "parce que vous comprenez, lorsque les ressources s'épuisent, il faut en retrouver de nouvelles. Par exemple, le maïs marche très bien en ce moment. Tenez, d'ailleurs, quand on voit comment le cours du maïs monte en ce moment, les Mexicains vont bientôt crever de faim, ha ha ha!" (elle glousse pendant que les 2 autres sourient jaunes).
Croyez-le si vous voulez, mais l'infernale garce est restée tout l'après-midi! À 18h30, quand je suis partie, elle était encore devant l'écran, assise à côté du graphiste à lui faire faire des modif et des essais… Si besoin était, ce triste spectacle m'a confirmé combien la pire vulgarité se cache sous un raffinement apparent. Lorsqu'on rencontre ce genre de personne on comprend mieux pourquoi le monde tourne comme il tourne, c'est-à-dire la tête à l'envers…

Ce matin, le plus âgé a demandé à l'autre : "Alors, tu n'as pas fait de cauchemar?", le plus jeune a rigolé en répondant qu'il avait bien dormi malgré tout, "Et toi?", "Moi, je suis resté énervé toute la soirée et j'ai mal dormi". Moi, je leur ai dit que j'avais compati, puis je leur ai demandé s'ils avaient beaucoup de clients dans ce style. Il m'a dit que non, qu'elle c'était le pompon et que malheureusement, comme ils étaient une société jeune et que cette femme était leur plus gros client pour l'instant, ils n'avaient pas le choix. Pour se coltiner des gens comme ça, il faut être quand même sacrément motivé!!