Le blog de l'Errance

La vie m'étonne chaque jour : le pouvoir des mots, la beauté de l'amour et du corps dans l'intimité et la magie de l'anodin quotidien… J'aime être en vie et vous le dis.

01 mars 2008

Instantané 23 - Déballage (partie 1)

— Comprenez-vous pourquoi vous avez voulu mourir?
Je remarque l'immobilité parfaite de ses belles mains fines aux ongles pâles parfaitement manucurés. Son regard d'un bleu pur des plus troublants que j'ai grand plaisir à retrouver m'invite avec bonté. Avec de tels yeux elle aurait pu être hypnotiseuse. Elle ne doit pas être tellement plus âgée que moi et pourtant tant de sagesse et de calme émanent d'elle. Je me demande ce qu'elle va noter sur le calepin de feuilles blanches qu'elle à posé en équilibre sur ses genoux croisés.
— Oui. Je crois.
Je marque un temps d'arrêt pour trouver les mots les plus justes.
— Je n'avais plus ni la force de fuir ni la force de me supporter. J'étais convaincu d'être inutile… Je me sentais seul… J'avais envie de repos… Que tout s'arrête. Je ne sais pas… J'étais si fatigué de moi-même que je n'aurais pas pu jouer le jeu un jour de plus.
— Jouer le jeu?
— Oui, vous savez, tenir mon rôle, jouer la comédie de la vie, de la bonne humeur, de la santé et de l'équilibre.
— Vous auriez pu décider de vous montrer tel que vous étiez, c'est-à-dire déprimé et fatigué, et chercher de l'aide.
— C'est vrai, oui. Peut-être que j'étais trop fier pour cela. Peut-être que je n'avais plus assez d'espoir…
— Et aujourd'hui, comment vous sentez-vous? Comment décririez-vous votre état moral actuel?
— Je dirais que je me sens encore fragile, un peu sur le fil, vous voyez – je me supporte toujours aussi mal, je me sens encore souvent très seul – mais je n'ai plus envie de mourir… Et j'ai cessé de fuir définitivement. De me fuir.
J'attends une autre question mais elle se tait. Je suis là pour tout déballer sans restriction, sans autocensure, pour me vider de moi-même et de tout ce qui me pourrit de l'intérieur. Pourquoi, alors, les mots me viennent-ils si difficilement alors que j'en ai tant et tant à prononcer? Patiemment elle me laisse prendre mes marques, me laisse apprivoiser ma gène.
— Si vous saviez qui je suis, si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez pourquoi j'ai une si mauvaise opinion de moi. Je sais que je ne suis pas quelqu'un de bien. Je me suis comporté comme un vrai connard — excusez-moi, mais je n'ai pas de mot plus juste — avec tous les gens qui ont croisé ma route. J'ai haï mes parents dès l'enfance (pour de bonnes raisons, je pense, j'y reviendrai) et jusqu'à récemment je n'ai jamais laisser une seule chance à une histoire d'amour de se développer dans ma vie. Je me suis comporté… Comment dire? Sans dignité… Je n'ai eu aucun scrupule à faire souffrir des gens qui avaient peut-être des choses précieuses à m'offrir… Je n'ai jamais su échanger autre chose que du sexe… Si je devais rentrer dans les détails il se pourrait que je vous choque…
— Ne vous souciez pas de cela. Je ne suis pas là pour vous juger. Je suis ici avec vous pour entendre ce que vous avez besoin de dire. Et si cela peut vous rassurer, depuis le temps que j'exerce, dites-vous que j'ai déjà à peu près tout entendu.
— Je ne suis pas quelqu'un de courageux et j'ai toujours été vers la facilité. Comme j'ai toujours su séduire avec facilité, je n'ai fait que ça. Je ne fais que ça depuis l'adolescence. Je ne peux pas vous parler de moi sans vous parler de ma sexualité.
— Allez-y, n'ayez pas peur, me rassure-telle, me voyant hésiter.
— Le plaisir sexuel, la consommation d'amants, de centaines d'amants, a toujours été ma seule raison de vivre, mon addiction, comme l'héroïne à un toxicomane. Le sexe est le seul domaine où j'ai jamais excellé, le seul aspect de la vie dans lequel je me suis senti à l'aise. C'est la seule manière que j'ai trouvée pour tromper mon ennui… et ma peur.
— De quelle peur parlez-vous?
— La peur d'être en vie, d'avoir à construire quelque chose, la peur de ne pas être capable d'en faire quelque chose de beau… Croyez-moi, j'ai vécu des moments véritablement magiques tout au long de ces années de débauche, mais il me manquait toujours quelque chose. L'essentiel n'était jamais là. Il y a avait la beauté, le plaisir, le rire, la folie, mais moi je ne pensais qu'à prendre et jamais à donner.
Bizarrement, une bouffée de larmes me prend à la gorge à cet aveux fumeux et incroyablement mal exprimé qui vient de sortir de moi sans même que je l'ai prémédité. Cette montée lacrymale me coupe la parole.
— Excusez-moi.
— Ne vous retenez pas, Yvan. Les larmes n'existent pas pour rien. Elles sont un exutoire bénéfique.
Elle a toujours cette expression de sérénité imperturbable. Rien de ce que je vient de dire, pas un mot, ne semble l'avoir étonnée ou même remuée. Elle accueille chaque phrase le sourire au fond des yeux. Je laisse donc les larmes couler comme elles veulent, reconnaissant.
— Je ne vais pas rentrer dans les détails de cette période de ma vie qui vient de s'achever. Tout ce que je peux vous en dire, en fin de compte, c'est que plus je croyais vivre la vie à fond, plus je m'éloignais de moi-même. J'ai fait fausse route. Je l'ai réalisé il y a un an, lorsque mon jeune frère est mort du cancer. Je l'ai vu s'éteindre peu à peu. Lui c'était quelqu'un de bien. Sa jeune femme attendait un enfant.
Ma voix s'étrangle de plus belle. Je me tais le temps de me reprendre. Je n'ai plus honte. Je commence à me laisser aller, à me sentir en confiance. Je pleure devant elle, et alors? La terre ne s'arrête pas de tourner pour autant.
— Il ne méritait pas de mourir, vous comprenez. Alors que moi… Moi… J'ai joué avec le feu tant et tant de fois. J'aurais pu être contaminé par le VIH des dizaines de fois. J'ai eu une chance invraisemblable.
Soudain me reviennent en mémoire les paroles de cette infirmière qui m'a vu revenir du coma.
— Une infirmière à l'hôpital m'avait dit que la mort ne voulait pas de moi. Je me dis que c'est sûrement ça. Je ne suis pas superstitieux pour un sous, mais c'est vrai pourtant… Avec le recul, je me dis qu'inconsciemment j'avais sûrement déjà envie de mourir lorsque j'avais ces comportements à risque.
J'ai comme un vertige, une absence. Des images de souvenirs plus sulfureux les uns que les autres défilent en moi. Ce que je trouvais excitant et beau auparavant me semble aujourd'hui répugnant. D'une certaine manière, je me rends compte que je me renie et que c'est sans doute cela même qui constitue mon plus gros problème actuel.
— Quelque chose à basculé depuis ce décès…dans ma tête, dans mon rapport avec les autres. Je me suis vu enfin tel que j'étais et c'est pour ça aussi que j'ai voulu mourir. Je n'ai pas supporté de voir tomber mon masque.
Il faut que je lui parle de Yan, maintenant. Vite. Je veux me laver de ce passé que je déteste en évoquant son nom et notre partage.
— Vous savez, je ne vis plus seul. Ce garçon dont je vous avais parlé, vous vous souvenez?
— Oui, effectivement, un garçon très jeune que vous aviez jugé nécessaire d'éloigner de vous.
— Oui, Yan… Et bien, il est revenu. Nous vivons ensemble depuis trois mois.

> Suite

Posté par kitty78 à 16:09 - LE DÉGEL (roman en cours) - Commentaires [8] - Permalien [#]

Commentaires

La fatigue te va bien ...

Posté par klegdouarn, 01 mars 2008 à 21:04

Je n'y connais rien en "psy" et je ne sais pas combien de séances il a déjà derrière lui, mais je vois qu'Yvan joue pas mal le jeu. J'ai comme l'impression que ça pourrait bien se passer pour lui si cela continue ainsi.
Merci pour ce nouvel épisode.

Posté par Cornus, 01 mars 2008 à 21:55

Première lecture : Je suis complètement jaloux ! Cette scène est vraiment réussi.(oui, je sais, je radote.)

Posté par Pierre-Yves, 01 mars 2008 à 23:43

Kleger > Merci, mais elle me rend bien peu productive, hélas!

Cornus > Je n'ai moi-même jamais mis les pieds chez un psy, mais j'ai eu quelques témoignages et je me suis plue à imaginer la psy idéale :)

Pierre-Yves > Tu sais bien comme ces sortes de radotages m'enchantent! :)

Posté par Kitty78, 02 mars 2008 à 09:43

oui, cette séance se teint, est assez vraisemblable je veux dire. J'ai lu cela avec un sentiment étrange, car vécu çà l'année dernière, et je parlais beaucoup de sexe aussi et m'en excusais par avance...

Posté par karagar, 02 mars 2008 à 23:21

se tient, of course

Posté par karagar, 02 mars 2008 à 23:22

Sofasex

Ah, le divan analytique et son invitation au voyage initiatique !
N'a-t-il pas des charmes diaboliques ? Lieu des exhibitions les plus audacieuses, les plus intimes, les plus obscènes. Sofa détenteur de secrets impudiques, de fantasmes pervers, de traumatismes sexuels,...
Sa présence capiteuse suffit à me paralyser.

Ouais, super, on s'y croirait,... voilà ce que j'aurais dû te dire !

Bizous

Mathys

Posté par Mathys, 03 mars 2008 à 08:39

Karagar > J'imagine en effet qu'il ne doit pas être évident de vaincre sa pudeur à ce sujet…

Mathys > Oui, un déballage qui peut paraître passablement malsain au prime abord et qui pourtant est là pour "assainir", éclaircir et démêler.

Posté par Kitty78, 04 mars 2008 à 08:12

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