Mau le clochard et Vic l'innocent discutent au soleil d'automne, sur un banc public, près d'une gare RER parisienne.
— Dis-moi, Mau, pourquoi ces gens courent-ils ?
— Tu vois bien, pour attraper leur bus.
— Ils pourraient ne pas courir et attendre le suivant.
— C'est vrai, oui, mais ils sont pressés.
— Donc on pourrait dire que ces gens ne courent pas après un bus mais plutôt après le temps.
— Oui, on pourrait dire ça…
— Mais, Mau, toi qui es vieux et qui sais tout, pourquoi les gens courent-ils après le temps ?
— Et bien dans ce cas précis, c'est parce qu'ils ont hâtent de retrouver les obligations réconfortantes de leur foyer.
— Les obligations réconfortantes de… Mais, Mau, dis-moi. Comment des obligations peuvent-elle être réconfortantes ?
— Et bien parce qu'elles rassurent et qu'un repos mérité leur succède.
— Donc, au fond, ce n'est pas après leurs obligations que les gens courent, mais après le repos ?
— Et bien oui, ce n'est pas faut.
— C'est étrange.
— Qu'est-ce qui est si étrange, Vic?
— Et bien, que les gens courent pour se reposer. Tu m'avais dis un jour, souviens-toi, qu'il n'y a de repos que dans la mort.
— C'est vrai, oui.
— On pourrait donc dire que ces gens courent après la mort ?
— Effectivement, effectivement, tu n'as pas tort.
— C'est vraiment étrange.
— Tout est étrange mon petit Vic, tout est étrange…
— Et toi, Mau, pourquoi ne cours-tu pas comme eux?
— Parce que je n'ai besoin ni de repos ni de temps. Je n'ai que ça. Et puis, j'ai couru, tu sais, lorsque j'étais jeune. Exactement comme eux.
— Pourquoi as-tu cessé ?
— Un jour je me suis dit que ça ne valait pas la peine. Le prix à payer était trop cher pour finalement bien peu de réconfort et de repos.
— Le prix à payer?
— Oui. Courir du matin au soir peut user autant que la rue, gamin, crois-moi. J'ai 75 ans, tu vois, et je ne serais sans doute pas arrivé à cet âge si j'avais continué.
— Tu ne regrettes pas?
— Quoi donc?
— De ne plus être comme eux?
— Et bien, mon jeune ami, à la vérité, lorsque je les regarde, j'oublie mes quelques regrets — et je n'en ai pas tant — et je me dis que je préfère attendre la mort que de lui courir après.