Charles-Edouard crut tomber à la renverse. Le pas en suspens, captivé tout entier par ce qu'il venait d'apercevoir à l'intérieur de cette insignifiante brasserie, sa foi prit d'un coup un essor fabuleux. Depuis le temps qu'il cherchait un talent digne de ce nom! En vérité il avait quasiment renoncé à le trouver.
Jamais il ne mettait les pieds dans ce quartier. Que cela arrivât un samedi matin, de surcroît, parait d'autant plus l'événement d'une aura de miracle. En dix ans, il n'avait en effet pas dû lui arriver plus de trois fois de se rendre à un rendez-vous professionnel un samedi matin. C'était un signe. Aucun doute, Dieu était avec lui et avait, dans sa grande bonté, mis la perle rare sur sa route.
Le nez collé à la vitre, il s'échina encore un instant à tenter de détailler cette main, ce crayon, ce dessin sublime puis, n'y tenant plus, revint sur ses pas. Il fallait qu'il parle à cette personne de toute urgence. Il poussa la porte de la brasserie et pénétra le lieu dans un grand mouvement de cape digne de son titre de noblesse, titre auquel pourtant il ne pensait qu'en présence de sa chère mère, c'est-à-dire presque jamais. Ne prêtant aucune attention aux personnes présentes, au décor, ni même au brouhaha des voix sur fond de match de foot, — nombre de détails qui, en temps normal, auraient heurté son goût immodéré des choses raffinées — il fonça droit vers son but : l'inconnu qui dessinait, une personne, précisément qui dessinait comme seuls les génies dessinent. Que la perfection des lignes qu'il avait pu entrevoir puisse avoir été accouchée ici, dans des conditions si sommaires, sur une table de Formica d'une propreté douteuse, dans cet endroit sans autre attrait qu'un peu de pauvre chaleur humaine, lui donnait l'impression d'être victime d'hallucinations. Mais après tout, il arrivait parfois que l'on trouvât un diamant dans la fange… Il fallait qu'il voit cela de plus près. Si la bonne séance ne l'en avait empêché, il se serait assis d'office en face de l'individu providentiel. Providentiel à quel point? Cela restait encore à voir. Rien n'était gagné. Cette personne, après tout, travaillait peut-être pour un concurrent.
— Excusez-moi, puis-je me présenter?
L'inconnu dont il ne percevait depuis tout à l'heure qu'une opulente tignasse sombre, tout à sa tâche, ne broncha pas.
— Pardon, excusez-moi, insista Charles-Edouard, forcé de lui brandir sous le nez sa main gantée.
Le garçon — car c'était bien d'un garçon qu'il s'agissait et qui plus est, de toute évidence, très jeune — leva le nez avec l'air de quelqu'un qu'on réveille au milieu d'un rêve.
— Pardonnez mon impolitesse. Je suis réellement désolé de vous déranger mais c'est un peu un cas de force majeur, héhé. Je me présente : Charles-Edouard de la Bressonnière.
Le jeune homme posa son crayon pour serrer la main qu'on lui tendait, ni trop fermement, ni trop mollement. Ce nom à rallonge, cette façon de parler fort, cette quasi obséquiosité… et ces vêtements. L'élégant trouble-fête n'avait rien d'un gars du quartier. D'un coup d'œil, d'un seul, il lui posa mentalement sur la tête un magnifique chapeau haut-de-forme.
— Robin Rivière. Bonjour, répondit sobrement le dessinateur.
Troublé par le regard perçant et pourtant indéniablement bienveillant qui le dévisageait, Charles-Edouard émit un petit rire contraint.
— Enchanté. Puis-je m'asseoir?
— Oui. Si vous voulez, dit Robin avec un sourire.
— J'ai vu ce que vous faisiez en passant. C'est tout à fait sublime. Vous avez un talent…
Les mots "sublime" et "talent" auraient dû faire un effet immédiat, mais Robin s'était déjà remis à dessiner. Il savait que son admirateur impromptu allait se mettre à parler sous peu. Les admirateurs impromptus se mettaient toujours à parler à un moment ou un autre. C'était souvent ainsi lorsqu'il dessinait en public. Charles-Edouard, de son côté, avait tant l'habitude que son allure et sa belle voix chaude en imposent qu'il se sentit comme pris au dépourvu par l'indifférence du jeune artiste. Un peu dépité, il déglutit. Il regarda la mine de plomb finement taillée accomplir quelques nouvelles merveilles sur le papier et se résolut à sortir sa carte de visite.
— Puisque vous êtes occupé, voici ma carte. J'ai une proposition professionnelle à vous soumettre. J'aimerais beaucoup que vous m'appeliez. Nous conviendrons d'un rendez-vous selon vos disponibilités.
— Un rendez-vous? Non, on peut discuter maintenant, vous ne me dérangez pas, dit Robin, rassurant. Vous avez parlé d'un cas de force majeur?
— Oui, en effet. Vous connaissez sans doute Jean Saint-Lyre.
— Le couturier? Oui. Tout le monde le connaît. Enfin, son nom… J'aime bien ce qu'il fait.
— Je travaille pour lui.
— Ça doit être cool.
Charles-Edouard était sidéré. Un être humain normal aurait, à ces mots, suspendu toute activité autre que celle de boire ses paroles mais Robin poursuivait son œuvre, imperturbable, se contentant de lui jeter un bref coup d'œil de temps en temps, entre deux coup de crayon, sans doute plus par politesse que par réel intérêt. Il était clair que ce jeune homme était déjà pris ailleurs. Son absence de réaction en était le signe flagrant.
— Monsieur Saint-Lyre cherche de jeunes talents pour une collaboration des plus sérieuses sur ses prochaines collections, poursuivit-il malgré tout. Je suis chargé de cette recherche…
— Et ça donne quoi?
Charles-Edouard perdit de sa superbe. Ce garçon savait aller à l'essentiel!
— Rien du tout, hélas. J'ai écumé tous les ateliers de création textile, toutes les écoles d'art de France et de Navarre, j'ai présenté au Boss un tas de gens. Personne ne l'a convaincu pour le moment. J'ai même commencé à prospecter à l'étranger… Je me sens au bord du licenciement, à vrai dire.
— Et vous pensez que ce que je fais pourrait lui plaire?
— En toute honnêteté, oui. Il faudrait que vous m'en montriez un peu plus, mais j'ai peu de doute.
— Pas de problème. On fait un saut chez moi et je vous montre plein d'autres planches.
— Vous habitez dans ce quartier? Interrogea Charles-Edouard, retenant in extremis une moue de dégoût.
— Oui, à deux rues d'ici, répondit Robin en remballant son matériel de dessin, mine de plomb, crayons, gomme mie de pain, sanguines et fusains.
— Je ne voudrais pas abuser. Si vous n'avez pas le temps…
— J'ai tout mon temps. Pas de problème.
Une fois dehors, Robin constata que tout le monde se retournait sur eux. Son compagnon, plus grand que lui d'une tête, avec son long manteau noir de coupe sobre et de belle facture, sa  chemise immaculée à col montant et ses gants, avait, il est vrai, une allure de dandy un peu dix-neuvième siècle qui ne passait pas inaperçue. "Regarde ce guignol, on dirait Highlander!" entendit Robin à l'angle du pâté de maisons. Quelques mètres plus loin, il saisit clairement le mot "gothique" au vol. L'intéressé, tout à son regain d'espoir, ne sembla pas y prêter attention.
— Vous avez travaillé avec qui jusqu'à maintenant?
— Personne de connu si c'est ça que vous voulez dire. Je bosse chez un grossiste de prêt-à-porter dans le quartier Montorgueil. Je suis magasinier.
— Vous tenez un commerce, c'est cela?
D'où sortait donc ce gars-là pour ignorer ce que fût un magasiner? De quel siècle, de quel château, de quel conte?
— Non, mon patron fournit les magasins. Mon rôle c'est de gérer le stock, de ranger, trier, charger, décharger les fringues. C'est beaucoup de manutention et un peu de logistique. Mes collègues sont chinois. Il parlent à peine le français, ne savent pas le lire et font la même chose que moi. C'est assez physique mais pas chiant. Moi ça me convient.
— Et c'est correctement payé?
— C'est le genre de boulot où il te faut un plein temps, sinon tu ne peux pas vivre. On est payés au smic horaire. Avec les primes, j'arrive parfois autour de mille trois cent euros par mois, ce n'est pas si mal.
Charles-Edouard faillit s'étrangler en entendant cette somme dérisoire. C'était à peu de choses près ce qu'il avait dépensé au restaurant avec Solène le week-end dernier. Il se garda de tout commentaire et s'empressa de passer à un autre sujet. Malheureusement, lorsque son hôte poussa la porte d'un vieux bâtiment de piteux aspect, il ne put ignorer la misère de l'endroit. Les fissures dans les murs, l'odeur de graillon dans l'entrée et les marches creusées d'usure l'agressèrent toutes ensemble.
— Désolé, il faut monter les six étage à pieds, prévint Robin.
Une fois l'interminable escalier grinçant gravi, la minuscule chambre de bonne où vivait le garçon fit à Charles-Edouard l'impression d'une épouvantable cage à lapin. Jamais encore il n'avait mis les pieds dans un endroit d'une telle modestie, pour ne pas dire pauvreté.
— Mettez-vous à l'aise, faites comme chez vous, dis Robin tout heureux de recevoir. Je prépare un thé au jasmin, vous en voulez?
— Avec plaisir, répondit Charles-Edouard qui se demandait comment diable se mettre à l'aise dans un endroit aussi étriqué.
Il ôta gants et manteau, les déposa à l'extrémité du lit et s'assit à côté, du bout des fesses. Il détailla l'endroit. À part une belle quantité de bougies multicolores et multiformes posées au pied de l'unique fenêtre, tout semblait avoir été récupéré et personnalisé à la main — personnalisation qui, il est vrai, reflétait une authentique créativité et un sens des couleurs indéniable —, ce "tout" se résumant à un lit, celui sur lequel il était assis, une commode, une table basse et deux chaises. Lorsque Robin revint du coin cuisine/douche avec deux tasses fumantes à la main Charles Edouard eut la malencontreuse idée de se lever. Il se cogna évidemment la tête à la sous-pente inclinée.
— Ça m'arrivait tout le temps au début, commenta calmement Robin. Ça va? Vous ne vous êtes pas fait mal?
— Non d'un chien, comment arrivez-vous à vivre ici? Vous êtes terriblement à l'étroit, s'indigna l'aristocrate en se frottant le sommet du crâne.
— Avec ce que je gagne, c'est déjà bien que j'ai un toit sur la tête. Et encore, je n'ai pas eu à chercher, c'est ma cousine qui avait trouvé cette chambre. Elle n'a pas supporté Paris et me l'a laissée. Dès qu'elle est revenue en Normandie, moi j'en suis parti. L'aubaine!
— Vous aimez donc Paris contrairement à votre cousine.
— Je suis dingue de cette ville! S'exalta-t-il. Regardez-moi cette vue sur les toits. Qui ça n'inspirerait pas?
— Votre vie vous plaît, on dirait.
— Je ne me plains pas. Quand je compare à la vie de mes parents… Il ont une petite exploitation agricole. Il font dans la vache et un peu dans la brebis. J'ai été leur garçon de ferme jusqu'à mes dix-huit ans, jusqu'à ce que je les quitte, en fait. Ce n'est pas que je n'aimais pas ça, mais je ne me voyais vraiment pas faire ça toute ma vie. Reprendre la ferme, tout ça, pfffff… Je n'ai pas assez d'attachement à la terre. Comme dit mon paternel, c'est un truc qu'on a ou qu'on n'a pas. Et, vous savez, chez nous, ce n'est pas comme à la ville ou comme chez les riches. A ta majorité, tu prends la suite de tes parents ou tu t'en vas vivre ta vie ailleurs. Sauf si tu fais des études…
— Et vous n'avez pas fait d'études?
— Non. J'ai été jusqu'au bac. Ça m'a suffit!
Charles-Edouard comprit mieux d'où lui venait ce teint frais inhabituel chez le parisien type. La vie dans la grande cité n'était pas encore parvenue à lui en effacer le carmin des joues. Ce Robin avait tout des jeunes garçons des tableaux du Caravage qu'affectionnait sa chère Solène : la peau pâle, la jovialité des traits, les boucles brunes et les quelques rondeurs de la prime jeunesse.
— Vous avez de l'or dans les mains. Vous n'avez jamais pensé à vendre vos dessins, à vivre de votre talent?
— Vous avez un hobby dans la vie?
— Heu, oui. Le golf.
— Vous n'auriez pas l'idée de vivre du golf. Et bien moi le dessin, c'est pareil. Je dessine pour le plaisir.
— Oui, mais vous, contrairement à moi au golf, vous excellez. Et vous pourriez avoir envie d'en faire profiter les autres.
— Je ne connais personne. Il faut connaître du monde dans ce milieu pour percer.
— Et bien, vous me connaissez moi, maintenant. Montrez-moi donc votre travail.
Robin but encore une gorgé de thé, sourit à son invité et sortit de derrière la commode trois cartons à dessin format raisin. Il ouvrit le premier en grand sur le lit.
— Ça, c'est ma série sur les elfes. C'est Le Seigneur des anneaux qui m'a inspiré. Je me suis mis à imaginer des tas de vêtements d'elfe. Des accessoires aussi, vous voyez, des armes de poing, des bijoux, des talismans.
— C'est de toute beauté. Vos tenues elfiques plairaient à bien des humaines que je connais, fit Charles-Edouard, plus bouleversé qu'il ne l'aurait cru à la vision de tant de finesse dans le détail, par l'harmonie et la subtilité des teintes.
— Vous pensez?
— J'en suis on ne peut plus certain!
Robin laissa son invité regarder par lui même tout son content, à son rythme, en faisant très peu de commentaires. Charles-Edouard s'absorba religieusement dans sa contemplation, partagé entre un profond soulagement et une euphorie dont il ignorait jusqu'à maintenant qu'elle fît partie de la palette des ses sentiments.
— Robin Rivière, vous êtes mon homme! S'exclama-t-il.
— Je vous laisse quelques planches si vous voulez.
— Que me dites-vous là, malheureux! Règle numéro un : ne jamais laisser ses originaux à qui que ce soit. Ja-mais.
— Mais…
— Je vais photographier quelques uns de vos dessins afin de pouvoir en discuter avec le directeur artistique du Boss, déclara Charles-Edouard en dégainant d'on ne sait où un minuscule appareil photo numérique.
Ils se mirent près de la fenêtre pour avoir un éclairage naturel et sélectionnèrent ensemble une vingtaine de dessins qui finirent tous dans la carte mémoire du petit bijou technologique.
— Charlie, va être sur le cul. Passez-moi l'expression, huhu! Se réjouit Charles-Edouard en faisant rapidement défiler ses prises de vues sur l'écran de son appareil-photo.
— Pourquoi vous ne les montrez pas directement à votre boss?
— Il n'y a que cinq personnes qui sont autorisées à approcher M. Saint-Lyre. Je n'en fais pas parti. En revanche, je suis le bras droit du directeur artistique, Charlie Donat, qui est lui-même l'une de ces cinq personnes.
— Et qui sont les quatre autres?
— Son attachée de presse, la couturière en chef, son comptable et le directeur de casting qui est également chef de la photographie et, accessoirement, son petit ami. Monsieur de Saint-Lyre est âgé et a besoin de calme et de solitude. C'est pour cela qu'il limite à se point son entourage professionnel.
— Je comprends.
— Robin, vous êtes ma providence, dit haut et fort Charles-Edouard en remettant son manteau.
— Et si ça marche? Si ça plaît à votre boss? Que va-t-il se passer?
— Ce qui va se passer? Et bien, mon ami, si cela plaît comme je pense que cela peut plaire, préparez-vous à ce que votre vie change. Dans peu de temps, c'est peut-être vous qui direz de moi que je suis votre providence!
Robin lui sourit avec un sentiment mêlé d'inquiétude et d'excitation.
— Je vous appelle dès que j'ai un retour. Ai-je pris votre numéro, étourdi que je suis?
— Ça m'étonnerait, je n'ai pas le téléphone.
— Vous n'avez pas… Comment est-ce possible?
— J'appelle mes parents une fois par mois à la cabine, en bas de la rue. Je ne vais pas faire les frais d'un abonnement pour si peu.
— Et pour vous joindre, comment font les gens?
— Et qui voudrait me joindre? En dehors de la boulangère et de mes collègues que je vois tous les jours, je ne connais personne. Vous savez, ça fait à peine un an que je vis ici.
Charles-Edouard fit un rapide calcul. Ce garçon n'avait donc que dix-neuf ans. L'essentiel était qu'il fût majeur.
— Bon, très bien. Vous, appelez-moi en fin de semaine au numéro que je vous ai laissé. Si j'apprends quelque chose plus tôt, je viendrai frapper à votre porte.
— Ok. Je suis chez moi vers dix-huit heure en général.
— Très bien. A bientôt, donc.
— A bientôt.
Ils se serrèrent la main et Robin referma la porte derrière lui. Surprenante rencontre, se dit-il. Il rangea ses planches éparses calmement. Il n'était pas du genre à s'emballer, mais il avait tout de même hâte de voir où cette histoire le mènerait.

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