Dès le mardi suivant, fou de joie, notre sémillant Charles-Edouard débarqua chez Robin à dix-neuf heures pétantes. Comme il s'y était attendu, les dessins du jeune artiste avaient énormément plu à Charlie Donat, le directeur artistique. Ils avaient en conséquence le feu vert pour préparer une sélection plus draconienne à montrer au grand couturier Saint-Lyre. Ils s'y consacrèrent toute la soirée, à genoux tous les deux sur le sol, face au lit de Robin, seule surface plane assez importante pour s'étaler un peu. Robin avoua que c'était toujours dans cette posture plutôt ascétique qu'il dessinait. Charles-Edouard jugea qu'il avait d'autant plus de mérite.
Lors de cette première collaboration sérieuse autour de ce qui n'avait jamais été pour lui qu'une passion très personnelle, à savoir ses dessins, Robin découvrit un homme aussi avisé que raffiné, riche de conseils judicieux. Il sut ne pas se formaliser du ton directif que celui-ci prenait parfois lorsqu'il s'emballait et finit même par percevoir comme une originalité attachante son entêtement désuet à vouvoyer, sa théâtralité prolixe et, d'une manière générale, ses manières indéniablement anachroniques qui pouvaient prêter à sourire.
Il n'était pas loin de minuit lorsqu'ils tombèrent enfin d'accord sur les dix dessins élus. Dès le lendemain, pendant que Robin était au travail, Charles-Edouard se débrouilla pour les faire numériser en urgence chez un excellent photograveur de sa connaissance spécialisé dans la reproduction d'œuvres d'art. Comme ce photograveur était un ami, le délai d'attente fut court, aussi, les épreuves furent-elles prêtes dès le vendredi suivant. Le résultat était magnifique. Non seulement les couleurs d'origine avaient été parfaitement respectées, mais le papier matière choisi mettait en valeur la délicatesse du trait sensible de l'auteur.
Les deux garçons s'attelèrent ensuite tout le week-end à la confection du support relié dédié à la présentation des dix superbes reproductions. Pour se faire, il prirent cette fois leurs quartiers chez Charles-Edouard où, au contraire de chez Robin, l'espace ne manquait pas. S'improvisant habiles artisans, ils découpèrent, calèrent, collèrent sous l'œil vaguement amusé et peut-être même non dénué d'un léger mépris, de la promise de Charles-Edouard, "la Belle Solène", comme il aimait à la nommer. Elle était sa princesse du Moyen-Âge, sa déesse, sa raison de vivre. Il la vénérait, lui passait tout ses caprices et vivait dans la peur constante qu'elle lui échappât. Elle s'amusait de cette crainte et même, à l'occasion, en usait pour le dominer. Brillante avocate en droit des affaires internationales de son état, cette grande rousse pâle à la silhouette renversante, d'une beauté rare autant que hautaine, fit à Robin une impression assez glaçante. Non pas qu'il se sentit intimidé par elle — il n'était pas du genre à se laisser intimider par qui que ce soit — mais la façon dont elle s'adressait à son conjoint, lorsqu'elle y condescendait, était fort suffisante malgré toute la correction qu'elle y mettait. Avec lui, elle se montra polie et distante et ne manifesta qu'une curiosité minimale pour leur ouvrage et pour ses dessins. Mais, au-delà de ces détails qui après tout ne le touchaient pas, Robin ne perdit pas une miette du spectacle qu'elle offrait. Ondulant harmonieusement sur ses chevilles ciselées et parfaites, elle allait et venait, tantôt avec des dossiers sous le bras, tantôt avec son téléphone portable collé à l'oreille, puis disparaissait dans une autre pièce. Ses quelques apparitions furent en tout point remarquables et constituèrent pour lui l'occasion rêvée d'observer dans son habitat naturel une grande bourgeoise racée telles que celles qu'il admirait dans les rues parisiennes à longueur de temps et dont le raffinement vestimentaire l'inspiraient presque autant que celui des merveilleuses petites touristes japonaises. L'habitat en question, un huit pièces gigantesque divinement décoré, respirait la richesse. Il aurait voulu pouvoir en étudier chaque détail, s'appesantir sur chaque meuble, chaque étoffe, chaque objet, cependant il n'était pas là pour ça.
— Voilà, c'est parfait, déclara Charles-Edouard avec satisfaction, une fois apportée la touche finale. Je remets ça à Charlie demain à la première heure et il transmettra au Boss. La reliure aura largement eu le temps de sécher d'ici là.
Robin feuilleta la belle ouvrage, très prudemment afin de ne rien abîmer.
— Ça me fait drôle de voir mes gribouillages mis en valeur, comme ça.
— Vos "gribouillages"? Ne dénigrez pas votre travail avec de tels mots, s'offusqua Charles-Edouard.
Il lui prit délicatement l'objet des mains et en vérifia avec soin toutes les finitions. C'était beau comme du Mozart. Il en eut les larmes aux yeux.
— C'est magnifique. Vous êtes un génie.
— On verra si votre boss pense la même chose, dit Robin, un peu surpris de l'émotion de son comparse.
Charles-Edouard plaça le précieux volume dans une enveloppe à bulles et le glissa en lieu sûr dans la grande sacoche de cuir qu'il avait réservée à cet effet.

Comme prévu, le talent de Robin enthousiasma le couturier. Cet enthousiasme se traduisit par un nouveau miracle : une invitation émanant de l'illustre personnage lui-même. Charles-Edouard retrouva le jeune artiste dans la brasserie même où il l'avait découvert pour lui annoncer l'incroyable nouvelle.
— Mon Dieu, répétait-il, le Boss veut vous rencontrer! Vous rendez-vous compte? Il veut vous rencontrer!
— Oui, c'est cool.
— Comment cela "c'est cool"? C'est tout ce que vous trouvez à dire? "C'est cool"? Mais vous ne vous rendez pas compte! C'est bien plus que "cool"! C'est une chance inouïe.
— Il aime mon travail et veut savoir qui je suis. Ça me semble normal…
Charles-Edouard, qui lui était anéanti d'émotion, fixa un moment, sans émettre un mot, ce jeune homme d'un prosaïsme si troublant que rien ne semblait atteindre.
— Du haut de vos dix-neuf ans, vous êtes déjà blasé ou quoi?
— J'ai vingt ans, pas dix-neuf, rectifia Robin. Et non, pas du tout, je ne suis pas blasé. Au contraire, je suis très content que ça arrive.
— Content? C'est tout?
— Heu… Oui : content.
— Vous me sidérez. Vous prenez toujours les choses ainsi, avec ce calme olympien?
Robin but une gorgée de bière en considérant son interlocuteur. Il est vrai que le tempérament tout feu tout flamme de ce dernier contrastait étonnamment avec le sien.
— Sur mes bulletins scolaires, en troisième, je me souviens, ma prof principale écrivait "élève placide, devrait participer davantage". Héhé, "placide"! Elle ne se doutait pas de tout ce qui se passait dans ma tête.
— Mais je suis absolument d'accord avec cette prof. C'est vrai que vous être placide.
— Vous trouvez? Je n'aime pas ce qualificatif. C'est plutôt péjoratif, non? Je préfère ce que m'a toujours dit ma mère : "Mon chéri, c'est incroyable comme tu as le caractère de ton grand-père maternel, tu es la force tranquille".
— Quoi qu'il en soit, Robin, j'espère que vous mesurez bien la chance que cela représente pour vous de rencontrer cet homme. Il vous a remarqué. Il veut parler avec vous. Il va sans doute vous poser énormément de questions, vouloir savoir ce que vous avez dans le bide. Cela ne vous intimide-il pas?
— Pourquoi? Je n'ai rien à cacher. Puis, il ne va pas me manger. On va discuter, faire connaissance. C'est tout.
— Mais, enfin, non ce n'est pas tout! Vous ne semblez pas réaliser que cet homme est un demi-dieu. Il est connu sur toute la planète. Vous devriez être impressionné, s'indigna Charles-Edouard.
Le garçon balaya cette réflexion irrecevable d'un geste de la main.
— Moi, excusez-moi, je ne considère personne comme un demi-dieu. C'est un être humain comme vous et moi. Je serai en face de lui comme je suis en face de vous. Je serai moi. Je ne sais pas faire autrement, de toute façon, et je ne vois pas l'intérêt de faire autrement. Pourquoi voulez-vous que j'ai peur? Vous trouvez que je ne suis pas comme il faut?
— Non… Non, pas du tout, balbutia l'aristocrate, pris de cours par la limpidité de ses propos.
— Alors quoi?
— Je voue un respect sans borne à Monsieur Saint-Lyre et…
— Moi, je voue le même respect à tous les gens respectables. Je ne mets personne au-dessus de personne.
— Vous êtes anarchiste, donc.
— Hein? Pourquoi dites-vous ça?
— Non, pour rien, se rattrapa Charles-Edouard, sentant que la conversation allait dériver en terrain glissant.
— Charles-Edouard?
— Oui, Robin?
— Ça vous ennuierait beaucoup qu'on se tutoie?
— Ce n'est pas dans mes habitudes mais si vous y tenez.
— Sérieux, ça me fatigue le vouvoiement.
— Très bien, comme il vous plaira, mon ami, tutoyons-nous, tutoyons-nous. C'est bien ce que je dis, vous êtes anarchiste. Tous les gens de votre âge le sont, de toute façon… Je vois, mon jeune cousin Axel…
— On peut commencer maintenant.
— Quoi donc?
— À se tutoyer.
— Oui, bien sûr. "Tu" est anarchiste. Les jeunes de "ton" âge le sont tous. C'est mieux ainsi?
— C'est parfait, dit Robin avec un sourire ensoleillé des plus désarmants.

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