À travers ce magnifique sourire, le dilettantisme de ce garçon avait quelque choses de presque énervant à la longue. Il y répondit malgré tout. Il fallait qu'il fût assez honnête pour le reconnaître : se confronter à ce tout jeune homme apparemment si décontracté ne faisait que mettre en évidence sa propre confusion où sa vie personnelle le plongeait de plus en plus souvent ces derniers temps. Il était si las de la solitude, de son appartement immense, de l'évitement croissant de Solène. Plus il avait voulu la combler, moins il y était parvenu. Il la voyait s'éloigner de lui chaque jour davantage et ne savait qu'y faire. L'insidieux désamour pouvait-il seulement s'empêcher ? Encore ce soir, comme chaque soir, elle rentrerait à une heure impossible en prétextant un boulot monstre au cabinet. Comme chaque soir il allait faire le pied de grue en se rongeant les sangs, imaginant mille scenari hélas tous plus vraisemblables les uns que les autres. Tard dans la nuit, quand il l'entendrait enfin pousser la porte, il lui cacherait son sentiment d'humiliation et sa douleur, comme d'habitude. Il tenterait quelques gestes tendres qu'elle subirait sans y répondre, ostensiblement contrariée qu'il fût resté éveillé pour l'attendre, agacée qu'il lui sourit. Jusqu'à quand aurait-il la force d'endurer cela? Se noyer dans le travail était la seule parade qu'il avait trouvé jusqu'ici et il commençait à être épuisé.
— Cette brasserie est d'un bruyant, râla-t-il. Je me demande ce que tu trouves à cet endroit.
— J'aime bien venir dessiner ici ou boire un coup. Le patron est sympa et, en plus, — Robin se pencha vers lui, prenant l'air réjoui de quelqu'un qui va faire une messe-basse coquine — je crois que j'ai un ticket avec la serveuse. Elle s'appelle Farida. Tu l'a vue? Elle a la classe, non?
— Pas fait attention…
— Quelque choses te tracasse?
— Ce n'est rien… C'est seulement que je n'ai pas très envie de rentrer chez moi.
Il regretta immédiatement d'avoir prononcé ces mots à haute et intelligible voix et se demanda bien pourquoi il s'était ainsi laissé aller à la faiblesse d'avouer une part de son désarroi à ce garçon qui, somme toute, n'était qu'un étranger. Robin, de son côté, profita que son interlocuteur consultât l'écran de son téléphone portable pour l'observer attentivement. Comment avait-il pu ne pas remarquer plus tôt sa tristesse? Sa pâleur et ses joues creuses, si elles lui donnaient un charme certain, faisaient songer, au mieux à un Sherlock Holmes dépressif, au pire à un vampire en mal de sang. Il s'interrogea sur son âge qui devait se situer quelque part entre trente et quarante ans, mais ne sut l'évaluer plus précisément.
— Pourtant, si j'avais une femme comme la tienne, fit-il, rêveur.
— Justement, soupira l'autre en jetant un coup d'œil à sa montre.
Il était à peine dix-neuf heures. À songer à la soirée qui l'attendait, il fut saisi d'une bouffée d'angoisse. Robin ne le questionna pas plus avant. Après tout, les soucis conjugaux de cet homme ne le regardaient en rien.
— Moi, quand je n'ai pas envie de rentrer chez moi, je vais marcher. Ou je viens prendre un verre ici, ou, si j'ai un peu de sous, je me fais un cinoche…
— Moi, je reste au bureau le plus tard possible.
— Si ça te dit, on peut manger ensemble chez moi. En plus, j'ai fait les courses hier.
Peu habitué à improviser, cette proposition impromptue prit Charles-Edouard de court.
— C'est que je ne voudrais pas abuser, balbutia-t-il.
— Je prends ça pour un oui, s'enthousiasma Robin en enfilant sa veste. Tiens, je te laisse les clés et je te rejoins, je viens de me souvenir que je n'ai plus d'huile d'olive. Tu te souviens du chemin?
— Heu… Oui…
Charles-Edouard n'eut pas le temps d'ajouter un mot. Le garçon avait déjà disparu. Passablement ébouriffé par la spontanéité de ce geste de confiance, il considéra au creux de sa paume le jeu de clés qu'il lui avait remis d'autorité puis se leva à son tour. Il n'avait pas vraiment le choix. En route vers l'insalubre bâtiment où vivait le jeune prodige, il se prit à esquisser un sourire. Après tout, lui qui planifiait toujours tout, ça le changeait. Puis cela lui éviterait sans doute de se morfondre un soir de plus.
Sur le chemin, il avisa une boutique Nicolas. Autant pour fêter son léger regain de bonne humeur que le succès de Robin auprès de Saint-Lyre, il y entra pour acheter deux bouteilles d'un bon Champagne. Arrivé dans la chambre de bonne minuscule après s'être échiné en pestant sur la vieille serrure de la porte d'entrée, il les mit non pas au frigo mais sur le rebord de la fenêtre, calées entre le volet et la rambarde, de manière à ce qu'elles soient invisibles de l'intérieur. La température de ce début octobre serait idéale pour garder au frais le précieux breuvage. Content de lui, il fit un tour d'horizon, plus attentivement que les fois précédentes. Maintenant qu'il le connaissait un peu, il trouva que ce qui l'entourait dégageait la même fraîcheur que le résident des lieux. Hormis quelques vêtements éparses sur le lit et des livres empilés dans un coin à-même le parquet, la pièce mansardée était propre et rangée. En fait, il y régnait juste assez de désordre pour en faire un lieu vivant et juste assez d'ordre pour le rendre vivable.
Il regarda dehors. C'était l'heure entre chiens-et-loups. Les fenêtres alentour commençaient à rougeoyer de la chaleur des foyers et, sur le dégradé de velours turquoise du jour déclinant, les innombrables cheminées et antennes dentelaient de leurs formes l'horizon accidenté des toits. Il se dégageait du spectacle, pourtant familier, une telle harmonie que le jeune homme crut que les larmes allaient lui venir. C'est l'instant que choisit Robin pour entrer.
— Tu n'allumes pas? Fit celui-ci, atteignant le coin cuisine en trois pas pour aller y poser l'huile d'olive et un kilo de pommes.
— Si, si, balbutia Charles-Edouard, cherchant l'interrupteur d'un air égaré. Je regardais la vue…
Robin s'activa aux fourneaux le temps qu'il fallut pour concocter un risotto de sa spécialité pendant que Charles-Edouard, assis par terre le dos contre le lit, ses longues jambes étendues devant lui, se détendait, momentanément requinqué par la bonne odeur de cuisine et le petit verre de rouge que son hôte leur avait servi en guise d'apéritif.
— Tu sais quoi, mon petit Robin. Tout compte fait, on est très bien chez toi. C'est petit, mais on est bien!
Agenouillés à la japonaise de part et d'autre de la table basse, mangeant de bon appétit, ils trinquèrent, parlèrent d'avenir professionnel, firent des plans sur la comète, trinquèrent derechef… Charles-Edouard, que préoccupait le souci de bien préparer son jeune poulain à l'entretien qui l'attendait, lui transmit tout ce qu'il jugeait devoir savoir sur le grand Saint-Lyre allant même jusqu'à lui détailler son enfance et ses amours. Intarissable et passionné, il s'en fallut de peu qu'il oubliât le Champagne. Robin accueillit la surprise avec la joie la plus sincère, touché de l'attention. Las de la dureté du sol, ils investirent le lit à une place qui servait aussi de canapé et, de verre en verre et de fil en aiguille, se laissèrent emmener guillerettement vers les trois heures du matin. Peu après la dernière gorgée de champagne, Charles-Edouard s'endormit comme une brute dès que Robin eut le dos tourné. Ce dernier, aussi éméché que son invité, parvint non sans quelques difficultés à dégager la couverture coincée sous le corps inerte — les nuits étaient fraîches sous les toits —, se cala comme il put dans l'espace qui restait disponible et sombra à son tour.

Le lendemain, ce ne fut ni la chaleur du corps pressé contre son dos, ni le bras abandonné sur son flanc qui sortirent Robin du sommeil, non, ce fut le rythme régulier du souffle dans son cou. Cela faisait un bail qu'il rêvait qu'un souffle étranger vint lui balayer la nuque au réveil… Il ne bougea pas afin d'apprécier l'instant et se mit à sourire en songeant à la gène où leur posture plongerait Charles-Edouard si celui-ci venait à s'éveiller. Quoi qu'il en soit, il était bien agréable de sentir quelqu'un contre soi, même si ce quelqu'un n'était ni la délicieuse Farida, ni la jolie boulangère d'en bas. Dans les vapeurs érotiques où le matin le plongeait toujours, Robin se plut à imaginer les courbes voluptueuses de ces deux charmantes jeunes femmes. Il laissa dériver sa rêverie en se rendormant à moitié, mais un sursaut de conscience lui fit reprendre ses esprits juste à temps, avant que l'excitation sensuelle ne prenne une ampleur un peu délicate. Il s'extirpa sans attendre de la couverture et des bras de Charles-Edouard, quittant à regret leur chaleur pour la froidure de la mansarde, et partit sous la douche s'y ébrouer les idées.
Une bonne heure plus tard, alors que le soleil était haut dans le ciel, Charles-Edouard ronflait toujours. Le café était fait, les croissants posés sur la table et de plus, son téléphone portable avait vibré à plusieurs reprises. Robin jugea qu'il était grand temps de le réveiller. Il s'assit au bord du lit, prêt à le secouer en douceur, mais se ravisa aussitôt. Il dormait si bien, semblait si paisible. Il souriait même légèrement. C'était d'ailleurs troublant de le voir changé à se point. Les cheveux en désordre, la cravate desserrée et le col de chemise complètement froissé lui allaient très bien. C'était sexy… Robin avait toujours trouvé plus beau que tout le visage des filles qu'il avait eu la chance de voir endormies près de lui. Il y en avait eu trois, Marie, bien sûr, son amour perdu de Normandie, Sabine, l'étoile filante d'une de ses rares nuits de folie festive parisienne, et Kate, une petite anglaise un peu paumée qui avait partagé sa vie trois semaines durant l'été et qui avait disparue comme elle était arrivée, sans prévenir… Le sommeil rendait chacun à l'innocence et à la beauté. Charles-Edouard ne faisait pas exception.
Parce qu'il n'avait rien d'autre à faire de mieux  ce matin là, parce qu'on était samedi et que la personne à l'autre bout du fil qui cherchait à joindre l'endormi pouvait bien attendre, Robin s'absorba dans son agréable contemplation. Il se serait bien laissé aller à le toucher ou même à l'embrasser, pourquoi pas? Il avait tant de tendresse en lui qui ne demandait qu'à s'exprimer. Personne n'en voulait pour le moment, hélas. Toute cette tendresse gâchée…
L'été de ses quatorze ans lui revint en mémoire, son amitié avec Fred, le fils aîné des vacanciers qui cette année là avaient loué le gîte rurale non loin de la ferme de ses parents. C'était un garçon déluré et casse-cou pas beaucoup plus âgé que lui. Sous couvert de jeux d'explorateur, ils avaient planté une tente près du ruisseau et y avaient passé ensemble toutes leurs nuits et pas seulement pour y parler d'étoiles ou de pêche… Ils avaient découvert ensemble bien des choses agréables relatives à certains aspects importants des particularités masculines. Ils s'y étaient voués avec autant de spontanéité que des enfants à leurs jeux. Il sourit en repensant à leur entraînement intensif à s'embrasser sur la bouche, histoire d'être prêts le jour où une fille voudrait bien d'eux. Ils se donnaient des notes… L'entraînement avait finit par si bien porter ses fruits qu'il avait vite dérivé vers le "pour de vrai". Une vaguelette de nostalgie l'éclaboussa. Ca avait été les vacances les plus belles de sa vie. Il se souvint aussi de l'extrême tristesse où l'avait plongé le départ du garçon. Ils ne s'étaient jamais revus. Puis il y avait eu Marie, merveilleuse Marie. Sa blondeur et son sourire lui manquaient encore souvent. Elle était partie poursuivre ses études aux États-Unis et n'avait pas mis six mois à tomber amoureuse d'un autre.
Il soupira. Puisque l'amour faisait défaut, il était temps de penser à autre chose. Pour mieux se dégriser, il alla ouvrir grand la fenêtre sur cette belle journée d'automne, mis de la musique puis rangea la cuisine en faisant le maximum de bruit. À se régime, évidemment, Charles-Edouard émergea enfin. Il avait dormi si profondément, qu'il mit plusieurs secondes à comprendre où il se trouvait.
— Quelle heure est-il, mon Dieu? S'affola-t-il.
— Dix heures et quart.
— Je me suis endormi…
Robin se mit à rire.
— C'est le moins qu'on puisse dire!
— Nom d'un chien, regarde ça, dans quel état je suis! Se lamenta-t-il une fois debout, tentant vainement de défroisser ses vêtements.
— Café?
— Oui, merci.
— Ton téléphone a sonné plusieurs fois.
Charles-Edouard s'empara du portable. Ce n'était pas Solène qui l'avait appelé. Il en éprouva une vive déception. Il pouvait disparaître une nuit entière, elle s'en moquait. Il en était donc ainsi? Son indifférence à son égard en était arrivée à ce point? Il se rassit sur le lit, abattu.

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