Robin s'était arrangé pour quitter le travail plus tôt afin d'avoir le temps de repasser chez lui se changer. Muni d'un carton à dessin rempli de ses œuvres, il se rendit dans le seizième arrondissement, à l'adresse où se trouvait la maison mère de haute-couture Saint-Lyre. Ses locaux y occupaient tout un pâté de maison haussmanien. Il arriva dix minutes en avance devant l'imposante porte cochère agrémentée de poignées dorées et d'un digicode ultra-moderne. Il appuya sur le bouton "Porte" et poussa le lourd panneau de bois. Un superbe jardin japonais, agrémenté de quatre sculptures de marbre blanc aux formes vaguement féminines, occupait entièrement la cours carrée, déployant en son centre la splendeur d'un vénérable érable rougi par la saison. À droite, dans l'ombre du porche pavés d'antique pierres moussues, pierres qui avaient dû connaître les fers de bien des chevaux, l'entrée de l'accueil à double battants vitrés arborait à hauteur d'yeux l'enseigne Saint-Lyre. Elle était grande ouverte. Il régnait en ces lieux un mélange d'ancien et de moderne étonnamment harmonieux qui plut immédiatement à Robin. À l'intérieur aussi, c'était magnifique. En passant le seuil, il ressentit une bouffée d'irrépressible enthousiasme. On passait sans transition des pavés de pierre au parquet de bois clair le plus impeccable. À l'exception de quelques poufs et  coussins rouge et or richement brodés et de trois grandes photos de mode accrochées en hauteur, tout était immaculé, les murs, le grand canapé design, le vaste tapis, le lustre de cristal au plafond et même le comptoir derrière lequel une jeune femme brune tirée à quatre épingles se concentrait sur son écran d'ordinateur.
— Les plis sont au départ, dit-elle sans se donner la peine de lever les yeux ni même d'indiquer les plis en question, une pile d'enveloppes épaisses qui se trouvaient sur une table basse à l'entrée.
— Pardon? Répondit Robin qui n'avait pas compris de quoi elle parlait.
Elle daigna tourner son attention vers le visiteur et le détailla des pieds à la tête. Évidemment, un coursier avec un carton à dessin sous le bras plutôt qu'un casque sur la tête n'était pas chose fréquente.
— Vous êtes?
— Robin Rivière, fit-il en s'avançant. Bonjour.
— Bonjour. Que puis-je pour vous? Répondit-elle sans chaleur, visiblement contrariée que Robin ne fût pas le coursier attendu.
— J'ai rendez-vous avec monsieur Jean Saint-Lyre à dix-huit heures. Je suis un peu en avance.
— Avec Monsieur Saint-Lyre?
Elle le considéra comme s'il avait ajouté "sur la lune" au bout de sa phrase.
— Oui…
— Ah, ça, c'est impossible, Monsieur Saint-Lyre ne prend aucun rendez-vous. Je ne sais même pas s'il est dans les murs.
— Je viens pour lui montrer mes dessins. C'est Charles-Edouard de la Bressionnière et Charlie Donatt qui ont organisé cette rencontre, expliqua Robin qui commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient les choses.
— Dans ce cas… Attendez un instant, dit-elle en décrochant son téléphone, l'air déterminé.
— Monsieur Donatt? J'ai ici un certain Monsieur Robin Rivière qui dit avoir rendez-vous avec Saint-Lyre …  Ha bon ? … Très bien, monsieur. Oui. Évidemment ! … Très bien, je lui dis.
Subitement rougissante, elle sortit de son repère et vint serrer la main de Robin avec empressement.
— Excusez-moi, Monsieur. Enchantée de vous rencontrer. Je n'avais pas réalisé qui vous étiez. Vous auriez dû commencer par cela : me dire que vous étiez le nouveau styliste. Tout le monde parle déjà de vous ici, tout le monde a hâte de rencontrer le jeune  génie que Charles-Edouard a découvert !
Elle lui désigna le somptueux canapé blanc.
— Mettez-vous à votre aise en attendant Charlie. Il arrive de ce pas. Il va vous introduire. Désirez-vous un café, un verre d'eau, un thé peut-être ?
Mais Robin n'eut ni le temps de répondre, ni le temps de se mettre à l'aise, Charlie, la cinquantaine grisonnante et sportive, s'avança d'un pas souple, se présenta, lui serra la main et l'entraîna dans son sillage.
— Le maître des lieux vous attend dans son antre, dit le directeur artistique en appuyant sur le bouton du quatrième étage du luxueux ascenseur dans lequel ils venaient de pénétrer. Ne soyez pas impressionné, soyez vous-même. Jean est un homme charmant, une grande âme. Vos dessins l'ont impressionné autant qu'ils m'ont impressionné. Il se fait une joie de faire votre connaissance. Moi aussi, bien sûr, et tous les deux nous aurons très vite l'occasion de nous reparler.
Arrivés à destination, il lui désigna l'une des deux portes qui se trouvaient sur le pallier. Un rayon de soleil oblique venant de la rue dessinait la structure de la fenêtre sur le parquet et empiétait un peu au bas de la porte en question. Ça faisait un triangle, comme une flèche de lumière. C'était bon signe, se dit Robin.
— Frappez et entrez. Il sait que c'est vous. Je dois vous laisser. À très bientôt, fit l'homme pressé en le saluant de la main, alors que les battants de l'ascenseur se refermaient sur lui dans un bruit feutré.
Robin frappa trois coups et entra. La première chose qu'il perçut fut une subtile odeur d'encens, mais la pénombre où la pièce était plongée contrastait si bien avec l'extérieur que tout d'abord il n'y vit goutte.
— Par ici, jeune homme.
Il se dirigea dans la direction d'où venait la voix, évitant de justesse ce qui devait être un paravent, et s'avança vers son hôte. Il s'accoutumait déjà à la faible luminosité et ce qu'il distingua autour de lui le stupéfia. Partout dans la vaste pièce, très haute de plafond et agrémentée de quatre fenêtres adaptées en proportion, régnait un invraisemblable capharnaüm. De lourdes bibliothèques croulaient sous le poids de centaines de livres, peut-être même de milliers, et des piles de volumes de toutes tailles et de toutes épaisseurs qui n'avaient pu y trouver place jonchaient le sol en maintes endroits. Les murs, quant à eux, disparaissaient sous toutes sortes d'images aux formats variables  — gravures anciennes, photos, peintures, croquis de mode, études de nus — dont certaines étaient agrémentées de cadres. Tout cela cohabitait dans une improbable harmonie. Et c'était sans parler de tous les objets de décoration, œuvres d'art des quatre coins du Monde et autres bibelots, qui occupaient chaque coin et recoin de chaque étagère, de chaque vitrine, de chaque commode. Cette profusion baroque de choses où accrocher le regard donna presque le tournis à Robin.
Dos à l'une des fenêtres aux lourds rideaux tirés qui ne laissaient filtrer qu'un peu de lumière du jour, Jean Saint-Lyre s'avança à sa rencontre. Pour saisir la main qu'on lui tendait Robin hésita à poser son carton à dessins au pied d'une haute sculpture de chien qui semblait de bronze, une sorte de lévrier stylisé, puis se ravisa, le plaçant simplement sous son bras gauche.
— Ne faites pas attention au désordre. Toutes ces choses font partie de moi. Leur présence réchauffe mes vieux os.
— Je comprends, dit Robin. J'ai un peu la même tendance.
— Le tout est de ne pas se laisser envahir. C'est difficile lorsqu'on a la passion du beau.
Il évalua brièvement tous ces objets qui lui appartenaient comme si c'était la première fois qu'il les voyait et se mit à rire.
— On ne peut pas dire que j'y sois parvenu!
Robin songea que pour quelqu'un de presque quatre-vingt ans, le vieil homme au rire tonitruant avait fière allure. Lorsqu'il songeait à son pépé tout courbé et tremblotant qui avait le même âge, il se dit qu'il était cruel que la vie, selon qu'elle fût éprouvante ou aisée, pût changer les gens de manière si inégale.
— Je regardais votre merveilleux petit book. J'ai hâte d'en voir plus, je ne vous le cache pas.
— J'ai plein d'originaux là-dedans, mais ce n'est pas aussi bien présenté…
— Montrez-voir.
Il s'installèrent autour d'une table à tréteaux située près d'une fenêtre, seul endroit qu'assez de lumière baignait. Robin dénoua et ouvrit son carton comme il l'avait fait pour Charles-Edouard quelques temps plus tôt et laissa son hôte manipuler lui-même les planches. Celui-ci, ponctuait régulièrement d'un "superbe" ou d'un "très sensible" son observation minutieuse. Parfois il s'arrêtait plus longuement sur un dessin en particulier.
— Vous avez d'excellente idées. D'excellentes idées…
Plus il en voyait, plus il avait hâte d'en voir davantage. Lorsqu'il arriva à la dernière œuvre, il dû s'asseoir tant l'émotion était forte. Il sortit un mouchoir blanc de sa poche et s'en tamponna le front.
— Il se dégage de vos esquisses une grande maturité. Certaines de vos idées sont très abouties. Je suis absolument conquis. Mais, dites-moi, d'où vous vient donc votre inspiration? On m'a dit que vous aviez vingt ans, c'est bien cela? Et pourtant, quand je vois vos influences, on dirait que vous avez déjà fait quinze fois le tour de la Terre ou vécu plusieurs vies! Je ne suis pas loin d'être jaloux!
— Je n'ai jamais mis un pied hors de France, dit Robin en riant, éludant soigneusement la dernière remarque. Non, je crois que je suis une sorte d'éponge. Ma mémoire visuelle intègre tout ce qu'elle capte. Ça peut-être la forme d'un bourgeon, dans un square au printemps, les dessins sur l'écharpe d'une touriste japonaise — les filles japonaises m'inspirent énormément depuis que je suis à Paris —, ou une fissure sur le bitume, n'importe quoi… J'intègre tout et ça forme comme une sorte de matière première qui ressort au moment où je me mets à dessiner. Pourtant je n'ai pas une très bonne mémoire pour le reste.
— Voulez-vous un café?
— Avec plaisir.
Saint-Lyre se dirigea vers un grand bureau dont la surface était sans doute le seul endroit net et rangé de la pièce et se pencha sur l'interphone.
— Fabien, mon cœur, peux-tu nous rejoindre avec des cafés s'il te plaît? Merci.
Il s'assit dans un fauteuil de cuir et invita d'un geste Robin à venir le rejoindre.
— Maintenant que j'ai vu votre travail, nous allons faire connaissance. Je dois vous expliquer ce que j'attends de vous. Vous me direz ensuite si l'aventure vous tente.
Robin s'installa dans le canapé assorti aux fauteuils, croisa les jambes et, tout ouïe, attendit que Saint-Lyre parle. Il se sentait à l'aise, plus à l'aise qu'il ne l'avait jamais été. Il aimait déjà cet homme et savait déjà au fond de lui, que quoi qu'il dise, quelles que fussent les conditions, il dirait oui à l'aventure.
— Comme vous pouvez le constater, je suis vieux. Très vieux. Je suis fatigué et je n'ai plus l'inspiration qui m'a porté jusqu'ici. J'ai envie de me retirer, ou au moins de prendre la distance dont j'ai besoin maintenant. Cela fait une demi-douzaine d'années que je cherche un esprit créatif digne de me succéder, quelqu'un qui puisse comprendre la philosophie de la maison Saint-Lyre, qui sache continuer à faire rayonner notre enseigne bien après ma mort. J'ai fondé cette entreprise il y a cinquante ans… Un demi-siècle, vous vous rendez compte?
S'interrompant un instant, il considéra ce tout jeune homme qui l'écoutait les yeux brillants. Avait-il enfin devant lui la relève?
— J'ai toujours su m'entourer d'une équipe fidèle de grande qualité. Sans eux je serai comme un chef d'orchestre sans orchestre. En un mot comme en cent, vous l'aurez compris, je souhaiterais qu'à moyen terme, si cela fonctionne entre nous, que vous deveniez le nouveau "chef d'orchestre".
Robin déglutit sans savoir quoi répondre, totalement dépassé par le gigantisme de cette proposition. Le vieil homme sourit de son trouble.
— Evidemment, je ne vous mets pas au pied du mur. Il faut avoir le désir et les épaules pour le rôle que je vous propose : mon rôle… Vous prendrez le temps qu'il vous faudra. Par l'intermédiaire de Charlie, j'ai su ce que Charles-Edouard pense de vous. Humainement, je veux dire. Votre seul handicape est votre extrême jeunesse — je ne vous cache pas que j'aurais préféré que vous ayez une quinzaine d'années de plus — mais nous pourrons en faire un atout si vous possédez les qualités qu'on m'a dit que vous possédiez.
— Je ne sais pas quoi dire, balbutia Robin.
— Je vais vous expliquer les choses concrètement afin que vous puissiez y voir plus clair. Fabien, Charlie et moi-même avons beaucoup réfléchi au contenu du contrat que nous allions vous proposez. Vous prendrez tout votre temps pour le lire, le relire, et posez toutes les questions qui vous viennent. Ma comptable, Charlotte, répondra à toutes vos interrogations. Dans les grandes lignes, nous vous proposons de vous engager vis-à-vis de nous pour deux ans. C'est le temps que je me donne pour préparer mon départ. Pendant ces deux années, si vous acceptez notre offre, tous vos dessins de mode, idées textile, créations de vêtements, etc, appartiendront à la maison Saint-Lyre et seront signés de nos deux noms. Rien ne sera édité, créé, rien ne sortira sans ma validation. J'aurai mon mot à dire sur ce que vous faites. Nous serons souvent amenés à travailler ensemble.
Saint-Lyre attendit la réaction de son invité qui, depuis le début, buvait ses paroles sans chercher à l'interrompre.
— Qu'en dites vous ?
Robin leva les sourcils et se passa la main sur la nuque dans un geste de contenance.
— La vache! J'en dis que c'est génial… Mais je ne sais pas si je vais assurer. Je n'ai pas vraiment l'envergure.
— Ne vous mettez pas la pression. Vous, vous êtes là pour créer. Avoir des idées est la seule chose que l'on exigera de vous. Pour tout le reste l'équipe est là.
— Et puis je sais pas si j'aurai le temps de réaliser tout ce que vous voulez. J'ai un boulot à plein temps…
— Nous ne nous sommes pas bien compris. Il est évident que nous réunirons pour vous toutes les conditions matérielles nécessaires au parfait épanouissement de votre art. Vous aurez un salaire conséquent, une voiture si vous le désirez et Charles-Edouard vous aidera à trouver un logement à votre goût suffisamment spacieux pour y travailler à votre aise.
— Mais je n'ai pas assez de sous pour déménager tout de suite.
— Ce que j'essaie de vous dire, jeune homme, c'est que la Maison prendra tous vos frais en charge. Vous n'aurez plus à vous soucier de cela dès lors que vous aurez signé avec nous.
Cette information plongea Robin dans la perplexité. Un malaise l'envahit qu'il ne put dissimuler.
— Quelque chose vous chiffonne dans ce que je viens de dire?
— Oui… Je crois.
— Expliquez-moi.
— Ne le prenez pas mal, mais j'ai un peu le sentiment que vous m'achetez. Il se trouve que je n'ai rien de plus précieux dans ma vie que ma liberté.
— Votre franchise me plaît, dit Saint-Lyre avec un grand sourire attendri. On ne m'a pas menti sur votre pureté et votre désintéressement. Mais rassurez-vous, ce n'est pas vous que l'on achète, mais votre talent. Et pour deux ans seulement qui plus est. Et même durant ces deux ans où vous serez sous contrat avec nous, rien ne vous empêchera, si l'envie vous en vient, de réaliser des dessins pour d'autres dès lors qu'il ne s'agit pas de mode. Vous serez, au contraire, plus libre qu'aujourd'hui. Libre de dessiner, de créer du matin au soir, de partir en voyage nourrir votre inspiration. Réfléchissez, qu'avez-vous à perdre? Un petit boulot sans intérêt et un logement minuscule?
— Évidemment… Vu comme ça.

>> Suite <<