Robin décida de suivre ce que son intuition lui dictait. Il signa le contrat avec la maison de haute couture Saint-Lyre et démissionna de son emploi de magasinier. Pour le reste, il s'en remit à Charles-Edouard. Celui-ci fut désigné comme son agent attitré. C'était parfait puisque, non seulement ils s'entendaient bien, mais, en plus, d'instinct, Robin lui avait accordé sa confiance dès leurs premières rencontres. Pour commencer, Charles-Edouard l'aida donc, comme il était convenu, à chercher un logement. Ils n'eurent à en visiter que cinq avant de trouver le bon. Il s'agissait d'un duplex, de taille modeste mais bien agencé, situé au bord du canal de l'Ourcq dans le dix-neuvième arrondissement, arrondissement que, au grand damne de Charles-Edouard, Robin n'avait pas voulu quitter parce qu'il y avait ses repères. Perché au septième et dernier étage d'un immeuble récent, l'appartement se composait de trois petites pièces au niveau inférieur et d'un bel atelier lumineux, au-dessus, auquel on accédait par un escalier de métal en colimaçon qui rappelait celui d'un bateau. La grâce de cet escalier, tout particulièrement, avait conquis Robin à l'instant où il avait posé les yeux dessus. Il investit l'endroit comme s'il y avait toujours vécu, comme si chaque angle de chaque pièce n'avait jamais attendu que d'accueillir son talent.
Il assista également le jeune artiste dans ses obligations administratives, le conseilla pour s'équiper de tous les accessoires nécessaires au jeune parisien "dans le vent" qu'il allait devenir — à savoir un téléphone portable, un ordinateur dernier cri doté d'une solide connexion Internet et une garde-robe décente (c'est-à-dire autre chose que ses éternels jeans et basquettes). En moins de trois semaines, sa vie changea du tout au tout. C'était troublant, tout de même, de voir avec quelle efficacité redoutable certaines décisions pouvaient se concrétiser lorsque les moyens financiers et les relations y étaient. Le vivre autrement qu'en théorie, il fallait bien l'avouer, se révélait grisant. Pour couronner le tout, peu après son emménagement dans ses nouveaux quartiers, la jolie serveuse du bar, Farida, accepta de sortir avec lui. A force de la courtiser discrètement, la jeune femme avait fini par se laisser tenter. Leur relation s'annonçait légère et pleine de promesses.
Les semaines suivantes confirmèrent son bonheur tout neuf. Entre les heures à dessiner sous la verrière de son atelier, les réunions dans le seizième autour des enjeux et projets de l'institution Saint-Lyre, au milieu de tant de beau monde, et celles passées dans les bras ardents de Farida, Robin ne voyait plus le temps passer. Il n'en revenait pas de sa chance. Parfois, seul chez lui, travaillant à sa table à dessin pendant que la pluie tambourinait au-dessus de sa tête, un sentiment de sécurité et de félicité mêlées l'étreignait si fort qu'il avait comme l'impression qu'il allait imploser. Mais malgré tout ceci, tous ces changements positifs, Robin gardait la tête froide. C'était un tantinet trop beau et son bon sens paysan lui disait de rester vigilant. Pour se faire, il travailla d'arrache-pied, dormant peu, et peaufinant à l'envie des dessins magnifique, les plus aboutis qu'il eût jamais produits. Il parvint en effet à sortir de lui-même des images et des idées qui le surprirent lui-même, comme illuminées de sa toute nouvelle disponibilité d'esprit. Il prit également très au sérieux son intégration dans l'équipe de son nouvel employeur. Par exemple, il prit sur lui de travailler au moins un jour par semaine dans les locaux Saint-Lyre plutôt que chez lui, se rendit à toutes les invitations, même celles facultatives, et s'intéressa de près aux différents corps de métiers du milieu. En peu de temps, il devint ainsi une figure familière des employés de Saint-Lyre. Tous l'adoptèrent, du maître des lieux lui-même, à la standardiste, en passant par les photographes, l'homme de ménage et les maquilleuses. Même la couturière en chef, pourtant réputée pour être une terrible peau de vache, fut amadouée par son charme. Jean Saint-Lyre l'en félicita presque, tant lui-même avait eu du fil à retordre pour apprivoiser cette femme de caractère. Robin avait ce don de se faire apprécier de tous. Il n'avait pas d'ennemis et son humilité mettait chacun en confiance sans jamais éveiller de jalousie.
La seule ombre au tableau, c'était l'état moral de Charles-Edouard. Il avait beau ne rien dire de ses soucis personnels, de toute évidence ça n'allait pas fort dans son ménage. Il avait perdu le sourire et s'emportait pour un rien, s'excusant ensuite sans cesse. Aux questions qu'on lui posait il éludait ou mettait son irritabilité excessive sur le compte d'impitoyables insomnies. Malgré tout, il était aux petits soins pour Robin car c'était un excellent professionnel et rien ne l'aurait détourné de sa mission d'agent. Entre autres, il organisa pour le jeune homme plusieurs séjours à l'étranger afin qu'il s'immerge davantage dans le milieu de la mode et qu'il perfectionne son anglais parlé qui laissait encore à désirer. Il lui trouva également des formations complémentaires à sa demande. Robin put ainsi apprendre le dessin par ordinateur et se passionna pour la retouche d'image, activité pour laquelle il excella rapidement. Il bénéficia également de cours de nu, privilège auquel il avait si souvent aspiré. Il avait soif d'expérimentations et Charles-Edouard répondait à cette soif à la perfection. Ils formaient une excellente équipe. Ils partirent même ensemble deux semaines au Japon à l'occasion d'un salon dédié au stylisme, événement incontournable pour un néophyte comme Robin. A l'occasion de ce séjour, le garçon surprit plusieurs fois Charles-Edouard accroché à son téléphone, l'air désespéré, le ton suppliant ou menaçant. Il en entendit assez pour comprendre qu'entre lui et sa Solène, ça battait de l'aile… A plusieurs reprises Robin avait tenté d'aborder le sujet avec l'intéressé mais ce dernier fuyait systématiquement. "Je ne veux pas t'embêter avec ça", "Il y a de sales périodes, dans la vie, que veux-tu…", jetait-il, évasif. En réalité, l'idée de parler de sa souffrance le terrifiait, un peu comme si cela l'eût officialisée. Alors le garçon n'insistait pas et gardait ses mots de réconfort et son inquiétude pour lui, ne mesurant pas encore vraiment à quel point cela l'affectait.

Pendant que la vie de l'un s'élançait et que le moral de l'autre s'étiolait, l'hiver vint et s'installa sur la capitale.

Un soir, la période houleuse que rencontrait Charles-Edouard dans sa vie conjugale prit les proportions d'une catastrophe. Solène, la femme de sa vie, la future mère de ses enfants — ses enfants si beaux qu'il avait imaginés mille fois riant et courant dans ses jambes —, la sublime partenaire sur laquelle il misait tout son avenir depuis six années, Solène, la si belle, si exigeante Solène, le quitta définitivement. Leur incompatibilité semblait officielle. Elle était partie, non sans l'avoir auparavant, durant leurs semaines de guerre, éclaboussé de mépris, assassiné d'un venin assez acerbe pour le laisser exsangue d'amour propre.
Sur le moment, il se crut assez fort pour encaisser seul le terrible événement. Il n'en dit mot à quiconque. Cependant, quatre jours après, seul dans son immense appartement, il subit le contre-coup. Une crise de déprime pire que toutes celles qu'il avait déjà connues le prit à l'a gorge. Il lui sembla que sa raison lui échappait au point de se faire peur à lui-même. Il lui fallut agir. Sans réfléchir plus longtemps, il prépara une valise de vêtements et alla prendre une chambre d'Hôtel loin de son quartier, vers Saint-Michel, croyant que s'éloigner du lieu du drame l'apaiserait au moins un peu. Malheureusement, cette décision d'urgence ne recula que de quelques jours l'inéluctable écroulement.
Il ne put que se rendre à l'évidence : garder sa détresse pour lui une heure de plus le mettrait en danger. Mais il regarda autour de lui et ne vit personne. Alors, il réalisa combien il était seul, combien la relation exclusive qu'il avait entretenue avec Solène l'avait éloigné de tous. Parler de sa déroute à sa mère était inenvisageable. En bonne épouse de haut-gradé, elle ne tolérait de sa progéniture que force et maîtrise. Toute faiblesse exprimée, à ses yeux comme à ceux de son défunt héros militaire de mari, était assimilée à une défaillance. De son point de vue, toute forme de dépression méritait purement et simplement d'être éradiquée par un traitement de choc au même titre qu'une mauvaise grippe, c'est-à-dire par une bonne médication ou, le cas échéant, par un internement psychiatrique. Sa sœur en avait fait les frais durant son adolescence et n'en était pas sortie indemne de séquelles… Autant dire ce n'était pas vers elle que Charles-Edouard irait pour se confier! Il n'avait même pas encore osé lui avoué le départ de Solène. C'était dire la crainte qu'elle lui inspirait. Aucune aide n'était donc à espérer de ce côté. Xavier, son ami d'enfance, semblait injoignable. Il n'avait répondu à aucun de ses mails. En même temps de quel soutien aurait pu être quelqu'un qui vivait en Australie? Quant à son jeune frère sous-marinier et donc totalement inaccessible, rien n'était à attendre de ce côté-là non plus. Le calcul était vite fait… Ce soir là, à onze heures, la seule personne disponible susceptible de le soutenir en lui épargnant des conseils vaseux ou l'odeur nauséeuse de la pitié, qui lui ouvrirait sa porte avec le cœur, c'était Robin. Ecrasé d'un sentiment de solitude assez glaçant pour le faire trembler, il se rendit chez lui sans même avoir eu la force de l'appeler auparavant. Tant pis pour l'image qu'il tentait désespérément de conserver auprès de lui, tant pis pour la fierté. Il était assez intelligent pour savoir qu'il était temps d'appeler au secours.
Comme il s'y était attendu, le jeune garçon, immédiatement alerté par le timbre de sa voix à l'autre bout de l'interphone, l'exhorta à monter. Ce fut Farida qui lui ouvrit, épanouie et charmante, les cheveux enturbannés dans une serviette de toilette, encore mouillée dans un peignoir de bain trop grand.
— Il est là-haut, dit-elle.
— Je suis désolé de vous déranger à cette heure.
— Ne t'inquiète pas pour ça, monte, il t'attend. Moi, je vais me coucher. Je commence à six heures, demain.
— Bonne nuit, alors.
— Courage, Chad, fit-elle en lui déposant une bise légère sur la joue.
Elle lui fit un petit sourire entendu qui signifiait qu'elle savait tout, et s'éclipsa sur ses pieds nus. Elle avait pris la liberté de l'appeler "Chad" et ce n'était pas la première fois. Il n'arriverait décidément jamais à se faire à une telle ignominie. Pourtant, il ne releva pas, trop ému par le "courage" qu'elle venait de lui chuchoter. Même si elle l'avait croisé peu fréquemment, elle savait qu'il vivait une épreuve difficile. Et, du haut de ses vingt-cinq ans, elle savait ce que c'était que les déchirements d'une séparation. Elle avait donné! Régulièrement, Robin lui faisait part de ses inquiétudes à son sujet et il n'était pas nécessaire d'être très fine observatrice pour se rendre compte que celles-ci étaient fondées. Sa pâleur et ses traits tirés parlaient d'eux-mêmes.
Il traversa le séjour et gravit l'escalier de métal. Il flottait dans l'appartement les parfums de la vie, un mélange réconfortant de cuisine au curry, de savon au jasmin — la douche de la demoiselle sans aucun doute — et de cannabis… Du cannabis, carrément ! Ils ne s'en faisaient pas, ces jeunes, ils savaient vivre. Il se sentit déjà mieux rien qu'à humer cette atmosphère. C'était autre chose que l'hôtel ou son ex-chez lui où l'espace ne sentait rien d'autre que le froid de l'absence. Robin, pieds-nus lui aussi, en tee-shirt et caleçon, ébouriffé et le pétard à la bouche, rangeait le joyeux désordre qui régnait dans l'atelier. Aux quelques vêtements féminins encore gisants sur le parquet, Charles-Edouard déduisit aisément qu'ils venaient de partager un bien agréable moment.
— Je suis désolé de débarquer, comme ça…
— T'inquiète. Tu n'as rien interrompu si c'est ça qui t'inquiète. On avait fini, dit crûment Robin. Assieds-toi, mets-toi à l'aise. Tu veux boire un truc?
— Ce que tu as, du moment que c'est alcoolisé.
— De la bière, ça te va? Proposa le jeune homme tout en enfilant un pantalon.
— Oui, c'est parfait.
Il acheva de ranger à la va-vite, alla chercher deux bouteilles de bière fraîches dans le petit réfrigérateur qu'il avait installé dans un coin de l'atelier et rejoignit Charles-Edouard sur le canapé. Au soulagement de celui-ci, Robin ne lui posa pas de question. Il s'absorba dans la préparation d'un nouveau joint puis ils burent et fumèrent un long moment en silence. Sous l'effet de l'alcool léger et de la drogue douce, ils s'enfoncèrent un peu plus dans le canapé, écoutant Katie Melua en sourdine égrainer de sa voix suave ses douce mélodies.

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