— Nom d'un chien, ça fait au moins dix ans que je n'avais pas fumé de cette saloperie. C'est vrai que ça fait du bien.
— Ce n'est pas de la saloperie. C'est de la beu bio de chez Farida. Elle la cultive elle-même. Elle a la main verte. Elle est douée pour ça…
— De la beu bio ? On aura tout entendu, s'esclaffa Charles Edouard.
Il se rembrunit aussitôt.
— C'est la première fois que je ris depuis au moins un mois.
— Je confirme… Je suis content que tu sois venu. Je me demandais quand tu allais te décider.
Charles-Edouard se cacha à demi le visage derrière ses longues mains blanches et resta ainsi prostré, les coudes sur les genoux, le regard perdu, sentant avec angoisse que ce n'était pas que des mots qui voulaient sortir de lui.
— Elle est partie, s'étrangla-t'il enfin en se décomposant.
— Merde…, murmura Robin en lui posant une main dans le dos. Qu'est-ce qui s'est passé?
— Ce qui s'est passé? Mais rien ! Rien du tout. Elle me hait, c'est tout. Je la dégoûte. Elle me l'a dit et répété. Les yeux dans les yeux. Et je t'épargne les détails ! Elle m'a dit des choses, des choses, Robin… Si tu savais. Elle n'était pas obligée. Elle aurait pu m'épargner ça. Partir, simplement partir.
La volonté de fer du fils de militaire qu'il était lui permit de contenir toutes ses larmes, toutes sauf deux rebelles qui allèrent s'écraser sur le tapis. Il sembla se remémorer d'effroyables moments.
— Il y a des mots irréparables, ajouta-t-il gravement.
Robin sentit fleurir l'élan singulier qui parfois lui chauffait le cœur et l'oppressait un peu lorsqu'il se trouvait seul avec lui. Ça lui venait dès qu'ils se côtoyaient en dehors d'un contexte professionnel, ce qui était rare, en fait. Quelque chose l'appelait chez cet homme, lui réclamait comme un remède. Il l'écouta parler. Le flot de mots qu'il retenait depuis des jours se déversa sans discontinuer. Il lui avoua son obsession de Solène et reconnut sa totale incompréhension face à l'échec de leur relation pour laquelle il avait pourtant tout sacrifié. La jeune femme, qui l'avait fasciné autant que torturé, semblait avoir eu assez d'emprise sur lui pour l'emmener au bord de la folie. Qu'elle l'eût quitté, se dit Robin, était une bonne chose. Il observa son visage animé et ses mains virevoltantes. Il lui fit penser à un marin en perdition trahi par la sirène toute-puissante source de son malheur. A la vérité, tout ce qu'il put dire d'elle plongea Robin dans l'effroi. Elle l'avait manipulé à sa guise, tel un jouet dans les mains d'un enfant cruel, et l'amour qu'il lui avait témoigné n'avait jamais connu d'autre réponse que de la condescendance et de l'ennui. La candeur de Charles-Edouard face à cet amour à sens unique qui, il fallait bien le dire, confinait au plus absolu aveuglement, avait tout de même permis à cette triste mascarade de durer six longues années. Il s'était plié à tous ses désirs pourtant. Victime consentante, il lui avait pardonné chaque vexation, chaque coup bas, chaque mensonge. Il avait cru bien faire, mais aujourd'hui il savait que cela avait été une erreur. Le départ de la belle l'avait brutalement dessillé. Plus il s'était montré conciliant, plus elle l'avait jugé faible. Elle l'avait mis à l'épreuve et lui n'avait rien compris. Il avait échoué et ne pouvait que reconnaître sa part de responsabilité dans cet échec. Il était presque quatre heures du matin lorsqu'il s'interrompit enfin, exsangue et abattu. Il tourna la tête vers Robin et cru remarquer une pâleur inhabituelle chez le garçon.
— Je suis désolé de t'infliger ça, lui dit-il. Je suis ton agent. Je ne devrais même  pas être ici ce soir.
— Dis pas de conneries. J'espère que tu ne te considères pas seulement comme mon agent. On est amis aussi, non?
L'ami en question lui sourit avec gratitude, un peu trop ému, soudain, pour ajouter un mot. Robin se leva pour aller remettre un peu de musique et surtout pour éviter d'avoir à penser à l'amour qui gonflait en lui et aux gestes déplacés qui commençaient à le tarauder. Il aurait tout donné pour le consoler.
— Tu sais, ça fait une semaine que je n'ai plus mis les pieds dans mon appartement tellement je ne le supporte plus.
Robin fronça les sourcils en se rasseyant.
— Et tu vis où, alors?
— À l'hôtel.
— À l'hôtel ? Répéta l'autre, stupéfait. Mais c'est super triste!
— Moins que mon appart', je t'assure.
Robin, révolté par cette nouvelle, se mis à réfléchir intensément.
— Viens vivre ici plutôt, j'ai une chambre qui ne sert à rien, déclara-t-il. En attendant, ça serait quand même moins déprimant.
Charles-Edouard, qui pas un instant n'avait envisagé cette option, considéra Robin. Il était on ne peut plus sérieux.
— Non, voyons. C'est gentil, mais je troublerais votre intimité à Toi et Fa.
— Elle ne vient quasi jamais ici. C'est moi qui vais chez elle la plupart du temps. Puis on ne se voit pas si souvent que ça, tu sais.
— Mais vous aurez peut-être bientôt envie de vous installer ensemble, tous les deux.
— Je ne crois pas, non.
Devant l'expression soudain maussade du jeune garçon, Charles-Edouard n'osa creuser le sujet plus avant. De son côté, Robin n'avait aucune envie de lui détailler la triste vérité, à savoir que lui et Farida ne se fréquentaient que pour tromper leur solitude respective et que, très vite, lui comme elle s'étaient rendus compte qu'ils n'avaient d'autre point commun que ce goût pour la luxure qui seyait à leur âge. Si quelques heures de plaisir de temps en temps justifiait pour le moment qu'ils continuassent à se voir, chacun savait que leur histoire était sans lendemain. Farida, jeune femme libre et libertine, tenait à son indépendance — liberté acquise au prix de ses liens familiaux —, plus qu'à n'importe quelle relation amoureuse. Elle n'avait même pas prit la peine de lui cacher qu'elle fréquentait d'autres garçons. Ils ne s'étaient rien promis, bien sûr, mais Robin, qui n'avait pu s'empêcher de nourrir certains espoirs au début, avait été de désillusion en désillusion jusqu'à ce qu'il ne restât plus que le sexe. Certes, c'était mieux que rien, mais comme sa belle histoire avec Marie lui semblait loin, les élans, les projets, les rêves à deux…
— On est pas vraiment amoureux, se contenta-t-il de dire.
— Ah, je croyais pourtant… C'est dommage, fit l'autre, troublé par cette révélation inattendue.
Diffusément, Robin se fit la réflexion que sa proposition d'hébergement n'était pas vraiment innocente. Peut-être n'était-ce d'ailleurs pas une idée si judicieuse. Il n'eut pas plutôt cette vague inquiétude qu'il vit son invité se redresser d'un air résolu.
— Tu as raison, après tout. Ça n'a pas de sens que je m'isole davantage que je ne le suis. Venir vivre ici quelque temps — le temps que je rassemble un peu les morceaux —, après tout, pourquoi pas?
À cette annonce, Robin ressentit une joie si anormalement vive qu'il en eut presque peur.

Ce qui fut dit, fut fait. Les deux garçons convinrent que cette cohabitation de fortune ne devrait pas excéder trois mois. C'était plus de temps qu'il n'en fallait à Charles-Edouard pour prendre un nouveau départ et ce, sans passer par la case "solitude post-séparation". Les premières semaines de vie commune se passèrent au mieux, d'autant que leur collaboration professionnelle s'en trouva facilitée. De plus, n'ayant au quotidien ni le même rythme de vie ni le même emploi du temps, chacun n'avait aucun effort à faire pour respecter l'espace vital de l'autre. Ils se croisaient au petit déjeuner, tôt le matin, alors que l'un commençait sa journée et que l'autre s'apprêtait à aller se coucher après une nuit blanche de création intensive, puis mangeaient ensemble presque tous les soirs. Même chez Saint-Lyre, ils étaient peu amenés à se voir. Bref, ils s'étaient très vite adaptés à la situation sans avoir à accorder leurs violons. Cette harmonie spontanée n'aida en rien notre Robin à garder la tête froide. A la lumière de leur entente naturelle, jour après jour, il ne put que voir s'intensifier son envie de se rapprocher de lui un peu plus encore. La météo morale des deux compères s'inversa donc. Mieux Charles-Edouard se sentit, dans cette nouvelle vie débarrassée de la pression psychologique constante d'une manipulatrice, plus Robin s'épuisa à lutter contre des sentiments qu'il s'évertuait à cacher. On lui fit remarqué qu'il délaissait beaucoup la couleur, ces derniers temps. Et c'était vrai, plus il gardait les choses en lui, plus le noir envahissait ses dessins. Mais, avec le blanc, le noir et le gris, il revenait à l'essentiel, c'est-à-dire au motif, au contraste, à la composition, loin de l'éblouissement des harmonies colorées pour lesquelles il avait un don insurpassable. Charles-Edouard, ne manqua pas non plus de noter ce changement et l'en félicita. Ce nouveau style ouvrait en effet les portes à des idées et des propositions infinies qu'il serait possible ensuite de décliner en ton monochrome selon les teintes tendances du moment. Saint-Lyre,de son côté, allait de surprise en surprise avec ce jeune prodige dont la créativité semblait un puits sans fond. Il le dorlotait et le motivait, lui transmettait peu à peu toutes les ficelles du métiers, lui racontait ses pires et ses meilleurs souvenirs des soixante dernières années dans le milieu du stylisme. Si Robin avait pour lui l'admiration qu'un disciple doit à son maître, Saint-Lyre, lui, le considérait à peu près comme son petit fils et son héritier. A l'occasion d'une de leur réunion de travail hebdomadaire, le vieil homme interrogea le garçon sur son état moral dont il avait remarqué l'assombrissement. Robin lui avoua qu'il était amoureux sans plus de précision et l'autre se contenta de sourire sans rien dire de plus.

Chad_Sol

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