Un matin de février vers sept heures, alors que le pain grillait et que le café fraîchement coulé diffusait son parfum chaleureux, Charles Edouard prit une résolution ferme en voyant Robin entrer dans la pièce. Assis à table, dos à la fenêtre, dans la lumière blanche de la cuisine qui donnait sur la rue enneigée, il posa sa tasse et replia son journal. Il ne tolérerait pas un jour de plus de faire comme si de rien n'était. Robin ne souriait plus, Robin avait perdu sa belle humeur électrisée d'enthousiasmes innombrables, Robin n'était plus le même et ça ne pouvait plus durer ainsi. Fort d'une confiance toute neuve chèrement acquise auprès d'un psy réputé et après des fêtes de fin d'année extrêmement éprouvantes qui l'avait vu affronter sa mère pour la première fois de son existence (avec un succès mitigé), l'homme nouveau qu'il était, dès le salut quotidien échangé, affermit en lui la décision de l'interroger. Il lui laissa le temps de faire ses habituels œufs sur le plat et n'attaqua que losrqu'il se fût installé en face de lui.
— Ça va ?
— Mh.
Transgresser l'accord tacite qui s'était forgé entre eux, accord fait de bienveillance, de pudeur et de discrétion, n'avait rien d'évident. Il prit le risque alors que Robin, qui s'était relevé pour prendre le jus d'ananas dans le frigo, lui tournait le dos.
— Pourquoi tu ne me parles pas ?
La question, aussi inattendue que brutale, suspendit Robin dans son geste. Il referma le réfrigérateur en oubliant d'y prendre ce qu'il était venu y chercher et se sentit rougir au dernier degré. Qu'est-ce qui lui prenait de le violenter ainsi à l'issue de sa longue nuit de travail ? Il lui fit face sans trop savoir comment garder sa contenance.
— Comment ça ?
— Ça crèverait les yeux à un aveugle que tu n'as pas le moral en ce moment. Alors, pourquoi tu ne me dis rien?
— Mais non. Ça va, je t'assure…
— Robin.
Il le scruta jusqu'à lui faire baisser les yeux, ce qui n'était absolument pas son but. Le garçon se laissa choir sur la chaise en face de lui et considéra son assiette. Il n'avait plus envie d'y toucher. Il écrasa une miette de biscotte entre le pouce et l'index, laissant s'en effriter la poudre sur le bois de la table. Cet abattement silencieux ne lui ressemblait guère et n'eut pour effet que de redoubler l'inquiétude de son aîné.
— Si quelque chose te tracasse, tu peux me le dire. Même si je ne peux pas grand-chose, au moins je peux t'écouter. Quel est le problème? C'est la santé, la famille, le travail? Mets-moi au moins sur la voie… Que j'arrête de m'inquiéter pour rien. Parle-moi. S'il te plaît. Je suis bien venu vers toi, moi, quand ça n'allait pas.
Se voyant mal insister sans verser dans l'indiscrétion ou l'interrogatoire, il s'interrompit.
— Je suis amoureux, c'est tout, lâcha le garçon, histoire d'avoir la paix, en étalant du bout de l'index, avec un air absorbé, la poudre de biscotte.
Charles-Edouard, qui avait commencé à s'imaginer des choses horribles, ressentit un certain soulagement à cet aveux. En même temps, il se souvint combien les affres sentimentales pouvaient vous réduire à l'état de loque humaine.
— Ça rend heureux, d'habitude, d'être amoureux.
— Pas là.
— Si je peux faire quelque chose…
Rien comme cette dernière phrase n'aurait mieux su mettre en évidence l'ironie de la situation. Robin en aurait presque sourit.
— Tu es la dernière personne sur Terre à pouvoir faire quelque chose pour moi.
"Et la seule et unique" poursuivit-il en son fort intérieur.
À ces mots, blessé à mort, Charles-Edouard se leva et repoussa sa chaise.
— Très bien. J'essayai juste de t'aider.
De toute façon, il avait terminé son petit-déjeuner. Il fit place nette en quelques gestes efficaces sans un regard pour lui et partit dans l'autre pièce achever de se préparer. Dans moins d'une heure, il avait un entretien de la plus haute importance avec le PDG d'une illustre entreprise de cosmétique avec laquelle Saint-Lyre souhaitait un partenariat. Il avait donc ce matin là bien d'autres chats à fouetter que les affres sentimentales de son jeune protégé. Pourquoi, alors, cela l'affectait-il tant ? L'attitude de Robin n'aurait pas dû le surprendre autant. Après tout, les jeunes gens étaient souvent secrets sur leurs histoires de cœur. Il prépara ses affaires, vérifia le contenu de sa sacoche, le bon positionnement de sa chevelure et de sa cravate. Il s'en voulait d'avoir le cœur retourné. Lui qui s'était cru digne de confiance. Quelle déception !
— Charles.
Il sursauta et se retourna. Robin se tenait debout près du canapé.
— Il ne faut pas que tu prennes mal ce que je viens de te dire.
— Ha oui ? Et bien explique-moi comment je peux le prendre différemment et je ferai un effort, promis.
— Ta cravate est de traviole…
— Je sais. Ça m'énerve prodigieusement.
Il la défit et la jeta sur une chaise avec emportement. Robin s'approcha et la ramassa.
— Tu veux que je t'aide ?
— Je sais encore mettre une cravate. Merci, dit l'autre en lui reprenant des mains nerveusement.
Il fit à nouveau face au miroir au-dessus de la cheminée. Cette fois, le nœud fut impeccable du premier coup.
— Comme ça, c'est mieux ?
— Fait voir.
Robin n'eut à rectifier qu'un léger pli sur le col de sa chemise. Il en profita pour respirer son parfum et désirer plus fort sa peau.
— Nickel.
— Après tout, je n'ai pas à me mêler de tes histoires de cœur. Si tu n'as pas envie de m'en parler, c'est ton droit le plus stricte, dit Charles-Edouard soudain impressionné d'identifier d'aussi près la tristesse dans les yeux du garçon.
— Détrompe-toi. J'ai très envie de t'en parler, en fait.
— J'avoue que j'ai du mal à te suivre. Qu'est-ce qui t'empêche de le faire, alors ?
— C'est précisément ça que je ne peux pas te dire.
— Ha, les artistes ! Tu m'épuises avec tes mystères !
Robin désamorça les choses avec un beau et franc sourire, lissa une dernière fois la jolie cravate de soie brodée mauve et or et lui déposa une bise sur la pommette.
— En quel honneur, ces familiarités ?
— Pour te souhaiter bonne chance pour ton entretien. Je vais croiser les doigts.
— Je suis content de te voir sourire.
— Ne t'inquiète plus pour moi, va.
— On est ami et je m'inquiète pour mes amis lorsqu'ils ne vont pas bien. C'est normal, non?
Robin plongea son regard dans celui attentif de son bourreau involontaire. Ce fut comme si le temps s'arrêtait, comme s'il était en équilibre au bord du vide. Il aurait pu l'embrasser ou lui dire "Je t'aime". Mais, ce n'était pas le bon moment. Le moment de se déclarer, sans doute ne viendrait-il jamais et c'était bien là tout le problème. Et puis avec toutes les perches qu'il venait de lui tendre, s'il n'avait rien déchiffré c'est qu'il était à des années lumière de concevoir une telle possibilité. Il prit donc sur lui de ne rien tenter. Ainsi, il se laissait encore une chance d'éviter le point de non retour d'une déclaration dont il n'imaginait que trop les conséquences. Quoi qu'il advienne, il ne fallait pas le brusquer, ne rien altérer de cette candeur naturelle qui faisait tout son charme. Depuis sa rupture, il se reconstruisait un équilibre et une joie de vivre qu'il aurait été criminel de venir perturber. Robin savait bien l'impact qu'auraient eu sur lui ces quelques mots qu'il brûlait de lui dire.

Suite à cette tentative de rapprochement plutôt infructueuse, Charles-Edouard n'aborda plus le sujet. De toute évidence, Robin imposait des limites qu'il ne fallait pas franchir. Il aurait certes été curieux de connaître le mystère que cachait la mine maussade du jeune homme, mais pas au point de le forcer à parler. Tout se dévoilerait en temps voulu, se disait-il… Et il n'avait pas tort… De son côté, Robin souhaitait à tout prix éviter une nouvelle confrontation de ce genre. C'était douloureux et dangereux. Il fit donc plus attention à lui dissimuler son état, bien que tromper les apparences ne fût pas dans ses habitudes. Pour y parvenir, et accessoirement pour se changer les idées, il prit l'habitude d'inviter chez lui des amis rencontrés dans ses cours d'anglais ou de retouche numérique. Ainsi, lorsqu'il rentrait de sa journée de travail, certains soirs, Charles-Edouard entendait des exclamations et des éclats de rire à l'étage et cela le rassurait. Ça échangeait trucs et astuces, ça jouait au jeux vidéos, ça fumait, bref, ça vivait comme il est doux de vivre à vingt ans. Le jeune artiste travaillait un peu moins, certes, mais il s'amusait et c'était là l'essentiel pour le moment. Il avait tant donné les mois précédents, de toute façon, qu'il méritait bien une période de relâche.
Parmi ces jeunes gens, une fille commença à s'enticher de Robin. Elle était charmante et en d'autre circonstances, il n'aurait pas dédaigné de se laisser aller à tenter l'aventure. Pourtant, l'indifférence qu'il ressentit en face d'elle ne fit que confirmer à quel point son cœur était verrouillé sur une autre position… Cette prise de conscience, dont la fille en question fut la première à faire les frais, l'affecta beaucoup. Il fallait qu'il tente quelque chose, que d'une manière ou d'une autre il dénoue cette situation en suspend de plus en plus difficile à endurer.

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