Histoire de savoir un peu où il en était, Robin entreprit de faire un bilan aussi objectif que possible de la situation. Après tout, se dit-il, ils vivaient ensemble. Il pouvait donc le voir tous les jours, lui parler, le regarder, l'écouter. De plus, malgré l'humeur lunatique de Charles Edouard que sa psychothérapie en cours secouait pas mal, leur relation était dénuée de toute tension, sans ombre, sans fausse note. Ne manquait que l'intimité.  Il arrivait bien que celle-ci se trouvât effleurée. Après maintenant six mois de cohabitation — les trois mois initialement prévus ayant été largement dépassés sans que ni l'un ni l'autre ne comprenne comment le temps se fût écoulé si vite —, c'était inévitable. Quotidiennement, Robin résistait à la tentation de s'emparer de lui, de l'embrasser, de le piéger dans l'étau de ses bras. C'était éreintant. Certains soirs de fatigue morale, de solitude et de désir, il en arrivait à prétexter du travail pour ne pas avoir à se retrouver en face de lui. Il se surprit même à souhaiter le voir partir, pour avoir moins mal, bien que ce fut aussi ce qu'il redoutât le plus au monde…
Davantage pour tromper sa frustration que pour le plaisir de la revoir, il se remit à fréquenter Farida. Un après midi dominical froid et pluvieux comme l'hiver parisien en connaissait tant, alors qu'ils venaient de faire l'amour sans ferveur particulière et fumaient en silence l'habituel joint post-coït, étonnée de sa morosité, elle l'interrogea. Il lui dit tout. Elle l'écouta sans manifester de surprise à l'annonce de sa bisexualité qu'elle avait déjà plus ou moins su discerner par elle-même.
— C'est vrai que Chad a vachement de charme et qu'il a l'air sympa. Je comprends qu'il puisse te plaire, mais moi j'en ai connu des mecs de la haute. C'est tous des tordus. Tu es comme moi, tu viens d'un milieu simple. N'oublie pas que ces gens-là ne viennent pas de la même planète que nous. Ils apprennent à faire semblant dès le berceau. Puis, ils ont des codes bizarres, incompréhensibles pour nous.
— Charles n'est pas tordu. Il est sur son nuage, c'est tout.
— Il a quel âge, déjà ?
— Trente-cinq ans.
— On n'est plus sensé être sur un nuage à cet âge-là, fit-elle avec dureté. Et ça fait, quoi ? Quatre mois que vous vivez sous le même toit…
— Six.
— Bon, six mois. Six mois que vous vous voyez tous les jours. Si tu es accro comme tu me dis que tu l'es, c'est aberrant qu'il ne remarque rien. Soit il fait semblant, soit il s'en fout.
Robin soupira.
— Je fais gaffe de ne rien lui montrer. Tu sais, je suis comme un protégé pour lui. Il est très attaché à moi, aux petits soins, tout ça… Un peu comme si j'étais son petit frère.
Il repensa à ce regard particulier, tendre et protecteur, qu'il avait sur lui.
— Ce n'est pas du tout comme ça que je voudrais qu'il me voit.
— J'imagine bien !
Elle le considéra. Jamais elle ne l'avait vu si désemparé.
— Il faudrait que tu lui dises les choses.
— Non, ça serait la cata. Mille fois j'ai eu envie de le faire mais je sais que ce n'est pas comme ça qu'il faut que je m'y prenne avec lui. Il faudrait que ça vienne de lui. Que ça se fasse naturellement.
— Tu parles de rapprochement physique ?
— Je parle d'amour…
— Oui, mais là, mon chouchou, tu rêves. Combien de chance tu as que ça arrive s'il n'a aucune tendance homosexuelle ? Si ça trouve ce n'est que ça et alors, ça voudrait dire que tu perds ton temps à attendre un truc impossible.
Robin détestait penser à cet aspect des choses qu'il voulait considérer comme une anecdote négligeable. Sa vision de l'Amour était bien au-dessus de ces basses considérations. Fa était décidément trop cartésienne pour lui. Il tira sur le joint, lui passa et se laissa aller sur l'oreiller.
— Si j'ai un seul conseil à te donner, ne t'entiche pas trop de lui. Méfie-toi. Si tu ne veux pas trop morfler…
— C'est trop tard… Et je morfle déjà comme un damné.
— Dis-lui d'aller emménager ailleurs comme c'était prévu, sors-le toi de la tête et passe à autre chose.
— Je n'ai pas envie qu'il s'en aille.
— Je m'en doute. Mais c'est quand même ce qu'il faut que tu fasses.
— J'ai trop besoin de l'avoir près de moi.
— C'est toujours ce qu'on croit quand on fait la connerie de tomber amoureux, mais c'est tout ce qu'il y a de plus faux. On n'a jamais besoin de quelqu'un à ce point. Et je sais de quoi je parle.
— Moi si, dit Robin en tourna la tête vers la pluie qui tombait.
Il aurait voulu pouvoir la détester de lui asséner ces paroles arides. Mais comment détester quelqu'un qui vous offrait son corps avec tant de générosité ?
— Ecoute, fais ce que tu veux. Moi, ce que j'en dis…
Elle se leva, légère et assouvie, passant déjà à autre chose. Elle avait perdu sa foi et trois années de jeunesse à se guérir de toute forme de dépendance affective, maintenant, elle ne s'embarrassait plus de la douleur des autres. Elle aimait bien Robin, il était mignon et faisant bien l'amour, et ce qui lui arrivait était dommage, mais qu'aurait-elle pu pour lui ? Rien. Absolument rien. Il voulait être aimé. Elle n'avait plus rien pour lui à ce rayon là… Baladant sa nudité lascive dans la pièce à la recherche d'une barrette pour attacher son épaisse chevelure noire, elle s'éloigna, indifférente. La regardant, Robin se fit la réflexion qu'il n'aurait pas été plus simple pour lui de tomber amoureux de cette farouche indépendante qui disait ne plus vouloir donner son cœur à quiconque. Qu'avaient-ils donc tous à tant craindre l'amour ? Pourquoi personne ne voulait de lui, de ces merveilles qu'il avait à offrir ? C'était si beau et si grand ! En avaient-ils donc peur ? Pourquoi chacun n'en acceptait que des miettes ? Puis c'était si encombrant à ne garder que pour soi. Il en étouffait.

Ce matin là, Charles Edouard était d'une humeur radieuse. Il grimpa l'escalier de métal quatre à quatre sans s'être annoncé comme à son habitude.
— Mon petit Robin, j'ai une grande nouvelle, s'exclama-t-il en débarquant dans l'atelier tout essoufflé.
Robin, occupé à trier des photos sur son ordinateur, se retourna, surpris de cette intrusion.
— J'ai trouvé à qui louer mon appartement ! Annonça le jeune homme triomphalement.
— Cool, fit mollement Robin, et qui est l'heureux veinard ?
— Ma belle sœur, Sido. La sœur de Solène… Mon ex belle-sœur, en fait. C'est une femme très bien, très gentille. Elle a quatre enfants et ils doivent quitter Lyon pour Paris à cause du boulot de son mari.
— Ils doivent être pétés de thune pour louer un truc aussi grand, commenta Robin sans plus d'entrain.
Charles Edouard ne releva pas. L'entendit-il seulement ? Encore sous le coup de la nouvelle, il s'assit sur le canapé de l'atelier, croisa les jambes et allongea un bras sur le dossier, rayonnant de satisfaction.
— Tu sais ce que ça signifie pour nous ? Ça signifie que je vais bientôt me louer mon propre appartement. Mon grand, tu vas pouvoir reprendre possession de ton territoire ! Ce n'est pas génial, ça ?
Terrassé par ces mots et tout particulièrement par ce "bientôt", Robin ne sut que dire. Il ne pensa qu'à une chose : lui cacher à tout prix son affolement. Il se concentra sur son écran sans plus rien y voir et marmonna qu'en effet, c'était vraiment génial. Tout à sa joie, Charles Edouard ne prit pas le temps de s'étonner de cette réaction plutôt tiède et poursuivit quelques minutes un monologue heureux sur les détails de la transaction, sur la surface qu'il allait pouvoir louer avec la belle somme qu'il allait désormais percevoir tous les mois. Robin, le cœur lacéré, n'en capta pas plus de trois mots.
— Bon, je vois que tu bosses. Je te laisse tranquille, conclut joyeusement l'autre en lui pressant un bref instant les mains sur les épaules. Je voulais te mettre au courant. Je te laisse, je dois sortir. Je reviens vers dix-neuf heures, je pense. À ce soir.
— À ce soir…, murmura le garçon alors que l'autre dévalait déjà l'escalier.
Il ne fallait pas paniquer. À ce départ inévitable, au retour à la solitude, à la fin d'espérances illusoires à propos d'une possible vie commune, à tout cela, il se résignait depuis des semaines… Peut-être était-ce mieux ainsi. Peut-être Fa avait-elle raison, que l'éloignement de Charles Edouard signerait la fin de sa souffrance quotidienne. Il ne laisserait pas la tristesse s'emparer de lui. Après tout, si les choses n'avaient pas eu lieu, c'est peut-être simplement qu'il devait en être ainsi. Son grand-père lui avait dit, une fois, "Prends les choses comme elles viennent, gamin. Il ne faut pas forcer le destin." Ces paroles lui étaient souvent revenues ces derniers temps. Il se les répéta une fois de plus mais trouva que cela résonnait comme la pire des résignations. Il l'aimait trop pour s'en tenir là. Bien trop. Il fondit en larmes.

Quinze jours plus tard, ses futurs locataires souhaitant emménager avant la fin du mois, Charles Edouard dut s'organiser pour faire place nette avant cette échéance. L'idée de cette épreuve, car c'en était une et pas des moindres, lui pesait tant qu'il décida de tout mettre en œuvre pour l'expédier aussi vite que possible. Les huit pièces n'avaient jamais encore été vidées véritablement de leur contenu depuis la construction du bâtiment sous le Second Empire. Autant dire que stocker dans un endroit sûr, et en un délai aussi bref, la multitude de meubles anciens, de livres et de bibelots précieux qui s'y trouvaient ne fut pas une mince affaire. Une bonne partie retourna dans le manoir familial, dans le Bordelais, sous les quolibets impitoyables de sa mère qui semblait prendre un malin plaisir à retourner le couteau dans la plaie, une autre fut entreposée dans un garde-meuble et une troisième — les petits meubles et objets personnels que Charles Edouard souhaitait conserver pour son emménagement prochain lorsqu'il aurait trouvé une location à son goût— fut mise à l'abris dans la cave de Robin qu'il avait laissée vacante. Le déménagement à proprement parler monopolisa l'énergie de quatre déménageurs, de Charles-Edouard lui-même et de Sido, la future maîtresse de maison, pendant un week-end entier et nécessita la capacité de trois camions de vingt mètres cube. L'affaire fut certes rondement menée mais laissa notre Charles-Edouard sur les genoux.
Le lendemain, lundi, une monumentale corvée de nettoyage restait encore à effectuer. Pour certaines raisons personnelles, il tenait à s'en charger seul. Robin, qui n'avait pu être de la partie les jours précédents pour cause de voyage d'affaire à l'étranger avec Saint-Lyre, viendrait tout de même le rejoindre en fin d'après-midi, dès son retour, pour lui prêter main forte.
Il quitta donc le bureau plus tôt afin d'aller chercher l'aspirateur industriel et la cireuse qu'il avait loués. Malgré de douloureuses courbatures dans les cuisses, résultat d'une bonne trentaine d'allés-retours dans les escaliers la veille, il se lança dans l'action dans le silence de l'immense appartement vide.
Dans un premier temps, perché sur un escabeau, notre aristocrate esseulé remit un à un sur leur tringle respective, les voilages revenus immaculés du pressing, et ce à chacune des dix fenêtres de la demeure. Cette seule tâche l'emmena à la tombée de la nuit et c'est à la lumière électrique qu'il dut s'occuper des sanitaires. Son perfectionnisme — qui ressemblait fort à une rage opiniâtre d'effacer toute trace d'un passé amer — l'obligea à désinfecter les deux salles de bains et la grande cuisine carrelée jusque dans leurs angles les plus inaccessibles. Pas un mouton, pas une tache de gras, pas une toile d'araignée ne lui échappa. Si seulement les regrets avaient pu s'éradiquer aussi aisément… Les reins brisés de s'être plié trop longtemps à récurer et astiquer comme un forcené, il s'accorda un peu de repos en s'allongeant sur le gigantesque canapé d'angle écru, unique meuble que Sido avait souhaité lui racheter. Alors qu'il était là à combattre les idées noires et les souvenirs liés à l'endroit, Robin appela pour lui dire qu'il était sur le chemin, muni de boissons fraîches et d'une pizza. Entendre la voix du garçon lui réchauffa le cœur. Encore une fois, il serait présent à un moment critique de sa vie, encore une fois il serait là quand il le fallait, quand il commençait à entendre résonner dans le silence de ces hauts murs le rire des enfants dont il avait rêvés. Il faudrait qu'il lui dise à quel point son écoute et sa gentillesse lui avaient été d'un soutien providentiel depuis sa rupture. Rasséréné par la nouvelle de sa venue imminente, il se releva, essuya un léger vertige, puis se remit au travail. Il s'empara du monumental aspirateur, véritable machine de guerre assourdissante, et fit toute la surface de la pièce. En sueur jusqu'aux yeux, il n'eut pas plutôt coupé l'infernal engin que la sonnette retentit. Il jura : il avait oublié de laisser la porte ouverte pour Robin.
La pizza en équilibre sur le plat de la main droite, un sac lourd de deux bouteilles de soda dans la gauche, notre jeune artiste marqua un léger temps d'arrêt avant d'entrer comme on l'y invitait. En bas de jogging gris et débardeur blanc auréolé de sueur sur le torse, pieds nus, pâle, les traits tirés et le cheveu hirsute, son Charles habituellement si élégant, toujours parfumé et tiré à quatre épingles, semblait quelqu'un d'autre. Quelqu'un d'un peu sauvage, d'un peu perdu, quelqu'un de vulnérable… Sans son excellente présentation et son sourire affable, il semblait tellement humain et accessible, tout à coup. Robin sut, à l'instant où il le vit, qu'il ne parviendrait pas à conserver la distance habituelle avec lui. Il posa en entrant son fardeau à-même le parquet. Ils échangèrent quelques banalités. Il lui parla un peu de son voyage et Charles Edouard lui conta les péripéties les plus désopilantes de l'interminable week-end qui avait vu se dérouler le déménagement.
— Voilà le tombeau de l'avenir radieux auquel je m'étais préparé, conclue-t-il en montrant, mains ouvertes, les murs nus autour de lui. Une heure de plus seul ici et je devenais dingue !
— Il était temps que j'arrive, alors.
— Oui, mon petit Robin, il était temps, reconnut l'autre sans plus trouver nulle part en lui la force de sourire.
L'écho un peu sépulcral avec laquelle leur voix résonnait dans le vide de la vaste pièce n'aidait pas à rendre l'instant plus jovial. L'ancien résidant des lieux se tenait là, les bras ballants, le regard agrandit d'inquiétude, comme égaré. Robin s'approcha de lui et, sous couvert de cette spontanéité faussement enfantine à laquelle il était parvenu à l'accoutumé peu à peu, il le serra dans ses bras. L'âme plus que jamais désireuse de doux apprivoisements, Charles Edouard accueillit le geste comme un cadeau.
— Je commence seulement à réaliser que tous mes beaux rêves se terminent ici. C'est fini. Bien fini, dit-il, la voix étouffée par l'étreinte.
Robin tarda exprès à lui répondre pour profiter du contact de son corps quelques fragiles secondes supplémentaires. Il ne trouverait pas la paix tant qu'il n'aurait pu se donner à lui, c'était une certitude absolue.
— Dis-toi que c'est une page qui se tourne, que la suivante sera plus belle.
Charles Edouard, sans se dégager complètement de ses bras, le regarda en face.   
— Une page qui pèse six années et tant d'espoirs, c'est un peu lourd à tourner comme ça.
— Je t'y aiderai.
— Tu m'y aides déjà beaucoup.
Robin, dans sa tête, le suppliait de l'embrasser. Sans doute cela se voyait-il… Leurs visages étaient si proches. Il présentait la texture de sa bouche et défaillait du désir d'aller en vérifier la douceur. Il eut le temps de distinguer un léger trouble ombrer les prunelles de Charles Edouard, juste avant que celui-ci ne se détache de lui promptement en lui déposant une bise chaste sur le front. Il lui ébouriffa ensuite les cheveux comme on efface un mirage. Une fois de plus, il le traitait comme un gamin. Le basculement avait bien été frôlé pourtant, et cela signifiait que ce n'était pas chose impossible.
— Je ne sais pas toi, mais moi je crève de faim, dit-il en allant s'asseoir par terre, près de la pizza dont il ouvrit la boîte.
Il en dévora les trois quart avec appétit quand Robin, au contraire, ne grignota qu'une petite part ridicule. Il expliqua qu'il avait mangé dans l'avion alors qu'en vérité, il avait tout simplement l'estomac noué.
Il passèrent les trois heures suivantes à aspirer et cirer, mètre carré après mètre carré, l'interminable surface de parquet. Vers deux heures du matin, Charles Edouard, au bord de l'épuisement physique, réclama une pause alors qu'il ne leur restait plus que la chambre nord à faire. Ils allèrent s'écrouler sur le canapé rescapé, se jetèrent sur ce qui restait des boissons gazeuses et restèrent là, immobiles et silencieux à récupérer leur énergie. Robin s'était assis en premier et nota que Charles Edouard avait choisi de se placer très près de lui. Il en profita pour lui poser la tête sur l'épaule.
— Je suis vanné.
— Moi aussi. Et toi tu as le décalage horaire, en plus.
— Oui.
Ils eurent un même frisson à sentir le froid ambiant les envelopper au fur et à mesure qu'ils se détendaient.
— Je n'avais pas réalisé que ça caillait autant, dit Robin en se serrant un peu plus contre lui.
— Le chauffage est au minimum.
— Je m'endormirais, là, ajouta le garçon avec un air bienheureux.
— Moi aussi, dit l'autre, laissant à son tour peser sa joue contre le crâne de son jeune ami.
L'instant était si doux, malgré la fatigue, que Robin n'osa plus bouger ni rien dire. On n'entendait que les bruits de la ville endormie, lointains et rares, derrière les doubles vitrages.
— Tu dors ? Demanda Charles Edouard, au bout d'un moment.
— Non.
— Il va falloir qu'on s'y remette. Si tu veux dormir dans la voiture, le temps que je termine… Pour ce qui reste, je peux le faire seul.
— Pas question. Laisse-moi seulement encore une petite minute.
Il ferma les yeux, envoûté par la vision d'une vie de couple rêvée où il aurait ainsi pu profiter de cette épaule à toute occasion, sans crainte qu'elle ne se dérobe jamais. Il s'en fallait de si peu que l'amitié devienne amour. C'était si aisé à imaginer.
— Robin ?
— Oui ?
— Il se passe quelque chose entre nous, n'est-ce pas ?
La question réveilla Robin aussi sûrement que l'aurait fait l'explosion d'un feu d'artifices à deux pas. Il n'espérait plus vraiment cela de la part de Charles Edouard et se sentit pris de cours. S'il ne put en faire autant de l'emballement de son rythme cardiaque, il parvint à réprimer une bouffée de panique et, la tête toujours bien calée contre l'épaule amie, s'accorda quelques secondes de réflexion. Il s'agissait maintenant de bien choisir ses mots, d'être aussi sincère que possible sans l'effrayer.
— Tu te souviens du soir où on a bu du champagne dans mon ancienne chambre de bonne ?
— Bien sûr.
— On s'est tout les deux endormis à moitié bourrés.
— En effet. Plus qu'à moitié, même…
— Le matin, j'ai préparé le café, j'ai été chercher des croissants pendant que toi tu dormais encore.
Il fallait maintenant qu'il le voit, qu'il déchiffre sur ses traits tout indice éventuel. Il se redressa avec une sensation de grande faiblesse et prit suffisamment de recul pour le regarder bien en face.
— Avant de te réveiller, je t'ai regardé dormir. J'ai découvert ton autre visage et j'ai eu envie de t'embrasser.
C'était un duel de regards qui les occupait à cet instant précis, un regard chargé de questionnements pour le plus vieux et de lourdes attentes pour le cadet.
— Depuis, cette envie ne m'a pas quitté.
— Mon autre visage ?
— Oui, ce visage que tu as en ce moment même et que tu as souvent… Quand tu ne prépares pas un rendez-vous important, que tu ne portes pas ton beau costume, que tu ne fais pas semblant de tout maîtriser. 
— Pourquoi tu ne me dis les choses que maintenant ?
— Parce que tu me poses la question… Et puisque tu me poses la question je me dis que tu es prêt à entendre… (Il soupira). Et encore, même te les dire maintenant, j'imagine que c'est encore trop tôt. Non ?
Robin avait l'air à la fois si fatigué et si résigné. Sa tristesse venait donc de là ? Charles Edouard déglutit. Il n'était pas en état d'analyser sa logique bizarre, ni de savoir si c'était trop tôt, trop tard ou même déplacé. Ne sachant que dire, il jugea qu'un baiser serait la réponse la plus adéquate. Il n'aurait su déterminer si c'était chez lui de la curiosité, de la reconnaissance, ou simplement l'envie de lui faire plaisir, mais il n'éprouva pas le moindre doute quant au bien fondé de ce geste. Le garçon goûta le contact fugace passivement, sans oser y croire vraiment, sans chercher à le retenir ni à lui réclamer plus, se préparant à tout possible revirement.
— Et selon toi, il y a quelque chose entre nous ? L'interrogea-t-il à son tour.
Charles Edouard opina de la tête imperceptiblement, un peu comme un petit enfant qui consent à reconnaître une bêtise, et lui reprit la bouche. Cette fois, il fit son baiser assez insistant pour que Robin soit forcé d'y répondre.

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