robinIl était aisé de prédire ce qui se serait passé, cette nuit là, une fois rentrés chez eux, si la fatigue ne les avait précipités l'un et l'autre dans les bras de Morphée au creux de leurs lits respectifs… Le sommeil, s'il fut délicieux pour l'un, eut malheureusement un effet des plus dégrisants pour l'autre.
Notre Robin, plus matinal qu'à l'ordinaire, s'éveilla étonnamment tôt (mais pas encore assez pour croiser son colocataire), avec en effet plus d'étoiles dans les yeux et dans la cervelle que n'en pouvait compter la Voie Lactée. Il passa la journée à se remémorer leur baiser ainsi que le retour en voiture qui s'en était suivi. Le court trajet, baigné d'un silence chargé de possibles, avait été un moment de pure complicité. Jonglant mentalement avec un tas de nouveaux espoirs, il engloutit un petit-déjeuner copieux puis partit travailler en sifflotant. Chez Saint Lyre il n'eut que ça en tête. Depuis le début du mois, il collaborait régulièrement en direct avec le grand chef pour aboutir et fignoler les modèles en cours de réalisation pour la saison suivante. Le vieil homme dut le reprendre avec impatience à plusieurs reprises tant il était peu concentré. Ce jour là, il faut bien le dire, il ne fut bon à rien. Mais même quelques remontrances du respecté vieillard n'auraient su altérer sa bonne humeur.
Pour Charles Edouard, en revanche, il en fut tout autre. Cloîtré dans son bureau, inerte devant la pile de dossiers qui grandissait sous son nez depuis trois semaines, il tenta d'ordonner son esprit. C'était clair, sa vie était comme ces dossiers : en souffrance. Comme eux, elle attendait de nouveaux éléments pour reprendre son cours. Il regrettait de s'être laissé aller avec Robin — que lui était-il donc passé par la tête ? — comme il regrettait d'avoir accepté, le matin même, l'invitation à déjeuner d'Isabelle. Mais ce garçon avait tant d'amour dans les yeux et sur les lèvres… Ha, ses lèvres ! Comment les oublier maintenant ? Le mal était contracté et ne demandait plus qu'à s'étendre sournoisement. Et cette belle plante d'Isabelle, commerciale de son état, qui lui tournait autour depuis quelques temps, avait un si beau sourire. Il soupira à fendre l'âme. Qu'est-ce qui n'allait pas chez lui ? Pourquoi diable avait-il embrassé Robin ? Et pourquoi avait-il dit oui à Isabelle ? ll lui semblait ne plus avoir de contrôle sur rien. Et puis qu'avaient-ils tous à lui courir après alors que personne jusqu'ici ne l'avait jamais regardé que pour rire de son allure rétro, son ex-fiancée incluse ? Dire qu'il ne voyait son psy que le vendredi suivant, autrement dit une éternité ! Quelle poisse ! Son manque d'emprise sur les événements, et l'inacceptable confusion qui en découlait fatalement, le mirent de fort méchante humeur. Il aurait aimé pouvoir se téléporter sur un autre continent ou, au choix, s'effacer de la mémoire de Robin et d'Isabelle. C'est dans cet état d'esprit qu'il retrouva son soupirant le soir venu. Autant dire que son air préoccupé et, plus grave encore, son regard évitant furent la pire des déconfitures pour Robin et refroidirent d'un coup tous ses élans éventuels.
Rien que de très bref et de très banal ne fut échangé entre eux et chacun passa la soirée de son côté comme si rien d'exceptionnel n'avait jamais eu lieu. La dégringolade morale où cela plongea notre jeune héros fut, fort heureusement pour lui, doublée d'une sourde colère. Il ne pouvait admettre un tel traitement sans réagir. Son amour propre était en jeu. Il se jura de ne plus faire un geste vers lui. Et ce n'était pas que par fierté, c'était aussi une question de bon-sens. Insister serait revenu à lui forcer la main et aurait tout faussé. Maintenant, que cet effarouché d'aristocrate le veuille ou non, la balle était dans son camp. Mais évidemment, amoureux comme il l'était, il ne parviendrait pas à assumer cette ferme résolution sans un subterfuge radical. Il dut se ranger à la conclusion de Fa, reconnaître que l'éloignement était la seule et unique solution. Ne pouvant lui demander de s'en aller — c'était définitivement au-dessus de ses forces — et ne pouvant lui-même partir pour le moment tant le travail l'accaparait, il décida de ne plus décliner aucune invitation de Julie, la jeune fille qui en pinçait pour lui, ou de tout autre membre de son petit groupe d'amis qui, mine de rien, commençait à s'étoffer. Il ne laisserait plus passer la moindre occasion de faire la fête avec des gens de son âge et c'est ce qu'il fit.
Julie, fille unique d'un couple de bourgeois bohèmes parisiens qui brillaient principalement par leur absence, trop contente de pouvoir le fréquenter davantage, lui ouvrit toute grande la porte de son monde. Robin, curieux de découvrir ce milieu qui lui était totalement inconnu, se familiarisa sans difficulté aux us et coutumes de la jeunesse dorée parisienne, pour la plupart des étudiants en deuxième ou troisième année de fac, en psychologie, comme Julie elle-même, en littérature ou en droit. Ces jeune gens érudits et déjà si blasés, aimaient traîner leur nonchalance et leur énergie juvénile dans des concerts privés de rock indépendant ou, bien mieux, se recevoir les uns chez les autres en l'absence des géniteurs. Dans une ambiance molle et tendre ils buvaient, fumaient et s'alanguissaient au sein de leur petit cercle rassurant, cherchant l'ivresse sans risques. Les sensations fortes faisant en effet cruellement défaut dans leur vie studieuse et confortable, ne restait pour les faire vibrer que les imprévus liés au présent dont ils aimaient se faire les chantres. Ils étaient rarement plus de dix, souvent les mêmes, il y avait toujours une guitare ou, le cas échéant, une bonne sélection musicale pour planer et s'écorcher le cœur à l'envie. Tous dotés d'une intelligence aiguisée et d'un solide sens de la dérision, ils cultivaient leurs multiples talents avec soin, mais n'avaient plus de rêves. Chacun était concentré sur ses études et la préparation des examens et se conditionnait déjà à occuper la place que la société leur réservait. Lors de ces soirées, Robin observait tout ces jeunes héritiers en spectateur attentif et parfois perplexe. Certains débattaient politique sans passion, pour passer le temps, d'autres dansaient vaguement, la clope ou le joint à la main. Dans un coin de divan il se trouvait toujours un couple pour s'embrasser goulûment dans l'indifférence générale. Discuter des profs ou parler poésie semblait être le summum de l'originalité… Il n'eut pas de difficulté à s'intégrer au groupe où Julie l'introduisit  sous un faut nom en tant qu'ami d'enfance en congé sabbatique à Paris — le nom de Robin Rivière, par la force des choses, étant maintenant associé à celui célébrissime de Saint Lyre, ils s'étaient en effet tous les deux accordés pour qu'il reste incognito (il n'avait aucune envie de devenir le "VIP" de service!). Aux questions, qui de toute façon furent rares, il donna les réponses les moins mensongères qu'il put, histoire d'éviter les gaffes.
Etait-ce son charme particulier, son indifférence au paraître, ses références culturelles différentes ? Quoi qu'il en fût, il passa rapidement pour la personnalité exotique dont aucune soirée n'aurait désormais sut se passer. Il fut même adopté comme le photographe de ces messieurs dames volontiers narcissiques. En bref, personne ne fut indifférent à l'air frais qu'il fit entrer dans le petit cercle. Même Dorian, le sombre et sexy gothique qui se targuait de composer de la musique électro à ses heures perdues, étiqueté par ses congénères de "zarbi", passa pour on ne peut plus conventionnel en comparaison. L'ambiance un peu anesthésiante qui régnait parmi ces jeunes "bobos" contamina Robin. Il était venu vers eux pour fuir et se surprit finalement à trouver du plaisir à leur compagnie. En l'espace de trois semaines, il vit des amours se faire et se défaire. Lui même ne dédaigna pas les signes de Dorian — au point de se réveiller dans ses bras un lendemain de cuite, puis quelques autres matins, dénués d'alcool ceux-là… — ni, finalement la tendresse de Julie que de l'avoir vu dans les bras d'un garçon n'avait pas découragée, bien au contraire. Entre le boulot intense en cette période de l'année, les soirées bien arrosées presque quotidiennes et la notoriété qui se concrétisait de plus en plus fréquemment par d'interminables séances photos et autres interview pour tel ou tel magazine de mode "hype", notre jeune artiste ne croisait l'homme qu'il aimait que très rarement.
Charles Edouard, lui, ne parvint pas comme son jeune comparse à s'arranger avec lui-même et vécut extrêmement mal la situation. Sa lâcheté et la peur de ses propres sentiments, suite au fameux baiser, était en train de détériorer leur relation. Le voir se détourner était tout ce qu'il méritait. Le garçon l'évitait pour se protéger. Rien de plus logique! Il était seul responsable. Le changement était cruel. Bien que Robin fût resté cordial avec lui, il avait mis entre eux une distance telle que l'idée même d'un nouveau rapprochement semblait impossible. Le Robin d'avant lui manquait. Leur longues conversations sur le sens de la Vie, ses fous-rires, sa présence tout simplement, lui manquaient. Leur cohabitation ne se réduisait plus qu'à parler travail… En plus, à chaque fois qu'il le croisait, une vague de culpabilité le prenait à la gorge. Rien que pour ne plus avoir à endurer ça, et aussi parce que c'est qui était prévu depuis le début, il se mit à visiter appartement sur appartement. Malheureusement, pour le moment, aucun ne l'avait séduit. Le dîner avec Isabelle, quant à lui, s'était soldé par un échec, échec qu'il avait provoqué sciemment en lui baratinant un indigeste laïus sur ses angoisses post rupture et son soi-disant désir de solitude. Elle lui avait dit de fort gentilles choses puis avait définitivement cessé ses regards appuyés. Finalement, il ne parlait plus qu'à son psy qu'il avait pourtant failli envoyer paître le jour où celui-ci avait abordé, très prudemment pourtant, son homosexualité soi-disant latente. Cette séance n'avait fait qu'attiser toutes les questions qu'il se posait déjà. C'était à n'y rien comprendre. Il se souvenait pourtant combien la belle Solène, lorsqu'elle en avait décidé ainsi, avait su l'épuiser des plaisirs les plus âpres. Sa mémoire serait à jamais marquée du sceau de ces moments rares mais brûlants. Il avait adoré être un jouet sous ses mains dominatrices, adoré aussi connaître l'envoûtement de sa beauté sans pareil. Mais il se remémora aussi le bonheur tout autre qu'il avait ressenti à embrasser Robin dont la douceur l'attirait puissamment. Il aurait voulu lui parler à cœur ouvert. Mais plus les jours passaient plus cela lui semblait difficile.
L'occasion se présenta pourtant, un soir d'avril. Charles Edouard, deux heures auparavant, s'était lancé dans une corvée qu'il repoussait depuis la rupture : ranger ses papiers administratifs. Plus de six mois d'accumulation rendait la tâche ardue, tâche, en plus, dont il avait une sainte horreur. Avant, c'était toujours Solène qui s'y collait. Une avocate en droit des affaires internationales ça s'y connaît en paperasse. Il en avait étalé partout autour de lui, sur le tapis sur lequel il était agenouillé, sur la table basse, sur le canapé, et n'en était pas encore à la moitié. Robin ne rentrant jamais avant deux heures du matin, il s'était dit qu'il aurait largement le temps. Mais, ce soir là, le garçon revint à minuit.
— Salut. Houlà, qu'est-ce qui se passe ici ?
— Salut. Je trie ma paperasserie. Un cauchemar. Je ne croyais pas que ça me prendrait un temps pareil.
— Tu m'étonnes. Moi je fais ça au fur et à mesure.
— Tu as bien raison.
Robin se dirigea vers l'escalier qui montait à l'atelier et, en enjambant les piles de papiers, fit s'envoler quelques factures.
— Houps, pardon !
— Il n'y a pas de mal. C'est moi. Je m'excuse d'envahir ainsi l'espace. Je pensais avoir fini bien avant que tu ne rentres.
— Je peux t'aider ?
— Non, c'est gentil. Je vais m'en sortir. Par contre, si tu pouvais me passer la corbeille à papiers qui est à côté de toi…
Robin lui tendit la corbeille en question.
— Merci, chéri(e), répondit Charles Edouard en s'en saisissant, le regard déjà pointé sur le tas de papiers à jeter, à ses genoux.
A la seconde où il s'entendit émettre cet invraisemblable lapsus, il se pétrifia en se pressant la main contre la bouche, mais c'était trop tard, les mots fâcheux en étaient sortis. Il leva lentement la tête vers Robin. Le garçon, un pied sur la première marche de métal, la main sur la rampe, le geste en suspend, le considérait, interdit. Mon Dieu, il avait entendu ! Evidemment, évidemment qu'il avait entendu. Il se serait giflé.
— Désolé. Ça m'a échappé. Vieilles réminiscences de la vie de couple.
— Sans doute, oui, fit Robin, plus troublé qu'il ne l'aurait cru.
L'un à genoux sur son tapis, l'autre agrippé à son escalier, ils se dévisagèrent en silence. La solitude de Charles Edouard et sa confusion, qui ressemblaient à s'y méprendre à un appel au secours, éclaboussèrent à nouveau Robin.
— Bon. Je monte. Bonne soirée…, dit-il en se détournant à regret.
Mais il n'eut pas le temps de gravir la cinquième marche.
— Robin.
— Oui ?
Charles Edouard s'était remit debout, la mine éperdue.
— Je voulais te dire… Je voulais m'excuser. Je me suis comporté comme un imbécile avec toi depuis… Depuis…
— Depuis qu'on s'est embrassés.
— Oui…
— Pas la  peine de t'excuser. J'imagine que tu fais ce que tu peux.
Ces paroles inattendues, si pleines de miséricorde, faillirent lui faire monter les larmes aux yeux.
— Tu es très indulgent, fit-il d'une toute petite voix.
— Moi non plus, je n'ai pas été très tendre avec toi, ces derniers temps… Mais moi aussi, tu vois, je fais ce que je peux.
— J'ai tout gâché, n'est-ce pas ?
En guise de réponse, Robin vint à lui. Il s'approcha de lui jusqu'à se trouver à dix centimètres de son visage. Il n'était pas arrivé souvent qu'ils eussent leurs visages si proches. Charles Edouard osa lui toucher la joue et contempla ses traits comme jamais encore il n'avait pris le temps de le faire.
— Ce que je ressens pour toi, je n'y suis tellement pas préparé.
— Je sais, ça contrarie tes projets, fit le jeune garçon, un peu amer.
— Mes projets? Quels projets ? Ils s'en sont tous allés avec Solène. Non. Ça me lamine. Et j'ai tellement peur de te faire mal encore.
Robin baissa les yeux pour mieux les lui planter au fond de l'âme l'instant d'après.
— Je ne peux pas décider quoi faire à ta place.
D'un pouce tremblant, Charles Edouard lui frôla les lèvres. Il avait comme l'air ivre.
— Tu provoques en moi…
Il poussa un soupir sans achever et l'embrassa enfin, douloureusement, comme quelqu'un qui renonce à lutter. Robin n'était que don de lui-même. Qu'importait qu'il fût un garçon. Un tel don ne se pouvait refuser.
— Je ne suis pas homosexuel, pourtant.
Le garçon lui offrit un sourire malicieux.
— Moi non plus. Enfin, à moitié seulement… C'est peut-être simplement qu'on s'aime. Peut-être qu'il existe des sentiments plus forts que l'orientation sexuelle.
— C'est peut-être simplement ça, en effet, concéda l'autre, trop bouleversé pour réfléchir à une telle supposition. 
Il lui fallut ensuite puiser un peu d'assurance dans le regard amoureux de Robin pour surmonter sa crainte d'aller plus loin, alors seulement il put remettre cela plus sereinement, jusqu'à ce qu'il sente grandir en lui la tentation d'un grand saut dans le vide. Lorsque l'un s'interrompait, l'autre le relançait et ainsi de suite, si bien qu'il sembla que ce baiser ne veuille jamais finir. Lorsqu'ils revinrent à eux, ils étaient allongés l'un sur l'autre, au milieu des papiers, sur le canapé. Charles-Edouard, pesant sur le corps alangui du garçon ne put que constater, à sa grande stupéfaction, que non seulement il l'avait à moitié déshabillé sans le vouloir, mais qu'un désir on ne peut plus animal s'était saisi de lui. Le tee-shirt en effet relevé jusqu'au cou, le visage encore tendu dans l'attente de la suite, Robin rouvrit les yeux pour découvrir au-dessus de lui un Charles Edouard ébouriffé et décontenancé.
— Ça fait tellement longtemps que j'ai envie de toi, murmura-t-il en lui souriant.
— Tu n'imagines pas la trouille que j'ai quand tu me dis ça.
— J'aurais pu dire : si on allait dans ma chambre.
— J'aurais eu la trouille tout pareil.
— Il ne faut pas.
Ils se rassirent, Robin retendit son tee-shirt, Charles Edouard sa chemise et ils se regardèrent.
— Je dois te faire l'impression d'un pauvre empoté !
Le garçon, au lieu de lui répondre, l'embrassa encore et trouva dans ce geste la confirmation qu'il espérait.
— Cette nuit, ma chambre t'est ouverte.
— Je ne sais pas…
— C'est comme tu veux. Je monte faire mes bagages, dit-il en se levant, l'air de rien.
— Tes, tes bagages ?
— C'est vrai, je n'ai pas eu l'occasion de te le dire, mais je pars un mois chez mes parents.
— Ha bon ? Un mois ?
— Mon train est à dix heures, demain. C'est pour ça que je ne voulais pas rentrer trop tard.
Charles Edouard, sans dessus-dessous, resta là sur le canapé couvert de feuilles froissées, et le regarda disparaître à l'étage.

>> SUITE