Robin parti, Charles Edouard resta tout chose, seul face à lui-même. L'épreuve redoutée de l'intimité avec le jeune garçon l'avait laissé pétri de curiosité. Et si le souvenir récent de ces instants flamboyants avec lui possédait comme un parfum d'illusion — tant il réalisait difficilement encore qu'il les eût réellement vécus — il n'ignorait pas qu'il s'agissait d'un tournant décisif dans son existence. Lui, de nature si peu téméraire d'habitude, était fier d'avoir enfin franchi des frontières inconnues, bien qu'en vérité il n'eût aucun mérite. C'était l'amoureuse et respectueuse présence de Robin, rien d'autre, qui par sa constance lui avait ouvert les yeux. A la lumière des derniers événements, une multitude de petits détails, de gestes, de regards, d'attentions de la part du jeune homme lui revinrent en mémoire peu à peu. Avec le recul, il se demandait quelle incompréhensible peur avait pu le retenir tout ce temps d'accepter de voir un tel cadeau ? Il ne réalisait que maintenant combien le jeune garçon avait fait preuve d'une patience d'ange avec lui. Il avait dû désespérer plus d'une fois de le voir si insensible à ses signaux. Il se rattraperait. Il lui tardait de se trouver à nouveau en face de lui, de découvrir plus avant ce que lui réservaient les promesses de son sourire. Un mois, il lui faudrait attendre un mois encore !
La moitié du temps il planait au lieu de travailler. C'était si bon d'espérer, et si nouveau pour lui. L'éclat passé de sensations adolescentes se ravivait. Tant de choses oubliées par nécessité resurgissaient, des choses comme la joie aiguë d'exister dans le cœur d'une autre personne. Robin l'aimait. Enfin, les jours allaient avoir un autre goût que celui de l'angoisse. Soupirant, il se complaisait avec un optimisme qui ne lui était pourtant pas coutumier, à se figurer sa vie future avec le jeune et talentueux artiste. Il n'était pas dur d'imaginer de quoi leur quotidien serait fait. Ils cohabitaient déjà en bonne harmonie depuis des mois. Leur complicité déjà effective aurait l'opportunité de s'épanouir. Ils pourraient se rapprocher l'un de l'autre jusqu'aux limites d'une intimité que Charles Edouard n'avait encore jamais connue mais qu'il présentait possible. Oui, Robin était de ces gens qui se donnent sans compter et ne trichent jamais. Si lui-même parvenait à être à la hauteur, de grands moments les attendaient. Cela allait être merveilleux… Plusieurs fois par jour, il se surprenait à sourire tout seul dans le vide. Le fait que Robin fût un garçon le perturbait de moins en moins. Cela se réduisit même, au fil des jours, à un détail en passe de devenir anodin. La question de la sexualité le titillait bien encore, mais le peu qu'il avait eu le temps d'expérimenter avait désamorcé bien des angoisses. Chacun de leurs rapprochements n'avait-il pas été un pur moment de grâce ? Il prit l'habitude, chaque soir avant de s'endormir, de revivre en pensée leur union sous la douche, pour s'habituer à l'idée, pour vérifier ses premières impressions et aussi pour le plaisir. Ce petit film intime, à sa grande joie, éveillait chaque fois en lui le même désir incisif. C'était une première : une réalité vécue venait de remplacer ses fantasmes, lesquels, il est vrai, n'avaient jamais été très originaux. Aux quelques appréhensions qui demeuraient, il se rassurait en se disant que Robin aussi, peut-être, les ressentait. Après tout, celui-ci n'avait que vingt ans et, d'après ses dires, avait surtout connu des filles… Quoi qu'il en fût, cette perspective d'apprendre ensemble était exaltante.
L'autre moitié du temps, il traquait son éventuelle métamorphose dans le regard des autres et dans chaque miroir qu'il croisait sur sa route. Mais c'était inutile, il était le même homme. Le bouleversement était invisible. Et peut-être ne s'agissait-il pas de bouleversement mais, plus justement, de révélation… On lui fit simplement remarquer qu'il avait meilleure mine, qu'il était de meilleure humeur, sans plus.
Durant sa relation avec la belle Solène, jamais il n'aurait eu l'opportunité de laisser émerger ces désirs pour quelqu'un d'autre, et qui plus est pour une personne du même sexe. Cette femme exclusive avait suscité en lui une fascination telle, elle l'avait accaparé avec tant de virtuosité que pendant six ans, son charme et sa détermination impériale l'avaient comme hypnotisé, en faisant sa chose, son serviteur, occupant tout l'horizon, ne lui octroyant pas même une petite chance de s'ouvrir à de nouvelles amitiés. Sa vie sociale s'était résumée à elle et à elle seule. Il s'attristait de reconnaître que cela aurait continué ainsi tant qu'elle aurait bien voulu de sa présence et maintenu en lui l'espoir de fonder une famille. Depuis qu'il était libéré d'elle et du même coup de ses obsessions et souhaits anciens — comme devenir père ou briller partout avec elle à son bras — certains regrets s'effaçaient pour laisser peu à peu place à un impérieux désir de partage. De moins en moins préoccupé par l'avenir, il avait soif du présent comme jamais cela ne lui était arrivé. Il n'avait plus envie de faire de plans sur la comète. Les voir s'effondrer faisait trop mal.
Il réfléchit aussi beaucoup aux conséquences sur sa vie d'un amour affiché avec Robin. En quoi cela perturberait-il le cours ordinaire des choses qu'il fût homosexuel ? Qui cela dérangerait-il ? Bon, il y avait bien sa mère… Mais c'était vraiment là le seul hic et s'il était parvenu à surmonter l'obstacle le plus problématique, à savoir ses propres blocages, il ne ferait qu'une bouchée de la vieille aristocrate. Du moins voulait-il le croire.

 

Sur ce point précis, le hasard voulut que les événements se précipitent. Habituellement, comme chaque premier dimanche du mois, c'était la tradition, il déjeunait chez sa mère où sa sœur et ses neveux étaient également conviés. Or, ce dimanche-là, comme par un fait exprès, cette dernière ne put venir, retenue à domicile par la forte fièvre de son petit dernier. L'habituelle réunion familiale animée de cris d'enfants se réduisit donc cette fois en un tête-à-tête mère-fils. Cette chère Marie-Elisabeth l'accueillit donc seule dans l'hôtel particulier familial de la rue Freycinet où elle vivait désormais seule depuis la mort de son mari. A sa grande surprise, c'est elle en personne, comme toujours fière et pomponnée dans son tailleur Chanel, qui lui ouvrit la porte.
— Bonjour Mère, fit-il en se penchant pour l'embrasser.
— Bonjour, Charlie.
— Marianne n'est pas là non plus?
— Non, je suis absolument seule. Elle avait des obligations familiales. Je lui ai donné son congé pour le week-end. Elle nous a préparé un lapin aux morilles hier soir.
— Magnifique !
— Je n'ai eu qu'à faire réchauffer.
— C'est donc ça, cette odeur délicieuse… Et sinon, comment va mon neveux ? Vous avez des nouvelles ?
— J'ai eu Charlotte au téléphone juste avant que tu n'arrives. Ta pauvre sœur n'a pas fermé l'œil de la nuit mais elle m'a dit que la fièvre est un peu redescendue. Le pire semble être passé.
— Bon.
Ils s'installèrent à table et mangèrent en échangeant des banalités sur la météo, des nouvelles de la famille et du travail. Puis, soudain, au moment où il s'y attendait le moins, les hostilités commencèrent.
— Tu ne te rases plus ?
— Pardon ?
— Je ne t'ai pas vu négligé comme cela depuis la mort de ton père.
— Négligé ? Vous me trouvez négligé ? Je n'ai pas pris le temps de me raser ce matin, ça n'a rien d'irrémédiable, je vous rassure, fit Charles Edouard en prenant le parti d'en sourire.
La noble septuagénaire aux yeux noirs encore si ardents n'insista pas mais conserva son expression pincée. Ils continuèrent à manger en silence un bon moment.
— Sais-tu que j'ai vu Solène, cette semaine ? Déclara-t-elle soudain.
— Comment le saurais-je ? Elle va bien ? Répondit Charles Edouard avec une indifférence à peine feinte.
— Oui.
Il percevait sa tension dans ses gestes les plus infimes. Elle respirait le reproche. Il attendit la suite avec quelque anxiété. Elle adorait Solène et n'avait toujours pas digéré leur séparation. Allait-elle une énième fois le harceler à ce sujet ? Encore plusieurs minutes s'égrainèrent sans qu'on entende autre chose que le tic-tac de l'horloge, le tintement des couverts dans les assiettes et la circulation derrière les vitres. Elle se tamponna délicatement la bouche d'un coin de serviette immaculée puis leva le menton un peu plus haut avec l'air de vouloir en découdre.
— Elle est passée prendre le thé, mardi. Nous avons parlé.
— Ha. Très bien.
— Elle m'a parlé de toi…
— Venez-en au fait, Mère. Je croyais que nous avions convenu que ce sujet était clos.
— Je profite que je t'ai en tête-à-tête pour te dire le fond de ma pensée. Tu as commis une grave erreur en la laissant partir.
— Je refuse d'avoir cette conversation.
— Charles Edouard, cette jeune femme est une perle. C'est une chance inouïe qu'elle ait bien voulu s'intéresser à toi et partager ta vie. Tu dois absolument la reconquérir.
Il contint avec difficulté les mots violents qui lui montaient aux lèvres.
— Expliquez-moi en quoi c'est une chance, s'il vous plaît ! Mon Dieu, mais quelles sornettes vous a-t-elle raconté ?
— Pour quelqu'un qui n'a pas été à la hauteur, il serait plus décent que tu le prennes sur un autre ton.
C'en était trop. Charles Edouard, bien déterminé cette fois à ne pas la laisser le pousser dans ses retranchements, posa ses couverts et sa serviette et la fixa jusqu'à ce qu'elle fût obligée de détourner les yeux.
— Je le prendrais sur le ton qu'il me plaira, Madame. Ma vie privée ne vous regarde pas. Je croyais avoir été clair là-dessus. Libre à vous d'apprécier cette intrigante. En ce qui me concerne, je ne veux plus avoir affaire à elle. Je revis depuis qu'elle m'a libéré de ses griffes, alors ne gâchez pas votre salive en de vaines remontrances.
— Vous formiez un couple parfait.
— Elle a failli me rendre fou !
— C'est toi qui as tout gâché.
— Cela suffit, Mère ! Garder vos accusations. Je ne sais que trop le peu d'estime que vous me portez. J'ai toujours été responsable de tous vos malheurs et j'ai toujours contrarié les projets que vous aviez pour moi, je sais. Mais ne trouvez-vous pas incroyable de porter plus d'attention et de crédit aux dires de cette… de cette actrice, de cette avocate, plutôt qu'à ceux de votre propre fils ? Ne voyez-vous pas qu'elle vous manipule comme elle m'a manipulé ? Manipuler les autres comme des pantins est son seul plaisir dans la vie. Elle joue avec vous. Elle vous utilise pour m'atteindre encore à travers vous. Croyez-moi !
— Voyons, Charlie, que…
— Il n'y a pas de Charlie qui tienne. Je ne vous laisserai pas me rabaisser davantage, surtout en faveur d'une personne nocive qui m'a pris six années de ma vie. Je sais où j'en suis. Gardez à l'esprit que vous ne la connaissez pas comme je la connais. Et, que cela vous plaise ou non, je sais aujourd'hui que je vaux mieux qu'elle.
— Mais je suis inquiète de te voir à nouveau célibataire à 35 ans. Pourquoi n'avez-vous pas eu d'enfant?
— Allez savoir, peut-être m'a-t-elle refusé ce bonheur pour le plaisir de me nuire. Posez-lui la question à elle.
— Tu es le garant de notre lignée, l'héritier du nom. Je te trouverai un bon parti si tu n'es pas capable de le faire toi-même.
— Enfin, Mère ! Qu'est-ce que vous me chantez ? Nous ne sommes plus au dix-neuvième siècle. Et pitié, cessez de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas !
— La famille me regarde. L'existence de mes futurs petits enfants me regarde !
— Je ne suis pas disponible de toute façon, coupa-t-il, à bout de patience.
— Qu'entends-tu par "je ne suis pas disponible" ? Dit-elle en levant un sourcil inquiet.
— Je fréquente déjà quelqu'un.
Elle en reposa son verre sans rien y avoir bu.
— "Quelqu'un", "quelqu'un" ! Pourquoi ne me l'as-tu pas dit? Et bien parle ! Qui ?
— C'est une histoire débutante et…
— Est-ce sérieux au moins ? Depuis quand vous fréquentez-vous ? Comment s'appelle-t-elle ?
Charles Edouard considéra la veille femme aux meurtrières exigences. Depuis qu'il avait pris conscience du mal qu'elle lui avait causé, il n'avait plus envie de faire le moindre effort pour la ménager. Les derniers événements autant que sa psychothérapie l'avaient aidé à se détacher d'elle. La voir souffrir à son tour ne le gênerait pas. Et puis qu'avait-il à perdre ? Jamais il n'obtiendrait son respect et encore moins son amour. Cela faisait trente-cinq ans qu'il essayait, en vain. Et qu'avait-il à craindre ? Qu'elle le déshérite ? Qu'elle le renie ? Et alors ? Cela ne ferait qu'officialiser ce qu'elle pensait de lui depuis le berceau.
— Il s'appelle Robin, fit-il simplement.
Elle vit bien qu'il ne plaisantait pas, mais son esprit refusa d'entendre les mots qu'il venait de prononcer.
— Robin est un nom masculin, remarqua-t-elle, très calme.
— En effet, Robin est un nom masculin. Vous avez bien entendu.
— Permets-moi de te dire que ton humour laisse à désirer, Charlie.
— Je suis épris d'un jeune homme, Mère. Cela n'a rien d'une plaisanterie.
— Charlie, ne me tourmente pas ainsi, fit-elle avec un sourire qui ne ressemblait à rien.
— Loin de moi l'idée de vous tourmenter, fit-il froidement. Il s'appelle Robin Rivière. Vous le connaissez par les journaux. Il s'agit du jeune prodige qui seconde Saint-Lyre. C'est avec lui que je vis depuis six mois. Il s'agit de mon colocataire, vous savez ?
Pétrifiée, elle n'entendait plus rien. Elle se leva de table avec la raideur d'un automate, disparut dans la pièce à côté, en revint presque aussitôt et déposa sur la table, près de la main droite de son fils, une petite boîte grise. Bien qu'il l'eût déjà reconnue, il s'en saisit et l'ouvrit. C'était la bague de fiançailles qu'il avait offerte à Solène peu de temps avant leur séparation.
— Elle te la rend. Tu pourras l'offrir à ta prochaine fiancée… Dit-elle en retournant vers sa place, de l'autre côté de la table.
— Gardez-là. Je doute que cette énorme aigue-marine plaise à Robin.
— C'en est assez ! Hurla soudain la veille femme restée debout, de toute la puissance de son frêle corps raidi de haine.
Charles Edouard la toisa et se mit à sourire malgré lui. Les colères de sa mère l'avaient toujours terrifié. Cette fois, il ne ressentit rien. Strictement rien. Il était guéri d'elle.
— Il n'y a jamais eu d'inverti dans notre famille et je t'interdis de faire encore une seule allusion à cette insanité ! Ajouta-t-elle, agrippée au dossier de sa chaise, tremblante de fureur.
— Navré que cela vous déplaise, mais il semblerait qu'il en soit ainsi.
— C'est impossible ! Impossible. Cette engeance, ces gens de la mode, t'ont fait perdre la tête, mon pauvre garçon !  S'étrangla-t-elle.
Plus il la voyait perdre son calme plus il sentait le sien grandir.
— Je suis incroyablement amoureux de lui, insista-t-il, impitoyable.
— Il suffit ! Un mot de plus, Charlie, un mot de plus et, et…
— Et quoi ?
Fulminante, à court de paroles, elle tenta de se reprendre en inspirant quelques amples bouffées d'oxygène pendant que Charles Edouard se levait de table. Il plia sa serviette avec soin, termina son verre de vin, repoussa sa chaise et resta debout en face d'elle. Pour la première fois de sa vie, il avait le dessus. Il entendait en profiter.
— Au risque de vous paraître cruel, Mère, j'ai bien peur que la manière dont vous m'avez élevé n'ait une part de responsabilité dans la singularité de mes goûts. Je dis cela, je n'en suis pas certain, c'est pour vous faire cogiter… Peut-être en vérité n'y a-t-il pas de cause véritable. Ou peut-être que votre chère Solène que vous estimez tant a réussi à me dégoûter des femmes. Allez savoir ! Toujours est-il qu'il en est ainsi : j'ai viré ma cuti.
— Tais-toi !  Tais-toi ! S'époumona-t-elle.
— C'est à votre fils cadet que vous devrez réclamer des petits enfants "De La Bressonnière".
— Je ne veux plus entendre un mot !
— Si cela peut vous consoler, sachez que personne n'a pris soin de moi comme Robin sait le faire. Il n'a que faire de ma fortune ou de mon nom. Il est la première personne à m'aimer pour ce que je suis.
— C'en est assez ! Sors d'ici ! Hurla-t-elle en lui montrant la sortie.
Il sourit, feignant une tristesse résignée.
— Suis-je bête. Vous n'avez évidemment que faire de mon bonheur.
Horrifiée, toujours agrippée à son dossier de chaise comme un oiseau de proie, elle le regarda s'éloigner, prendre sa veste et son parapluie dans le vestibule.
— Je prends congé comme vous m'y invitez si gentiment. Soyez assurée que je vous épargnerai désormais ma présence… Chère Mère…
Il s'octroya un dernier regard prolongé sur elle, elle qui le dévisageait comme un lépreux, cette femme si seule au fond, empêtrée dans ses dogmes et ses certitudes ancestrales. L'idée qu'il ne la reverrait peut-être jamais l'effleura et ne lui provoqua pas même un pincement de cœur. A peine eut-il refermé la porte derrière lui qu'elle alla se précipiter aux toilettes pour y vomir tout ce qu'elle avait avalé depuis le matin.

>>Suite