Jean_Foucambert_a— Salut, Monsieur le dandy de la mode parisienne ! S'exclama le cousin Fred en accueillant Robin à la gare de Caen.
— Salut Fred. Heureux de te revoir. Le P'pa t'a envoyé à sa place ?
— Ouais, mon pote. Il est surbooké, ton pauvre papa, avec ce temps magnifique. Pour te dire il a déjà commencé la fauche. Dingue, non ?
— Et tout le monde va bien ?
— Oui, au poil. Mais je ne dis pas comment tes parents t'attendent. Ta mère s'agite depuis trois jours comme si elle allait recevoir la Reine d'Angleterre en personne.
Le trentenaire gaillard et buriné, tout sourire, considérait son cadet avec un mélange de tendresse et de curiosité. Ça lui faisait tout de même drôle de savoir que son jeune freluquet de cousin, déluré certes, mais freluquet tout de même, était devenu quasiment une star à la capitale.
— Mais, dis-moi, c'est quoi cette mine de papier mâché ? Fit-il en invitant Robin à déposer ses sacs dans le coffre de la deux-chevaux vert pomme toujours aussi bichonnée.
— Qu'est-ce que tu veux, je passe ma vie enfermé.
— Quelques jours au grand air, ça va te faire du bien, déclara Fred en démarrant. “Et sinon, ça roule pour toi d'après ce que j'ai compris. Tes parents me racontent tout. Tu n'as pas l'air de t'ennuyer.”
— Je m'éclate grave ! Et je bosse comme un malade.
— Alors, ça fait quoi d'être un "VIP" ? Tu dois en croiser des belles filles.
— Et des beaux mecs, fit le garçon avec malice.
Fred lui jeta un coup d'œil en coin et choisit de sourire en regardant de nouveau devant lui. Il était l'une des rares personnes à connaître l'amourette adolescente de son jeune cousin.
— T'en n'as pas l'air comme ça, mais t'es un petit coquin, toi, hein ? Tu ne te refuses rien.
Robin, qui ne souhaitait pas s'étendre sur le sujet, dévia la conversation sur l'effective beauté des filles qu'il avait croisées et parfois aimées et, dans la foulée, entreprit de lui faire l'éloge de l'élégance teintée d'érotisme des touristes japonaises jusqu'à lui en mettre l'eau à la bouche. Chemin faisant, Fred lui exposa aussi l'actualité de la ferme ainsi que les derniers ragots les plus cocasses de la commune. Le jeune garçon connaissait déjà tout cela par cœur via sa mère, mais c'était toujours instructif d'entendre une autre version et parfois même hautement comique dans la bouche de Fred lorsqu'il s'agissait, par exemple, des dernières frasques de la boulangère ou des tensions politiques ubuesques à la mairie.
À Graye, rien ne changeait jamais. Vaches, prés, pommiers, ancien lavoir ou salle des fêtes, chaque chose était à sa place. Ainsi, donc, loin des ateliers de confection Saint Lyre, des podiums et des journalistes, loin des dentelles, popeline, drapés, diamantine et autre tulle, notre jeune héros renouait avec sa Normandie natale. Après la folie de tous ces derniers mois — l'amour, la création intensive, le stress des défilés —, c'était presque un soulagement de retrouver des repères familiers. Sa mère l'accueillit comme un prince et eut les larmes aux yeux lorsqu'elle déballa et découvrit l'écharpe d'or et de soie que son artiste de garçon avait conçue et confectionnée rien que pour elle. Le père, paré de son immuable bonhomie taciturne, reçu lui aussi son cadeau, une casquette de chasseur des plus seyantes. Sans perdre de temps, à peine les pieds sous la table et les poireaux vinaigrette attaqués avec appétit, il mit son fils au courant du boulot qui l'attendait durant son séjour. "J'espère que tu ne comptes pas trop faire la grasse mat', mon grand, parce qu'il y a du pain sur la planche. Je ne te cacherai pas que tu tombes à pic." lui avoua-t-il. Mai, exceptionnellement clément après un mois d'avril pluvieux, allait en effet permettre d'achever la fauche des prés en friche bien plus tôt que d'habitude. L'arrivée de Robin à cette période délicate de la fenaison renforcerait les chances de faire, cette année encore, un fourrage d'excellente qualité. Remettre en état la clôture du pâturage ouest était également au programme. Bref, les tâches ne manqueraient pas et c'est de bon cœur que le jeune homme s'y plierait. Il s'y était attendu et, après tout, quel moyen plus sain de se vider la tête ?
Se levant tôt et passant donc ses journées aux champs, il ne s'accordait de véritable repos qu'en fin d'après-midi, une heure ou deux avant la fin du jour. L'appareil photo en bandoulière, il partait à vélo. S'oubliant au sud dans une flânerie contemplative par les chemins du bois de Reviers et bien plus loin parfois, ou vers le nord, sur la plage désertée, il se défaisait de la fatigue accumulée durant sa journée de labeur. Ensuite, à la nuit tombée, qu'il retrouvait la paix du foyer familial, les bonnes odeurs de cuisine, le tic-tac de la grosse pendule, et le bruit de fond de la télé dans la pièce à côté. Sa mère qui, à son arrivée, s'était alarmée de sa pâleur et de ses kilos en moins, le gavait de ses meilleurs mets. A dix heures du soir, il dormait comme un bébé.
Tout en se remplumant et en récupérant ses couleurs, notre jeune héros prenait du recul sur la tournure étonnante que sa vie avait prise ces derniers mois. Malgré tous ces événements, qui auraient tourné la tête à plus d'un, il ne se sentait pas changé. Et d'ailleurs, rien qu'à la manière dont son père se comportait avec lui, c'est-à-dire exactement comme avant, il en avait la confirmation. L'homme tranquille et avare de paroles superflues avait discrètement observé son fils au travail. Le voir coopérer à la réfection de la clôture avec Fred et lui, et ce dans la bonne humeur, en suant pourtant sang et eau et en s'écorchant les mains aux mûriers, avait suffi à le rassurer. Son garçon était revenu indemne de la vie parisienne. Rien ne s'était perverti en lui. Tout du moins, n'avait-il pas attrapé la grosse tête. Robin était un Rivière et les Rivière étaient ainsi : simples, incorruptibles et moralement solides comme des rocs.

Un soir, alors qu'il venait de dîner avec les siens après une longue balade en solitaire dans les dunes, Robin s'assit sur le banc contre le mur de la maison, près de la fenêtre de la cuisine. Le soir était doux, cela faisait cinq jours qu'il était là et il avait envie d'entendre la voix de Charles Edouard. Il regarda quelques minutes le croissant de lune monter au-dessus du bocage, respira  les parfums d'iode et d'herbe coupée et sortit son téléphone portable de sa poche. À l'autre bout du fil, le timbre familier, grave et chaud, si peu représentatif du caractère pudique de son propriétaire, lui fit bondir le cœur. Ils échangèrent tout d'abord des propos neutres relatifs à la Normandie, au cours des événements chez Saint Lyre, puis, un moment, lorsque même le sujet de la météorologie fût épuisé, un silence cru s'imposa.
— Sans cesse, je repense à ce que nous avons fait juste avant que tu ne partes, se lança Charles Edouard dans un souffle. "On n'en a pas vraiment reparlé, mais tu sais… C'était… Ça m'a…
— Je t'écoute…
— Je… (Déglutition, soupir profond). Ce n'est pas évident à aborder comme ça…
— Qu'est-ce que tu cherches à me dire ?
— Je ne sais pas exactement. J'ai beaucoup de questions…
— Le sexe, ça parle de soi-même, non ? Il n'y a pas grand chose à en dire.
— Je vois. Tu préfères pratiquer que discourir sur la chose.
— Ça doit être ça, oui, dit Robin avec un rire franc.
Chacun, les yeux brillants et le regard perdu, — l'un debout dans sa cuisine parisienne, face à la fenêtre, l'autre assis dehors près du vieux rosier grimpant embaumant par vague l'air frais du soir — se figurait l'autre.
— Ça m'a fait tellement de bien. Et en même temps, ça m'a bouleversé.
— Moi aussi, tu sais. La première fois qu'on fais l'amour avec quelqu'un, ça marque toujours. En plus, pour toi, c'était la première fois que…
— Non, je sais ce que tu vas me dire mais non, ce n'est pas ça. Ce n'est pas ça… Avant, c'est vrai, l'idée de faire ça avec un homme me tétanisait. Mais avec toi, pendant et après, ça ne m'a posé aucun problème finalement.
— J'ai vu ça !
— Pour moi ça a été vraiment très fort . C'était vrai, spontané, tellement sincère… Tout l'inverse de ce que j'ai jamais connu avec mon ex. Et j'aimerais savoir une chose.
— Oui, quoi ? L'encouragea Robin, le voyant hésiter à poursuivre.
— Toi, tu ne m'as rien dit et j'ai besoin de savoir. Est-ce que ça t'a plu autant qu'à moi ?
— Ça m'a un peu frustré que ça soit expédié comme ça, mais oui, évidemment ça m'a plu. Tu l'as bien vu ?
— Je ne t'ai pas déçu ?
— Quelle idée ! Bien sûr que non !
— Je veux dire, par rapport à ce que tu espérais ?
— Tu as été à la hauteur de mes espérances si c'est ça que tu veux savoir, dit Robin sur un ton amusé.
— Tu te moques de moi ?
— Un peu… Non, en fait, je dédramatise. Plus sérieusement, j'ai hâte qu'on passe à la suite, qu'on puisse prendre notre temps. J'en rêve.
— Tu es si rassurant… J'aimerais beaucoup que tu sois là près de moi ce soir.
Robin, touché, ne sut que répondre. Jamais encore il ne l'avait perçu si sincère, si prompt à se dévoiler.
— Allô ? Tu es toujours là ? S'inquiéta Charles Edouard.
— Oui, je suis là. Trois petites semaines, ça sera vite passé. Ça sera tellement bon de se revoir. Tu verras. À moi aussi ça me paraît déjà long, mais j'avais vraiment besoin de m'éloigner de Paris quelque temps, de revoir ma famille.
— Ne fais pas attention. Je fais mon enfant gâté ! Toi au moins tu as une famille, alors profites-en.
— Toi aussi tu as une famille.
— Ha oui, je ne t'ai pas encore raconté : ma très chère mère et moi sommes on ne peut plus fâchés.
— Comment ça fâchés ?
— J'ai déjeuné en tête à tête avec elle dimanche. Elle m'a torturé, une fois de plus, au sujet de Solène. J'ai senti la moutarde monter et j'ai craqué. Dans un premier temps, je lui ai dit tout ce que je pensais vraiment de cette garce qu'elle continue d'idolâtrer. Elle l'a mal pris, évidemment, et a commencé à parler de me trouver un bon parti sous prétexte que j'en étais soi-disant incapable. D'habitude j'arrive à prendre sur moi mais là, je ne sais pas, ça m'a mis hors de moi. En plus de lui balancer ses quatre vérités, j'ai fini par tout lui dire sur nous.
— Sur nous ? Sur nous deux ?
— Oui. Sur toi et moi.
— Mais tu lui as dit quoi exactement ?
— Et bien que j'étais très amoureux d'un garçon. De toi en l'occurrence.
— Ho, putain… Murmura Robin qui, connaissant la personnalité de la vieille femme pour avoir entendu son fil l'évoquer maintes fois,  mesurait l'ampleur de l' affrontement.
— J'ai cru qu'elle allait me faire un infarctus. Elle a fini par me mettre à la porte.
— Carrément ?
— Carrément.
— Et maintenant ?
— Pas de nouvelles pour le moment…
— Et toi, ça va ? Tu te sens comment ?
— Soulagé, je crois. Elle m'en a tellement fait. Il était plus que temps que je perce l'abcès. Je me suis assez aplati comme ça devant cette vieille peau.
— C'est de ta mère dont tu parles. Quand même…
— Crois-moi, elle ne mérite pas ta pitié.
— En tout cas, pour quelqu'un qui se dit trouillard, je trouve que tu as eu un sacré courage. 
— Ce n'était pas du courage, seulement un énorme ras-le-bol. Je n'avais rien prémédité. Il fallait que ça sorte, c'est tout. Et puis, je crois que c'était aussi une question de dignité.
— Elle va me haïr.
— Elle hait déjà tout ce qui contrecarre ses projets absurdes ou contredit ses idées toutes faites. On n'y perd rien ni toi ni moi.

Une demi-heure plus tard, alors qu'il réfléchissait à l'échange qu'il venait d'avoir avec l'homme qu'il aimait, Robin vit sa mère sortir sur le perron.
— Tu es toujours là. Tu n'as pas froid ?
— Non, ça va M'man. Il fait doux.
Elle vint le rejoindre sur le banc.
— Tout va bien ? On n'a pas eu cinq minutes à nous depuis ton arrivée. Ton père ne t'épuise pas trop, j'espère ?
— Non, t'inquiète, j'y vais tranquille à mon rythme. Au contraire, ça me fait du bien de me dépenser un peu.
— C'était avec ta petite amie que tu parlais au téléphone ? J'ai un peu entendu malgré moi, ajouta-t-elle avec un petit rire nerveux.
— Maman !
— Désolée, je ne voulais pas écouter, mais j'étais là, que veux-tu ! Tout va bien à Paris ?
— Oui, tout va bien, soupira Robin.
— Tu ne me parles plus de Farida. Ça va toujours entre vous ?
Le garçon appuya sa tête en arrière contre la pierre et fixa la lune. Il sentit son agacement s'estomper. Sa mère avait le droit de savoir. Il n'avait pas envie de lui cacher sa vie.
— Nous ne sommes plus ensemble.
— Ah bon… Et, tu parlais à qui, alors ? Arrête-moi si tu me trouves indiscrète.
— Tu es très indiscrète et je crois que tu devines à qui je parlais.
— Non… Non, je t'assure.
Il la considéra. Son visage doux et régulier ne trahissait pas d'inquiétude particulière.
— Maman, je parlais à Charles Edouard.
— Ha, ton colocataire d'origine noble. Et il a fini par trouver un appartement, alors ?
Il pivota un peu plus pour lui faire face et lui prit tendrement les mains qu'elle avait abandonnées sur ses genoux.
— Si tu as entendu ma conversation avec lui, je crois que tu as très bien compris ce qui se passe.
Elle soutint son regard sans chercher, cette fois, à dissimuler son léger affolement.
— Je ne suis pas certaine. Qu'est-ce qui se passe ? Interrogea-t-elle d'une voix faible.
— Nous vivons ensemble. Voilà.
Il s'éclaircit la gorge. Ce n'était pas si facile à dire, finalement. Elle semblait incrédule et perplexe.
— Tu es devenu homosexuel ?
— Je ne le suis pas devenu, non. J'ai toujours aimé autant les filles et les garçons. Je ne fais pas de différence. Je tombe amoureux d'une personne, pas de son genre. Si tu veux absolument une étiquette, je suis bisexuel.
— Ça veux dire que tu pourras quand même avoir des enfants un jour, alors ? S'enquit-elle.
— Avec Charles Edouard, c'est peu probable, répondit-il en cherchant à la faire sourire.
Mais la nouvelle ne la rendait pas d'humeur à plaisanter.
— Tu es notre fils unique.
— Maman ! Je n'ai que vingt et un ans et toi tu n'as que quarante ans. Tu ne crois pas que c'est un peu tôt pour parler de procréation ?
— Ce Charles Edouard…
— Tu l'adorerais. C'est un mec parfait. J'ai même hâte de vous le présenter à toi et au P'pa.
— Oui, mais, il est sérieux ? Je veux dire, il ne traîne pas trop avec n'importe qui ? Je me méfie de ces milieux.
— Ces milieux ? Quels milieux ?
— Et bien j'ai lu des choses, comme tout le monde… Je te parle des milieux homo, du milieu de la mode, tout ça. Je ne veux pas que tu sois influencé par des décadents, que tu attrapes le sida ou que tu tombes dans la drogue. C'est vite arrivé ces choses là.
— Des décadents ? Répéta-t-il avec les yeux ronds.
Il lui lâcha les mains, se redressa un peu et demeura immobile un instant tant les inquiétudes de sa mère le décontenançaient.
— Il faut tu arrêtes de regarder la télé, sérieux. Tu ne me fais pas confiance ou quoi ?
— Mais si, mon chéri. Mais je me fais du souci.
— Premièrement, Charles Edouard de la Bressonnière a beau être aristocrate, il n'a rien, mais alors rien du tout de décadent. Il a vécu six ans avec une femme dont il était fou amoureux et ils se sont séparés à la période où je l'ai rencontré. C'est grâce à lui que je dois mon embauche chez Saint-Lyre, il est mon agent attitré, mon ami…
— Et ton amant, donc.
— Et mon amant. Oui. Si tu y tiens.
— Lui aussi est bisexuel donc ? Fit-elle, le front plissé de perplexité.
Elle déployait visiblement de gros efforts pour parvenir à le suivre. Elle en était attendrissante. Après tout, sa curiosité n'était motivée que par l'amour maternel le plus sincère et il pouvait bien lui accorder un peu de patience.
— Et bien ça m'en a tout l'air, en effet. Mais tu ne m'as pas laissé finir. Je disais donc que premièrement, lui est irréprochable, fidèle, droit, sérieux et tout ce que tu veux et, deuxièmement, que les milieux de paillettes que tu évoques ne m'intéressent que de très très très loin. Dis-toi que je passe les trois quarts de mon temps seul dans mon atelier devant ma planche à dessin. Le quart restant je bosse chez Saint Lyre, je voyage pour le boulot ou je passe un peu de temps avec Charles Edouard. Je n'ai pas que ça à faire, traîner dans les boites, si ça peut te rassurer.
— Bon.
— Ça va ?
— Oui… Fit-elle avec une assurance mitigée.
— Maman, arrête de t'inquiéter pour moi, fit-il en la serrant dans ses bras.
Elle fit durer l'étreinte avec bonheur, les yeux fermés, souriante.
— L'essentiel est que tu sois heureux, dit-elle , le regard caressant et la main sur sa joue.
— Je fais un travail qui me plaît. Tu imagines, je dessine du matin au soir ! Je rencontre des gens passionnants, je vis à Paris comme j'en ai toujours rêvé. Je suis amoureux. Comment je pourrais ne pas l'être ?
— Et tu n'as que vingt ans par-dessus le marché.
— Vingt et un.

Suite et fin