À peine l'ascenseur s'ouvrit-il sur le palier que Charles Edouard perçut la musique de l'autre côté de la porte. Le cœur pincé d'un vif sursaut de joie, il remit sa clé dans sa poche. Robin était donc revenu avant l'heure prévue. Lui qui, exprès, avait quitté tôt pour le devancer, c'était raté. Il entra, referma derrière lui précautionneusement et posa son sac sur la commode. En ôtant sa veste légère il se regarda dans le miroir. Sa propre expression le frappa. Avait-il jamais eu ce regard auparavant ?
Il se rendit en direction de la cuisine d'où provenait la voix de Catherine Ringer interprétant la célèbre chanson des Rita Mitsouko "Marcia baila". En slip et tee-shirt, ficelé dans son tablier à carreaux rouge et blanc, les cheveux mouillés, Robin s'affairait devant l'évier en chantonnant et en se déhanchant au rythme joyeux de la triste chanson. Accaparé comme il l'était, il ne perçut pas la présence de Charles Edouard. Celui-ci, immobile à l'entrée de la pièce, l'observa jusqu'à la fin du morceau, la cage thoracique comme trop étroite pour l'ampleur de son souffle. Ainsi donc, la place que Robin avait pris dans sa vie avait-elle atteint ce stade, le stade fatal où il n'est plus permis de douter qu'on est bel et bien épris.
— Salut, lança-t-il enfin en baissant le volume du poste de radio.
Le garçon se retourna vivement, les gants mapa aux mains, une brosse dans l'une, une grosse pomme de terre crottée de terre dans l'autre.
— Charlie, salut ! Je ne t'ai même pas entendu entrer. Tu es là depuis longtemps ?
— Depuis une bonne minute…
Robin, rougissant, déposa brosse et patate sur le plan de travail et ôta ses gants.
— Désolé pour la tenue. Je croyais que j'avais largement le temps de m'habiller. C'est un peu gênant.
— Tu ne m'avais pas dit que ton train arrivait à 18 heures ?
— Si, mais finalement, j'en ai pris un plus tôt. Je voulais te faire la surprise.
— On a eu la même idée, alors.
Ils se sourirent. Bien qu'il fût loin de rivaliser avec la mine superbe de son jeune comparse fraîchement revenue de sa Normandie, Charles Edouard était à son avantage dans sa tenue estivalle. Il avait pris du temps pour lui, pour réfléchir, se poser un peu, profiter, aux terrasses des cafés, des premiers vrais beaux jours. Quelque chose avait indiscutablement changé en lui. Etait-ce une nouvelle lumière au coin de l'œil, une mèche de cheveux inhabituellement rebelle ou une raideur disparue ? Difficile à dire, mais Robin ne manqua pas d'en être troublé. Un peu comme il avait pu l'être lorsqu'il lui était apparu, quelques mois plus tôt, hagard de fatigue, en sueur, si loin de son image lisse, dans son ancien appartement, ce lieu vaste et vide qui, comme une caisse de résonance, avait amplifié démesurément son sentiment de déroute existentielle. Comme dans ce souvenir, il était là, devant lui, physique, incarné. Ils avaient tant parlé d'avenir et d'amour au téléphone durant ce mois d'éloignement, se retrouver face à face se révélait presque intimidant. Charles Edouard s'appuya sur la table où se trouvait un sac de jute débordant de légumes, si terreux que difficilement identifiables et, d'un index circonspect, en fit rouler un de quelques centimètres.
— C'est quoi ces choses ? 
— Des betteraves, des patates et des carottes de chez mes parents. Cinq kilos que je me trimbale depuis Caen… J'avais commencé à les laver. Je voulais nous préparer quelque chose de sympa.
— Dis-moi ce que je dois faire, je vais t'aider.
— Tu peux commencer par éplucher les patates que j'ai lavées. Un gratin dauphinois, ça te tente ?
— Et comment !
— Bon, moi je vais quand même finir de me saper. J'arrive.
— Hé là, pas si vite, fit Charles Edouard en le rattrapant dans un élégant pas chassé.
Il le retint par la taille. En vérité, les pommes de terre et le gratin, pour l'heure, Charles Edouard s'en souciait comme d'une guigne. Il avait envie de toucher Robin, de le savourer enfin. Sa présence lui avait assez manquée comme ça. Le garçon se laissa enlacer, trop heureux de cet élan inattendu. Il lui était difficile de croire ce qu'il lisait dans le regard de son aîné, ce feu qu'il avait scruté en vain tant de fois auparavant. Il lui passa les bras autour du cou. Ils rapprochèrent leurs visages.
— Dis-moi si je me trompe, mais, cette chemise à col tunisien, ça veut dire que tu as été bosser sans cravate? Et avec une barbe de trois jours, en plus.
— De cinq, exactement… Tu sais, ma femme me quitte, je me découvre amoureux d'un garçon, je dis ses quatre vérités à ma mère. Tout ça, ça finit par faire relativiser. J'apprends à me détendre…
— On dirait, en effet.
Chacun sentait le souffle de l'autre et le désirait plus proche encore.
— Tu as bien fait de partir.
— Ah oui ?
— Ça m'a laissé le temps de réfléchir, d'accepter ce que je ressens pour toi.
Rien qu'à sa façon de plonger son regard en lui, Robin sut qu'il disait vrai. Le baiser, tout d'abord pointillés délicats émaillés de regards, se fit peu à peu passionné pour finalement ne plus vouloir s'interrompre. Ils fermèrent les yeux et le firent durer si longtemps qu'ils en oublièrent le reste de l'univers. Puis, ils se retrouvèrent sur le lit de Charles Edouard, à se déshabiller vite, presque brutalement, et y restèrent à s'y emmêler jusqu'à ce que le soleil disparaisse derrière les immeubles en face dans un chatoiement orange qu'ils ne remarquèrent ni l'un ni l'autre.
Tout ce à quoi la belle Solène avait habitué Charles Edouard, la conscience des gestes, l'esthétique du corps et l'importance de la mise en scène, le rôle des accessoires, le jeu de la soumission-domination, bref, la maîtrise d'une mécanique du désir la plus sophistiquée, tout cela fut balayé par la simplicité et la joie sauvage d'un échange sans calcul, uniquement dicté par l'envie de faire plaisir. Robin le rassurait. Il lui semblait qu'aucune peur ne pourrait jamais plus le brider. Ils ne dirent plus un mot. Après maints gestes avides et fiévreux auxquels ils laissèrent tout le temps d'attiser une belle faim mutuelle, après que le garçon se fût donné à lui en haletant doucement, il eut même l'envie violente autant que fortuite de s'offrir à son tour. Alors, bouleversé de le voir chavirer au-dessus de lui, les yeux dans les yeux, il subit son rythme attentionné en priant que cela ne prenne jamais fin. Une réciprocité parfaite, c'était cela dont il avait rêvé. Chose qu'aucune occasion encore ne lui avait véritablement permis, il s'autorisa à perdre le contrôle. Les mains pressantes et les râles précipités, il invita son jeune partenaire à le suivre dans cette folie de quelques instants. L'apothéose, qu'ils sentaient couver et grandir dans leurs veines depuis la première étreinte, ne les surprit pas. Pas plus, en tout cas que ne l'aurait fait l'apparition d'un arc-en-ciel après l'averse, à l'instant de replier son parapluie. A quelques secondes d'intervalle elle se déploya avec la simplicité de ce majestueux miracle, évidente, éclatante.
Après, Robin ne fut pas même effleuré par l'idée d'allumer son traditionnel joint et Charles Edouard, comme cela avait pourtant toujours été son habitude, n'alla pas se ruer sous la douche. Luisants de bonheur, échoués sur le dos épaule contre épaule, ils prirent le temps de se remettre. Ils remontèrent jusqu'à eux le drap glissé sur le parquet, s'embrassèrent et se blottirent l'un contre l'autre. Ce genre de moment de paix intime non plus n'était survenu que bien rarement dans l'existence de notre aristocrate libéré. La seule chose qui s'en était jamais approchée s'était résumée à Solène endormie près de lui…Laissant couler deux larmes inexpliquées sur la pente de ses tempes, il baisa la chevelure de Robin. Le garçon, bien calé dans le creux de son cou, ne les vit pas.
— Ça valait le coup d'attendre, hein ? Dit ce dernier, la voix encore enrouée de plaisir.
— Mh.
Le regard perdu au plafond, ses étranges pleurs déjà évaporés, Charles Edouard lui caressait le dos rêveusement. Qu'il allait être bon, mon dieu, de pouvoir exprimer sa tendresse enfin.
— Charlie ?
— Mh ?
— C'était comment avec Solène ?
— Sexuellement, tu veux dire ?
— Oui. Tu n'es pas obligé de me répondre.
— C'était très spécial. Elle décidait de tout. Où, quand, comment… J'étais sa chose, son cobaye. C'était à la fois excitant et dérangeant…
— Son cobaye ?
— Oui. Elle essayait sur moi des tas de trucs. J'aimais ça, qu'elle m'utilise. Enfin, j'aimais ça… Disons que j'y trouvais mon compte. Du moment qu'elle s'amusait, je m'amusais aussi. Elle maîtrisait très bien les choses, même si je la soupçonnais de s'entraîner sur moi pour éblouir ses amants, ce que la suite des événements a vérifié, d'ailleurs. Elle marquait un point d'honneur à me faire perdre la tête de plaisir… Mais, que je parvienne à la satisfaire ou pas, je me suis toujours senti affreusement humilié après avoir joui.
— Humilié ? 
Robin se suréleva sur le coude pour voir son visage. Charles Edouard lui sourit, lui frôla le front à trois reprises, tentant vainement de discipliner les boucles noires qui l'encombraient.
— Et là, maintenant ? Ça ne t'a pas humilié que tu, que je…
— Là maintenant ? Rien à voir ! Je suis heureux. Et toi ?
— Moi aussi.
Ils s'embrassèrent pour fêter cet aveux.
— Tu ne te rends peut-être pas compte, mais je découvre avec toi quelque chose qui m'était interdit. C'est la première fois que j'ai l'impression que je vais pouvoir être moi vraiment…
Ce fut au tour de Robin, de lui caresser le visage comme rêveusement.
— C'est comme ça que je t'aime, sans ta carapace. La première fois que je t'ai vu dormir, j'ai su que tu n'avais rien à voir avec l'image de ce grand mec hautain que tu renvoyais. Ça m'a rendu dingue, j'ai eu envie de te connaître. Par contre, j'étais loin de me douté que tu étais — comment dire ? — si libéré. Moi qui croyais avoir un tas de choses à t'apprendre.
— Ecoutez-le, du haut de ses vingt ans ! Ce n'est pas parce qu'on en a l'air qu'on est forcément coincé. Mais à ce sujet, remercie Solène. Peu de tabous l'effrayait, crois-moi.
— Elle aura été au moins utile à quelque chose, décréta Robin.
Ils se considérèrent un instant très sérieusement puis éclatèrent de rire à la même seconde, laissant libre cours au bonheur de s'être trouvés.