— Maman, allez, s’il te plaît ! insista Camille, avec l’air implorant le plus irrésistible.

Martine leva les yeux au ciel. À quoi bon lutter ? Ce ne serait que perte d’énergie.

— OK, OK, tu as gagné, vas-y, céda-t-elle en lui remettant la piécette tant désirée.

— Génial !

— On se retrouve dans un quart d’heure devant le boucher, d’accord ?

— D’accord ! fit la gamine en s’échappant comme un cabri libéré.

— Et ne dis pas merci, hein !

— Merci, maman, lança-t-elle sans se retourner.

Ces mômes ! Des vampires ingrats, soupira intérieurement Martine en reportant son attention sur l’étal du primeur.

— Tiens ! Salut, Madame « ma voisine préférée ».

— Hé, Nathy, salut !

C’était Nathanaël, son voisin du quatrième. Plus qu’un voisin, c’était un ami. Il était là, tout sourire, juste derrière elle, dans la queue. Charmante surprise. Le garçon semblait pâle malgré le teint mat de ses origines à demi hispaniques. Avec un pincement au cœur, Martine en déduisit que, cette année encore, il n’avait pas dû beaucoup profiter de l’été.

— On ne se voit plus en ce moment. Comment vas-tu ? lui demanda-t-elle en lui faisant la bise.

— Écoute, ça peut aller. Et toi ? Je viens de croiser Camille. Elle ne m’a même pas vu tellement elle filait.

— Elle a eu le coup de foudre pour un bracelet. Tu comprends l’urgence vitale de la chose.

— Je vois. C’est le stand de bijoux de pacotille à deux francs six sous, à l’entrée du marché. Ça brille de partout. Je comprends que ça l’attire.

— J’ai eu le malheur de lui promettre un euro si elle venait m’aider à faire les courses, et voilà… Il faut encore que j’aille chez le boucher, et elle a déjà réussi à m’extorquer sa récompense. Je t’assure, elle ne perd pas le nord !

— Elle ne va pas aller loin avec un euro.

— Ça se rajoute à ses économies, tu penses bien !

Nathy se mit à rire devant l’air navré de Martine. Qu’il était beau le sourire de Nathy. Beau et rare. Beau parce que rare, peut-être… Elle s’était attachée à ce jeune homme discret, à l’époque où celui-ci s’était occupé du soutien scolaire de son fils, Quentin. C’était en grande partie grâce à lui que ce dernier avait réussi à décrocher son bac. À cette période, Nathanaël était si souvent chez eux qu’elle avait fini par le considérer comme un membre de la famille. Mais tout ça, c’était il y a longtemps. Chacun, depuis, était retourné aux aléas de sa propre vie et les liens s’étaient naturellement un peu distendus.

— Dis-donc, elle a changé, ta fille, pendant l’été. Elle est devenue super féminine.

— Oui. Quand je pense que l’an dernier encore, c’était un vrai garçon manqué, c’est fou. Elle a eu onze ans début juin. Elle vient de rentrer en sixième. À cet âge-là, ils sont déjà préados, les mômes d’aujourd’hui. Ça arrive trop tôt. Et ils le restent trop longtemps, soupira-t-elle. Quand je vois mon fils, à vingt-deux ans, je me demande s’il en sortira un jour de l’adolescence.

— À ce propos, je ne le croise plus, Quentin. Ça va, lui ? La fac, ça roule ?

— Bof. Comme tu sais, il repique sa deuxième année. Il n’a pas l’air très motivé. Il m’inquiète un peu, à vrai dire.

— En même temps, on n’est que fin octobre. Les étudiants viennent de faire leur rentrée. Laisse-lui peut-être le temps de se remettre dans le bain.

— Ce n’est pas la fac qui me soucie…

Interrompue par le maraîcher qui attendait qu’elle veuille prendre commande, Martine choisit ses fruits et légumes. Elle acheta un morceau de potiron pour faire une soupe et une tarte – les enfants avaient adoré, l’an passé —, un kilo de carottes, un kilo de reines de reinette, un peu de chasselas et de muscat (un peu seulement, parce que le bon raisin, c’est cher), un kilo de tomates et trois poireaux. Pendant qu’elle rangeait tout cela dans son panier à roulettes, Nathy, à son tour, fit ses achats. Il ne prit que des pommes de terre.

— Si le droit le saoule, qu’il me le dise, reprit Martine qui avait poursuivi le fil de sa pensée. Ce n’est pas moi qui l’empêcherai de tenter autre chose. Tu me connais, je suis assez coulante comme mère.

— Je ne dirais pas coulante, mais plutôt respectueuse, rectifia Nathy qui vouait à Martine une grande admiration.

Depuis la mort de son mari dans un accident de scooter, sept ans plus tôt, elle se débrouillait pour mener de front vie de famille et travail. Elle s’était retrouvée seule avec à charge une petite de quatre ans et un ado. C’est peu après ce drame qu’elle était venue habiter rue des Envierges. Nathanaël avait fait sa connaissance le jour même de son arrivée en l’aidant à emménager. Malgré l’épreuve de la perte et du deuil à laquelle elle avait été confrontée, il l’avait rarement vue se départir de sa jovialité ou baisser les bras. Une fois, elle avait frôlé la panique à cause de difficultés financières. Elle avait alors failli perdre son appartement, et s’en était finalement sortie grâce à l’aide de sa mère. Là, oui, elle avait stressé jusqu’à en perdre le sommeil et le sourire. De mémoire, ça avait été la seule fois. Le jeune homme se demandait souvent comment elle parvenait à dégager autant de joie de vivre. Il lui enviait ce tempérament. Un jour, elle lui avait expliqué que, grâce aux enfants, elle avait réussi à ne pas s’appesantir sur sa douleur. Leur équilibre et leur bonheur étaient son absolue priorité, un moteur, une source d’énergie, et, si elle évoquait souvent son défunt mari, et toujours avec amour, elle s’était refusée à laisser le chagrin dicter sa loi dans leur vie à tous les trois.

— Tu es gentil. Disons que je les prends comme ils sont, mes mômes. Il n’y a pas trop le choix, de toute façon.

— J’imagine.

— Et toi ? Raconte-moi ce que tu deviens. Tu aurais le temps qu’on se pose un petit moment en terrasse ? On serait plus à l’aise pour bavarder.

— Oui, avec plaisir.

Ce n’était pas si souvent que quelqu’un se souciait d’avoir des nouvelles de lui. Et, parler avec elle, voilà qui n’était pas arrivé depuis longtemps. En plus, il faisait encore beau et chaud pour la saison. C’était l’occasion idéale. Auparavant, ils passèrent à l’étal du boucher pour la viande hachée et le jambon dont avait besoin Martine, puis durent finalement rejoindre Camille. Celle-ci, décidément assoiffée de coquetteries, toujours en admiration devant bijoux, barrettes et autres scintillantes breloques, se faisait du mal en convoitant un pendentif assorti à ses bracelets, pendentif évidemment au-dessus de ses moyens. Elle était à la limite de demander au vendeur l’autorisation de l’essayer. Cette fois, et malgré les arguments très élaborés qu’elle lui servit, sa mère ne céda pas à son caprice. Comme la gamine n’avait pas envie de rester au café avec les deux adultes rendus inattentifs par leur envie de discuter, elle l’autorisa à remonter à l’appartement. Elle lui confia auparavant une partie des courses, comme cela avait été convenu, non sans lui avoir rappelé avec insistance de bien mettre la viande au frigo en arrivant.

— Tu n’as pas peur de la laisser rentrer seule ?

— Elle a à peine trois cents mètres à faire, et on est dans le XXe arrondissement, pas dans la jungle.

— Tu as raison. Je finis par être contaminé par la parano de ma mère !

— Oh, tu sais, j’en connais qui me traiteraient de mère indigne. Mais mes enfants ont déjà connu la mort de leur père, je ne vais pas en plus les élever dans la peur.

— Tu as raison. Et le résultat est là. Ils sont épanouis tous les deux.

— Oui… On ne peut plus trop dire ça de Quentin, en ce moment, mais je n’en ai pas fait des névrosés. C’est déjà pas mal.

— Si ce n’est pas la fac, c’est quoi le problème avec ton fils ? Qu’est-ce qui lui arrive ?

— Si je le savais. Je n’ai eu droit qu’à de vagues bouts d’explications. Il est parti tout le mois d’août à Biarritz pour faire du surf avec sa bande habituelle, David, Marco, Samir… Tu sais, comme ils font tous les ans. Tu te souviens, Quentin revenait noir, en pleine forme.

— En effet.

— Cette année, il est bien revenu noir, mais pas du tout en pleine forme moralement. Tout ce qu’il a bien voulu me dire c’est que c’était à cause d’une fille, la copine d’un copain d’un copain… Du peu que j’ai compris, la nénette leur a tourné la tête à tous et a foutu une zizanie monstre dans le groupe de garçons. Le plus grave, dans l’histoire, c’est que Quentin et David se sont brouillés.

— Aïe. Je les croyais inséparables ces deux-là.

— Moi aussi. Eux qui étaient comme des frères. J’espère qu’ils vont se rabibocher. Enfin, voilà. Je n’en sais pas plus. Pfff, tout ça pour une fille ! Quand même, ce qu’elles peuvent être fouteuses de merde, parfois, les nanas ! Si je la tenais, cette garce.

— Il ne la voit plus, donc ?

— La fille ? Que non ! Il ne voit plus personne à ma connaissance, ni David, ni personne de la bande, ni aucune fille… Je ne sais pas ce qu’elle lui a fait. De toute façon, c’est bien simple, je n’ai même pas le droit d’aborder le sujet. C’est carrément tabou. Je ne te dis pas l’ambiance à la maison, en ce moment. Enfin, tu vois le tableau.

— Pauvre Quentin. Il n’a pas de chance avec les filles.

— Ouais, à ce niveau là, ce n’est pas la joie.

— Si je peux faire quelque chose, proposa Nathy sans conviction, en touillant son expresso.

— Je crois malheureusement qu’il n’y a pas grand chose à faire. Il reste enfermé dans sa chambre quatre-vingts pour cent de son temps libre. Je dois me battre pour qu’il daigne ranger ses fringues, comme quand il avait dix ans. Tu y crois, à ça ? Quand il n’est pas scotché à son ordi, il reste vautré comme une limace avec son casque sur les oreilles à écouter sa musique techno assommante. J’ai peur qu’il en devienne sourd, à force. Ah, et je ne t’ai pas dit ! Il s’est fait percer l’oreille droite. Un anneau gros comme ça, hyper voyant. J’ai failli en tomber à la renverse. Je lui ai fait une scène. Bon, j’ai un peu regretté, ensuite. Après tout, il fait ce qu’il veut. Et ça ne lui va pas si mal, au fond. Ce qui m’a rendu dingue, tu vois, c’est qu’il ne m’en ait pas parlé avant. On dirait qu’il fait une seconde crise d’adolescence. La première m’avait suffi ! À croire qu’il est en pleine régression.

— Ou en pleine dépression, plutôt, si tu veux mon avis.

— Ne parle pas de malheur ! J’espère que non.

— Il faudrait que tu arrives à rétablir le dialogue.

— Ce n’est pas faute d’essayer.

Elle partit soudain dans un rire un peu hystérique.

— Ah, et l’autre jour ! Il faut que je te raconte, pouffa-t-elle.

Sans même savoir ce qui la pliait en deux comme ça, Nathy fut contaminé dans l’instant. Martine avait, il faut dire, un rire extrêmement communicatif. Elle parvint à se reprendre un peu.

— Vendredi soir, j’ai débarqué dans sa chambre sans m’annoncer. C’est quelque chose que je ne fais jamais habituellement, mais là, il avait laissé un foutoir innommable dans la cuisine, je revenais du boulot, j’étais crevée, bref, ça m’a mise hors de moi. Donc, j’ouvre la porte, en pétard, et là, qu’est-ce que je vois ? (Rire) Mon grand garçon en pleine séance de branlette.

Et la voilà repartie dans une irrépressible et retentissante hilarité dont les notes aigües firent se retourner plusieurs des personnes attablées alentours.

— Ah, la boulette ! Ah, ha ! rigola Nathy, tout de même moins bruyamment qu’elle.

— Je me suis sentie bête, mais bête ! Inutile de te dire que ce n’est pas le genre de gaffe qui aide à le rétablir le dialogue !

Et Martine riait, riait, elle n’en pouvait plus. Elle revoyait la panique muette de Quentin, et sa propre stupeur qui avait aussitôt tué dans l’œuf sa colère. Elle avait refermé précipitamment la porte en lui criant, « Je n’ai rien vu, promis, je n’ai rien vu ! ». Nathy non plus n’arrivait plus à s’arrêter. Ils en pleuraient tous les deux. Le jeune homme se reprit le premier, s’essuya les yeux.

— Tu ne devrais pas me raconter des trucs comme ça. Pauvre Quentin, s’il savait, sa pudeur en prendrait un coup.

— Pourquoi ? Tu comptes le lui répéter ? dit-elle en s’esclaffant de plus belle.

— Bien sûr que non, voyons !

— En tout cas, je peux te dire qu’on ne m’y reprendra pas à entrer chez lui sans frapper ! La honte que je me suis tapée, fit-elle, en reprenant son calme.

— Tu m’étonnes.

— En même temps, s’ils ne nous faisaient pas marrer de temps en temps, les enfants, à quoi ils nous serviraient, hein ?

— Tu es cynique.

— Ça ne fait pas de mal, de temps en temps.

— Ce que j’aurais aimé avoir une mère comme toi, lâcha Nathy.

Bien qu’elle ne relevât pas, la réflexion surprit et attrista Martine. Le jeune homme, quant à lui, ne se souvenait plus de la dernière fois qu’il avait piqué un tel fou-rire. Comme un contrecoup, un apaisement un peu triste s’abattit sur eux.

— Bon, et toi. Parle-moi de toi. Comment va ta mère, en ce moment ?

— On a trouvé un traitement qui lui convient mieux. Ça a amélioré son appétit, du coup, elle s’est un peu remplumée. Puis elle subit moins d’effets secondaires, donc ça, c’est bien pour elle. Mais à part ça, rien de vraiment neuf.

— Tu tiens le coup, toi, ça va ?

— Comme d’hab’, je fais ce que je peux. Parfois, j’en ai ras-le-bol, mais ce n’est pas comme si j’avais le choix.

— Et ta sœur, toujours par monts et par vaux ?

— Delphine passe une ou deux fois par mois. Elle est toujours débordée par son boulot. Elle nous soutient surtout financièrement.

— C’est important aussi, mais bon…

— Oui. Grâce à son aide, j’ai pu me mettre à mi-temps à la bibliothèque. Ça m’a permis de me replonger dans ma thèse.

— C’est bien, ça ! Bravo. Ça te tenait à cœur. C’est toujours le même sujet ? « L’évolution du vocabulaire sur la folie », heu, je ne sais plus.

— « L’évolution du vocabulaire de vulgarisation relatif à la folie, en France, de la seconde moitié du dix-neuvième siècle à la première moitié du vingtième siècle ».

— Ah, oui, voilà. Et tu la soutiens quand ?

— Hou là. Je ne sais pas encore. Quand je serai prêt. Ça dépendra du rythme auquel j’avance.

— Et une fois ton doctorat en poche, tu penses faire quoi ?

— J’hésite entre plusieurs options. On verra. Je n’en suis pas là, de toute façon. Chaque chose en son temps.

— Tu penses à t’amuser, aussi ? Tu sors, tu vis un peu ta vie ?

— Tu me demandes si j’ai une vie affective ? fit Nathy, amusé.

— Oui, on peut dire ça.

— Non.

— Non ?

— Pas le temps.

— Ah non, mais là, je vais t’engueuler, Nathy. Il faut que tu penses à toi aussi.

L’indignation de Martine était sincère, et le jeune homme s’en trouva touché. En temps normal, on ne se souciait pas de lui, pas même sa sœur aînée, trop accaparée par sa carrière. C’était même plutôt l’inverse. Comme il était fort et d’un tempérament sage, tout le monde comptait sur lui, sur sa solidité morale : sa mère gravement dépressive, avec qui il vivait, en premier lieu, évidemment, sa sœur, donc, ses collègues et même ces vieilles bourgeoises parisiennes désœuvrées qui, à la bibliothèque où il travaillait, passaient le clair de leur temps à lui confier leurs malheurs. Qui s’inquiétait de lui pendant ce temps ? Personne. C’était un fait. Mais il ne s’en plaignait pas. Il n’attendait rien. Il avait l’habitude. Être transparent, n’être qu’une oreille, il en avait toujours été ainsi. Et, c’était de sa faute. Il le savait bien. Sa réserve naturelle et sa physionomie douce induisaient cela. Qui aurait été soutenir quelqu’un qui semblait se suffire à lui-même, quelqu’un qui n’appelait jamais à l’aide ? Il était lucide sur sa solitude. Il en avait même fait le lit de son équilibre. Il avait parfaitement conscience de ne compter aux yeux des autres qu’à travers le soutien moral qu’il leur apportait. Cela lui convenait. En tout cas, pour le moment, s’en était-il arrangé. Il en était même arrivé à considérer ce rôle gratifiant. Pour lui, la confiance que les autres lui témoignaient le responsabilisait et le tirait vers le haut. En être digne était précisément ce qui avait motivé ses choix et ses renoncements. Martine, protectrice et maternelle, ne pouvait entendre cela. Autant son fils Quentin se complaisait un peu trop dans la dépendance et les restes d’enfance, autant Nathanaël s’était chargé de responsabilités écrasantes dès sa majorité. Servir de garde malade à sa mère gravement dépressive allait le rendre vieux avant l’heure, c’était inévitable. Les deux garçons avaient beau n’avoir finalement que six ans d’écart, c’était le jour et la nuit.

— Ne t’inquiète pas, je pense à moi. Maman ne délire pas continuellement. Et elle a bien conscience d’être un poids pour moi. Rien que pour ne pas la faire trop culpabiliser, je me dois d’être un minimum égoïste.

— Tu t’entends ? Tu es en train de me dire que c’est même pour elle que tu t’occupes un peu de toi ? Pense un peu à toi pour toi, et uniquement pour toi, sinon, un jour, tu risques de t’écrouler.

— Si j’avais dû m’écrouler, ça serait arrivé depuis longtemps ! rétorqua-t-il.

— Qu’est-ce que tu fais pour te changer un peu les idées ?

— Je flanne pas mal, quand il fait beau… Je vais au cinéma le mercredi et le vendredi, à la séance de dix-huit heures, je mange avec Hélène chaque midi, tu sais ma collègue que j’adore. Sinon, de vingt heures à huit heures du matin, je me consacre à ma mère.

— Vingt heures ? Tu ne sors jamais le soir, donc ?

— Non, jamais. Je ne peux pas la laisser seule.

— Ce n’est pas une vie pour un garçon de ton âge.

— C’est comme ça. C’est le soir que Maman a ses crises d’angoisse. Et, elle a un sommeil très perturbé. S’il elle ne me voyait pas arriver quand elle appelle, elle pourrait vraiment péter les plombs.

— Mais, elle ne prend pas de somnifères ?

— Tu sais que je suis contre les médicaments, à la base. Elle a déjà un traitement lourd pour réguler son humeur, je ne veux pas lui rajouter ça. Je me dégoûterais de lui faire ça uniquement pour mon confort. C’est tellement facile d’abuser de quelqu’un dans son état.

— Bien sûr, mais bon… Tu vas finir par y perdre des plumes.

— J’en ai une bonne réserve. Et celles que je perds, elles repoussent, sourit-il, rassurant.

— Tu n’as pas tenté de reprendre une aide extérieure ?

— Si, mais ça a été aussi calamiteux que la première fois. Ils ont voulu la faire interner.

Martine l’observa. Quel gâchis. Au lieu de profiter de sa jeunesse, que faisait-il de ses soirées ? Il les passait en tête-à-tête avec sa mère dépressive. Subir ça, seul, à vingt-huit ans, quand les autres s’amusent avec leurs amis, voyagent et cherchent l’amour ! Ça lui donnait presque envie de pleurer.

— Tu es un saint, Nathy. N’importe qui l’aurait fait, à ta place.

— La faire enfermer ? Non. Je ne lui ferai jamais ça. Jamais. Je l’aime trop. Et, on en a déjà parlé toi et moi. Tu sais ce que je pense des institutions psychiatriques de ce pays.

— Oui. Et tu sais que je ne suis pas d’accord.

Ils se turent en se considérant sans hostilité. Chacun se souvenait de longues discutions à se sujet. Nathy avait fait des études de psychologie et, avant de devenir bibliothécaire, avait travaillé deux ans comme aide-soignant en milieu psychiatrique. Il savait des choses que Martine ignorait. Il ne lui avait pas dit le pire. Jamais il ne placerait sa mère dans l’un de ces endroits, aussi réputé fût-il. Jamais. C’était clair, en lui, sans appel, sa jeunesse dût-elle en être sacrifiée. Quitte à ne pas avoir une existence particulièrement joyeuse, au moins, pouvait-il se regarder dans le miroir sans avoir à rougir.

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