>> ACTE I

Nathanaël sortit de l’ascenseur, le courrier entre les dents, son parapluie mouillé solidement coincé sous l’aisselle, deux sacs de courses à bout de bras et sa sacoche en bandoulière alourdie de livres. Ainsi chargé, les pieds et le bas du pantalon trempés par la pluie de novembre, il chercha, trouva et tourna tant bien que mal sa clé dans la serrure. Sa mère s’enfermait toujours de l’intérieur. Ça la sécurisait. Il desserra les mâchoires pour lâcher les trois enveloppes sur le guéridon de l’entrée, et lança son « C’est moi ! » rituel en déposant ses fardeaux. Comme chaque jour, seules y répondirent les bruyantes âneries télévisuelles, hélas elles aussi rituelles, devant lesquelles elle passait le clair de son temps.

— Bonsoir m’man, dit-il en entrant au salon.

Marie, sans détourner le regard de l’écran de télévision, tendit sa joue douce et blême à la bise de son fils. Malgré les années de dépression qui l’avaient amaigrie, elle conservait une beauté touchante, des traits délicats, un maintient digne et, surtout, de grands yeux sombres et fiévreux qui laissaient tout voir des tourments de son âme.

— Alors, Brad sort avec Jenny ?

— Non, toujours pas.

Le garçon, que pourtant ces choses-là laissaient, à la base, dans une insondable indifférence, faisait des efforts pour s’intéresser un minimum aux émissions de télé-réalité qui la distrayaient, histoire d’avoir au moins un sujet de conversation léger avec elle.

— Yvonne est passée ?

— Non. Elle n’a pas pu, finalement. Elle vient déjeuner demain.

— Tu es quand même sortie un peu ?

— Non. Je me suis habillée pour rien. Et avec ce temps…

Quel cauchemar, toutes ces questions ! Les jours où ça n’allait vraiment pas, comme aujourd’hui, Marie les ressentait comme un crible assassin. Les attentions de Nathanaël à son égard, qu’elle savait pourtant motivées par une tendresse filiale sincère, lui faisaient l’effet d’un odieux harcèlement.

— Il ne faisait pas froid. Tu aurais pu prendre l’air. Ça fait quatre jours que tu restes enfermée. Ce n’est pas bon, poursuivit le garçon en se mettant pieds nus avec soulagement.

— Nathy, s’il-te-plaît, ne me dis pas ce que j’ai à faire, soupira-t-elle.

Avoir le courage de rester en vie chaque jour était l’unique chose dont elle se sentait capable à l’heure actuelle, un tour de force qui lui brûlait son peu d’énergie. Il ne fallait rien lui demander de plus, ni d’avoir de la volonté, ni de faire semblant d’être forte, ni de sortir quand l’envie n’était pas là. Soudain, Nathanaël avisa la bouteille de vin vide au pied du canapé. Un profond découragement l’envahit d’un coup. La soirée allait être longue… Il la ramassa.

— Sympa. Merci de me l’avoir sifflée.

— J’en avais envie. Pour une fois que j’ai envie de quelque chose, tu ne vas pas me le reprocher.

— Envie de te saouler ? Bien sûr que si, tu sais parfaitement que je vais te le reprocher. Je l’avais prise pour l’anniversaire de Martine, vendredi soir, dit Nathanaël tristement.

— Martine ? C’est qui ça, Martine ?

— Martine Denoel, ta voisine du quatrième que tu connais depuis des années.

— Ah, cette Martine-là…

— Tu es invitée aussi. Elle m’a dit qu’elle serait contente de te revoir.

— C’est quel genre de soirée ?

— Le genre où on est une vingtaine dans cinquante mètres carrés, où on mange, on boit, on discute et où il y a de la musique. Une soirée, quoi.

— Je vois.

— Tu penses que tu viendras ?

— Je ne sais pas. On verra vendredi. Je passerai peut-être, histoire de dire bonjour.

— Pour la bouteille, tu…

— C’est bon, tu ne vas pas me faire un drame pour une bouteille de Crémant à quelques euros. Tu en rachèteras une.

— Ouais, c’est ça, j’en rachèterai une, marmonna-t-il en sortant de la pièce avec son cadavre de bouteille à la main.

Elle ne releva pas. Elle entendait cuver le mousseux et s’abrutir devant son émission débile en paix. Ce n’était évidemment pas d’avoir à racheter une bouteille qui chagrinait son fils. Mais, à quoi bon redire ce qui déjà mille fois avait été dit ? À savoir que l’alcool, à défaut de l’étourdir comme elle l’aurait souhaité, ne faisait qu’assombrir davantage son moral. Trois verres suffisaient à la faire parler de suicide comme d’autres parlent du temps qu’il fait. À peine un peu éméchée, le contrôle de ses émotions lui échappait, et, alors, elle n’avait plus la moindre retenue pour dire son désespoir maladif. Nathanaël redoutait ces moments entre tous. Il aurait dû mieux la cacher. C’était de sa faute. Il s’activa dans la cuisine, passa un coup de balai, fit la vaisselle de la veille qui était restée à l’attendre bien sagement et prépara le repas : des pommes de terre sautées, une omelette au gruyère et une salade verte. Pendant que les patates rissolaient, il alla à la salle de bains plier le linge propre en souffrance. Alors qu’il rangeait des serviettes de toilette dans la petite armoire réservée à cet effet, Marie le fit sursauter. Elle l’observait, silencieuse et immobile dans l’embrasure de la porte, le regard rendu plus désabusé encore qu’à l’ordinaire par l’abus de vin.

— J’ai mis le couvert et j’ai retourné les patates, dit-elle.

— Merci, c’est gentil, répondit Nathanaël, toujours prompt à encourager la moindre velléité d’action chez elle.

— Ne fais pas cette tête, Nathy. Je sais que je ne suis pas un cadeau. Si je disparaissais, ça arrangerait tout le monde. Je le sais bien.

Ça y était, le festival d’auto-flagellation et d’accusations extravagantes s’amorçait. Il savait d’ores et déjà que rien ne l’arrêterait que l’épuisement nerveux.

— Ne commence pas, maman, s’il te plaît, tenta-t-il malgré tout.

— Que je ne commence pas quoi ? répliqua-t-elle, hostile.

— Tu vois : je range le linge pendant que ça cuit, je ne fais pas de tête particulière, et je n’ai aucune envie que tu disparaisses.

— Mais oui, bien sûr. Je délire. Évidemment ! Je sais ce que tu penses de moi, va. Ne fais pas semblant. Je sais que je te pourris la vie. Je suis dépressive, pas demeurée !

Elle se trouvait déjà à la lisière de la haine et des larmes. Aussi calme que possible face à son agressivité grandissante, bien entraîné par de trop nombreuses scènes similaires passées, il s’approcha d’elle sans se démonter et la prit doucement par les épaules.

— Je ne dis pas que tu es demeurée. Je veux seulement que tu arrêtes de dire des bêtises grosses comme toi, comme par exemple que les gens souhaitent ta mort. Moi, ce que je veux, c’est que tu tiennes le coup.

— Que je tienne le coup ? Mais oui, bien sûr ! Et que j’aille mieux ? C’est ça ? Qu’un matin, ô miracle, je me réveille toute joyeuse ? Tenir le coup, c’est ce que je fais déjà chaque jour, je te signale.

À l’instar de son irritante sollicitude, l’optimisme de son fils lui faisait horreur. Ça la violentait. C’était une insulte à sa douleur. Pour elle, ça ne prouvait qu’une chose, une chose qui la dévastait encore plus si c’était possible : il n’avait pas la moindre idée de la profondeur de sa détresse. Elle se sentait si bien niée, parfois, que tout ce qu’il tentait pour l’apaiser ne suscitait en elle que rage et déception.

— Tu sais que je n’irai jamais mieux.

Ah, les « jamais » de Marie ! Comme ils étaient impitoyables ! Malgré la distanciation qu’il essayait de conserver, le cœur de Nathanaël se vrilla et une intense fatigue morale lui tomba dessus. À cet aplomb dans le pessimisme, par contre, jamais il ne s’habituerait. Elle lui assenait ses noires certitudes chaque fois avec cette même insupportable conviction, le visage dur et les yeux fous. Au fond de lui, il savait bien qu’elle n’avait plus envie d’aller mieux depuis longtemps, mais l’accepter, ça non, il ne le pouvait pas. Espérer pour deux, bien sûr, ne changeait rien à l’affaire.

Il referma les portes de l’armoire et aperçut son propre visage dans le miroir, au-dessus du lavabo, son visage d’inoffensif intello à lunettes, de brun barbu quelconque. Toute trace de bonne humeur s’en était effacée. Il ne s’attarda pas sur son reflet. Oui, la soirée allait être longue…

— Allons manger. Ça doit être prêt, dit-il en l’entraînant dans son sillage d’une main apaisante dans le dos.

— Je n’ai pas faim.

— Tu mangeras ce que tu peux.

Pendant qu’il terminait de préparer le repas, elle coupa le son de la télévision, comme chaque soir, et s’attabla au salon. Il ramena la poêle où se déployait sa belle omelette poivrée et persillée, préparée avec amour, la salade verte et les pommes de terre sautées accompagnées d’oignons. Ça sentait bon. Il la servit, se servit, et, une fois installé en face d’elle, attaqua avec appétit. Elle se mit à chipoter. Au bout de quatre bouchées mastiquées laborieusement, elle déposa sa fourchette et resta le nez baissé sur le contenu de son assiette.

— Écoute, si tu n’as vraiment pas faim, ne te force pas.

Elle leva sur lui ses beaux yeux assombris pas la lassitude et par la tristesse. Des larmes étaient sur le point d’en déborder. Ce soir, elle n’était vraiment pas bien. Si seulement il avait pensé à cacher cette satanée bouteille.

— Maman ! Ce n’est pas grave, voyons.

— Je n’en peux plus de tout ce cirque, Nathy. J’ai eu beaucoup d’idées noires aujourd’hui. J’ai beaucoup réfléchi.

Nathanaël déglutit avec angoisse. Quand elle disait cela, ce n’était jamais de bon augure. Réfléchir, dans sa bouche, voulait dire, en réalité, ressasser ses pensées les plus douloureuses jusqu’à la lie et s’obstiner ainsi à se faire le plus de mal possible. Il connaissait l’atroce couplet par cœur, mais il faudrait qu’il ait le courage de la laisser parler jusqu’au bout, comme toujours. Combien de fois encore supporterait-il d’affronter ce gouffre de souffrance sans craquer ? Au fond, c’est cela dont il avait le plus peur : craquer.

— Je ne voudrais pas que ce soit toi qui me retrouves morte. Il n’y a que cette idée qui me retienne encore, tu sais.

Il prit sur lui pour contenir les paroles de bon sens qui lui venaient. Elle se leva et resta là, indécise, ne sachant quoi faire d’elle-même. Son fils, hélas, ne connaissait que trop bien ce visage égaré, cet air inquiétant d’où toute raison semblait absente. Quand elle était dans cet état, mieux valait se taire, la laisser expulser son angoisse sans interférer, aussi difficile cela fût-il. Si un jour elle ne lui parlait plus du tout, c’est là qu’il faudrait s’inquiéter. Il lâcha ses couverts à son tour. Il n’avait plus faim non plus.

— Tu voudrais que je te rassure. Tu voudrais que je fasse semblant d’aller bien. C’est ce que je fais la plupart du temps, mais parfois, je n’ai plus la force, commença-t-elle.

— Ce soir, tu as bu, et tu sais que ça ne te réussit pas.

— Je ne suis pas saoule. Je te dis ce que je pense. Alors, écoute-moi, pour une fois. Je suis inutile. Je te pollue la vie. C’est normal que tu en aies marre, logique que tu veuilles que je disparaisse.

— Maman, pour l’amour du Ciel, arrête de répéter ça. Une bonne fois pour toutes : je ne veux PAS que tu disparaisses. Tu délires.

— Bien sûr, je délire, je suis folle ! Fais-moi interner ! C’est bien ce que je dis : tu ne rêves que de ça, te débarrasser de moi. Ne le nie pas. Alors, fais-moi enfermer. Ça accélèrera le processus. Vas-y. Qu’est-ce que tu attends ? cracha-t-elle.

Elle s’empara du combiné du téléphone et lui balança sur les genoux avec des yeux exorbités. Le jeune homme, calme et résigné, reposa le téléphone sur la table. Malgré ses gestes excités, son intonation haineuse et cet index vindicatif qu’elle pointait sans arrêt sur lui, il se leva à son tour et s’approcha pour la prendre dans ses bras. Mais, c’était prématuré. Elle refusa de se laisser toucher, reculant même avec répulsion.

— Il faut que tu tiennes le coup, tenta-t-il.

— Pourquoi ? Dis-moi pourquoi ? Chaque journée est la même. Cette vie est un enfer. Chaque jour n’est qu’une journée de plus et les choses ne vont jamais mieux. Les choses vont de pire en pire. Toi tu as ta vie, tu as tes amis, tes projets. Tu es jeune. Mais moi j’ai quoi, hein ? J’ai quoi ? Tout est fini. J’ai tout raté. J’ai perdu ton père. Je n’ai plus rien à apporter à personne. J’ai cinquante cinq ans. Je suis foutue, Nathy !

Nathanaël, impuissant, retourna s’asseoir à sa place et la regarda gesticuler et déverser sa bile le temps que cela dura, comme on attend qu’un orage passe. De toute façon, il n’y avait rien d’autre à faire. On ne raisonne pas avec un dépressif sous l’emprise d’une crise délirante. Aussi insensées ses paroles puissent-elles être, aussi âpres soient les manifestations de sa souffrance, on s’efface et on écoute. Silence ou paroles, Nathanaël savait qu’il n’existe aucune réponse satisfaisante à l’expression du désespoir.

 

Même si le jeune homme avait appris à faire la part des choses, à force de subir ce genre de terribles confrontations avec sa mère, même s’il avait compris que ces scènes violentes relevaient plus d’une révolte exutoire qu’autre chose, malgré tout, les accusations délirantes de Marie l’atteignaient. Bien sûr, demain, confuse et désolée, elle s’excuserait… Et elle culpabiliserait… N’empêche, ce qui était dit était dit. Et c’était usant. Parfois, elle arrivait presque à le convaincre qu’il désirait vraiment la voir disparaître pour récupérer sa liberté. Heureusement, son influence sur lui, sur sa raison, n’allait jamais loin.

 

Ce soir là, la crise nerveuse de Marie lui sembla interminable. Le visage déformé par la haine, elle répétait en boucle les mêmes mots contondants, comme si elle avait voulu, par ces sortes d’incantations obsessionnelles, s’exorciser de la douleur. Pâle et contracté, Nathanaël endurait en silence. Il se mettait comme en veille, tout en la surveillant. Arrivait le moment où il était flagrant qu’elle ne se parlait plus qu’à elle-même, même quand elle disait « tu » ou « ils ». À ce stade de son délire, elle ne percevait plus Nathanaël comme son fils, ni même comme un individu, mais plutôt comme une vague présence faisant office de catalyseur. Bien qu’il ne fût pas, en réalité, directement visé par ses foudres, le pauvre garçon, dans ces moments-là, se sentait comme un punching ball psychique. En tant que tel, privé du droit de parole, il subissait les coups portés et attendait la fin de l’épreuve avec un unique souhait : devenir sourd.

 

Lorsque, enfin, elle se tut, il était aussi livide et égaré qu’elle. Échevelée, brusquement calme à faire peur, elle s’assit sur le canapé et se mit à pleurer. Le démon furieux avait quitté son corps. Nathanaël la rejoignit et, cette fois-ci, elle se laissa aller dans ses bras. Toute sa tension nerveuse avait disparu. Ces larmes étaient saines, moins amères que les mots, et peut-être libératrices. Elle les laissa couler jusqu’à s’endormir contre sa poitrine. Il souleva ses quarante-cinq kilos sans effort et alla la coucher toute habillée. Sonné, il demeura assis au bord du lit à regarder, sans le voir, le tapis à ses pieds. Puis, il se mit à son tour à pleurer. Il en avait tellement marre de se sentir impuissant, marre d’espérer des progrès qui ne venaient pas. Songer à la teinte des jours futurs le terrifiait. Peut-être Martine avait-elle raison, peut-être faiblissait-il.

Une demi douzaine d’années plus tôt, quand la descente au fond du gouffre de Marie s’était amorcée, cela avait été incompréhensible pour Nathanaël et insupportable pour sa sœur. Voyant leur mère s’enfoncer moralement de manière alarmante, Delphine, trop fragile pour affronter la situation, était partie, prétextant qu’il était temps pour elle de vivre sa vie. Nathanaël n’avait pas été dupe, elle avait fui la difficulté, mais il ne lui en avait pas tenu rigueur.

Lui était resté. Il avait voulu comprendre. Comment une femme forte et indépendante comme Marie avait-elle pu changer ainsi ? Quel avait été l’élément déclencheur ? Pourquoi ne s’était-elle pas ressaisie ? Comment un être humain, pourtant combatif, pouvait-il en arriver à ainsi baisser les bras ? Parce qu’il l’aimait, parce qu’il ne supportait pas l’idée de rester sans agir, il s’était promis de faire tout son possible pour la sortir de là. Il avait donc enquêté, s’était passionné, au point même d’abandonner ses études de droit pour entamer un autre cursus en psychologie.

Hélas, plus il en avait appris sur le sujet de l’état dépressif, plus il avait vu s’éloigner l’espoir de trouver des réponses claires, et, chaque fois, de nouvelles questions plus pointues et plus angoissantes avaient germé. Et, au final, de toutes ces années à la soutenir avec acharnement, à l’écouter lui dire sa détresse, à observer ses hauts et ses bas, il n’était arrivé qu’à une seule conclusion : son amour et sa patience l’aidaient mieux que les psychiatres et les médicaments. C’est d’ailleurs cette certitude vérifiée plus d’une fois qui lui permettait de tenir le coup. Mais, malgré la compréhension de la situation qu’il avait peu à peu acquise via ses études et ses expériences, compréhension qui lui évitait de faire des erreurs au quotidien, cela n’en restait pas moins extrêmement éprouvant à vivre.

Pourtant, il reprenait toujours espoir. Dès qu’elle retrouvait un semblant de moral, l’optimisme s’emparait de lui. Voir son beau sourire éclairer à nouveau son visage lui offrait sa récompense. Et, ce sourire revenait toujours. Au fond, peut-être que l’espoir de Nathanaël et le sourire de Marie n’étaient qu’une seule et même chose.

>> Acte III