Nathanaël arriva plus tôt à la fête d’anniversaire de Martine pour aider aux préparatifs. Quentin et lui eurent donc l’occasion de bavarder avant que les invités n’arrivent. Contents de se revoir, ils s’échangèrent leurs dernières trouvailles du Net, vidéos, musique, blogs, comme au bon vieux temps. Tout en discutant, Nathanaël nota que Quentin avait quelque chose de changé dont il ne sut déterminer l’origine. Était-ce son regard, ses gestes ? Il n’aurait pu le dire. En apparence, il semblait le même pourtant, toujours relax dans ses amples vêtements de skater, sa tignasse crépue négligemment attachée en chignon. Peut-être se faisait-il des idées… Bon, il y avait ce fameux anneau à l’oreille, comme le lui avait signalé Martine, mais ce n’était pas un si petit détail qui pouvait faire ainsi la différence. Peut-être était-ce simplement la vie, le fait qu’il changeait, qu’il vieillissait, comme tout le monde. À chaque fois que Nathanaël voyait le grand gaillard qu’était devenu l’adolescent à qui il avait dispensé son soutien scolaire, ça lui donnait un coup de vieux. Comme elle lui semblait loin l’époque des années lycée de Quentin !

Ils se rendirent au salon lorsque les premiers invités arrivèrent et y poursuivirent leur conversation. Annette se mêla à leur discussion. La ravissante nièce du défunt papa de Quentin et de Camille venait de s’installer en métropole pour ses études. Logée dans une résidence étudiante, elle passait souvent chez sa tante Martine adorée. Ce soir, évidemment, elle était là pour son anniversaire. En compagnie de son cousin et de Nathanaël, elle parla street art, études et sports de glisse, la passion de Quentin. Mais la jeune fille décrocha et les laissa en plan dès qu’ils abordèrent le sujet des jeux vidéo.

— Alors, tu te plais toujours dans ta guilde ? interrogea Quentin.

— Oui, si ce n’est que je n’aime plus trop l’ambiance en donjon. Le dernier que j’ai fait m’a déçu, à Zul’Gurub. Ils sont tous tellement pressés ! À la limite, c’est plus stressant qu’autre chose. Les gens sont devenus trop obsédés par la performance, je trouve. Et si tu as le malheur de ne pas connaître certaines strat’[1], tu peux attendre longtemps pour que quelqu’un te les explique.

— C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’entraide.

— C’est à croire qu’ils oublient qu’il s’agit d’un jeu. Il me semble qu’il n’y avait pas autant d’égoïsme, au début.

— Ça, je ne pourrais pas dire, je ne joue que depuis deux ans.

— Je t’assure, la mentalité a vraiment changé. C’est dommage. Enfin, du coup, je me consacre plutôt à mes quêtes journalières, à toutes les activités à faire en solo. En ce moment je fais celles d’Hyjal pour débloquer les marchands et acheter les pets[2]. Ça m’amuse… Il y a des bestioles qui sont vraiment délirantes. Je me demande où les graphistes vont trouver des idées pareilles. Je collectionne aussi les hauts-faits et je monte mes réputations, ce genre de choses… Je ne comprends pas ceux qui s’ennuient. Quand tu vois tout ce qui existe en dehors du PVP[3] et du PVE[4]… Bon, je fais quand même un peu de PVP pour réactualiser mon stuff[5] saison dix.

— Moi, je galère grave à me faire des P.O.[6] Tu y arrives toi ?

— Oui, en vendant ce que je farme[7]. Quand tu comprends comment fonctionne l’Hôtel des Ventes, ce n’est pas si compliqué. Comme je suis mineur, je mets en vente tous les minerais que je trouve à Uldum ces temps-ci, barres d’élémentium durcies, pyrium, feux et airs volatils… Ça part comme des petits pains, tout ça. Je te donnerais des conseils, si tu veux. Quels sont tes métiers ?

— Enchanteur et artisan du cuir.

— Artisan du cuir ? Hé bien voilà ! Tu peux te faire une fortune avec cette activité.

— Tu me diras comment, parce qu’à mon avis, je m’y prends comme un pied. Et toi, tu es toujours avec ton elfe de la nuit ? Tu n’as toujours pas monté d’autre perso ?

— Non, déjà un perso monté à fond, ça m’occupe bien. Je ne suis pas motivé à tout refaire à zéro. Ma voleuse me suffit. C’est bête, mais je m’y suis attaché à ma Mélysïa. Non, franchement, je ne me vois pas remonter des nouveaux métiers, refaire des hauts-faits, etc. Je n’ai pas le temps de toute façon. Tiens, dernièrement j’ai eu le Dragon Céleste pour le haut-fait des cent montures.

— Cent montures ? La vache ! Moi, je dois en avoir une dizaine, à tout casser.

— Qu’est-ce que tu veux, plus c’est dérisoire, plus je m’acharne. La collection de montures et de pets, c’est mon activité favorite pour me vider la tête. Pendant que toi tu es en « donjon » à batailler vaillamment contre les boss, moi, je bats la campagne et suis des pistes.

— Hé, hé, toi, alors, tu ne fais rien comme tout le monde ! Sinon, tu as vu les nouvelles régions ? Elles sont belles, hein ? Tu as été à Vashj’Ir, la région sous-marine ?

— Oui, magnifique ! Les Profondeurs Abyssales, les Étendues Chatoyantes, le mystérieux peuple des Nagas, la baleine géante. C’est très beau tout ça.

— Oui. J’adore. Les graphistes se sont lâchés là aussi.

— Toi qui dessines, ça doit te parler. Et Uldum, c’est superbe aussi, non ?

— Oui, ambiance Égypte ancienne. Je suis fan des Ramkahens, les hommes-chats.

— Ils sont bien réussis, oui. Comme je te disais, je vais souvent récolter des minerais, là-bas. À dos de griffon, à l’heure du couché du soleil ou de nuit, sous la lune, c’est vraiment féérique.

Martine, qui s’était approchée d’eux discrètement, les écoutait depuis un moment. Elle n’entendait rien aux propos qu’ils échangeaient. Était-elle tombée dans la Quatrième Dimension, ou les deux garçons lui auraient-ils caché qu’ils venaient d’un monde parallèle ? Elle n’était pourtant pas saoule. Il était encore bien trop tôt.

— Hé, les poètes, vous parlez de quoi ?

— Ha, ha ! Maman, la tête que tu fais ! À ton avis ? Allez, vas-y, devine.

— C’est ça, moque-toi.

— Ne te vexe pas, fit-il en la prenant brièvement par les épaules pour lui infliger une bise de consolation.

— J’ai entendu « elfe » et « dragon ». Vous parlez d’heroic fantasy ?

— Pas mal ! Tu as vu ça ? Elle n’est pas si larguée que ça, ma mère.

— On parle de MMORPG, vint à son secours Nathanaël.

— Rhô, t’es pas drôle. Il fallait la laisser deviner !

— Je sais très bien ce que sont les M-O-M-R… Heu… Les M-O-P… Les M-E-P…

Les deux compères la laissèrent s’empêtrer dans les improbables initiales, hilares.

— Ce sont les jeux en réseau à plusieurs, là, non ?

— Hé, mais bravo !

 

— Qu’est-ce que tu crois ? Je me tiens informée. Je sais dans quel monde je vis, moi, Môssieur, déclara Martine.

— Redis-le. Les ? Les M… ? M-M-O-R-P-G. Allez, répète après moi.

— MMORPG. Et ça correspond à quoi exactement ces initiales ?

— Ça veut dire Massively Multiplayer Online Role Playing Games. En français, ça donne « jeux de rôle en ligne massivement multi-joueurs ».

— Tu vois, je le savais.

— Tu es une mère super top moderne. Tu es géniale.

— Bon, c’est fini, le cirage de pompes.

— Tu as vu comment elle est ? Je lui dis un truc sympa, du fond du cœur, direct, elle croit que je la flatte.

— Je te connais, filou. Bon, je vous laisse à vos délires elfiques, les joueurs… Dis-moi, elle est où ta cousine ?

— Là-bas, avec ton pote Bernard.

Martine avisa Annette et se sentit rassurée. La jeune fille avait l’air détendue et même heureuse. Elle la rejoignit.

 

Nathanaël passa une excellente soirée. Laissant s’exprimer sa sociabilité naturelle, après avoir encore longuement bavardé avec Quentin, il discuta cinéma et politique avec quelques autres personnes, des gens sympathiques et joyeux. Il mangea, rigola et dansa même avec Annette. Celle-ci tint absolument à lui apprendre quelques pas de zouk. Si la jeune martiniquaise les chaloupait avec la souplesse de ses dix-huit ans et l’aisance due à une pratique régulière, le jeune homme, lui n’était pas bien convainquant malgré sa bonne volonté. Mais il s’amusa, et c’était là l’essentiel. Il profita de la vie sans penser à sa mère qui, c’était prévisible, n’avait pas voulu venir.

Le volume de la musique fut baissé à minuit et coupé pour de bon vers deux heures trente du matin, quand les derniers invités s’en allèrent. Martine avait arrosé son gâteau d’anniversaire un peu plus que de raison, et Annette avait dansé avec tout le monde toute la soirée. L’une comme l’autre étaient parties se coucher. La petite Camille, elle, s’était éclipsée peu après que les bougies eussent été soufflées par sa maman et ses cadeaux ouverts. En dehors de Nathanaël, qui, comme à son habitude, n’avait pas bu une goutte d’alcool, ne restait que Quentin. Plus très vaillant, celui-ci cuvait son surplus de vin et de champagne, avachi sur le canapé. Par réflexe, Nathanaël commença à ramasser les gobelets vides et les serviettes en papier usagées qui trainaient un peu partout. Ça ferait toujours une corvée en moins à la maîtresse de maison, demain matin. L’appartement ressemblait à un champ de bataille, ce qui, au moins, prouvait que les invités avaient su se laisser aller.

— Tu veux pas arrêter de t’agiter et boire un dernier coup avec moi ? Sérieux, tu me donnes le mal de mer, dit Quentin d’une voix pâteuse.

N’ayant ni sommeil, ni envie de gravir les deux étages qui le séparaient de chez lui, Nathanaël accepta volontiers. Les deux garçons trinquèrent donc une dernière fois, l’un avec un verre de jus d’ananas et l’autre avec la dernière bouteille de champagne contenant encore quelque chose. Il but au goulot directement. Martine n’était plus là pour voir ce sacrilège, donc, autant en profiter.

— Je suis déchiré, grogna Quentin.

— Moi, ça va.

— Ouais, mais toi, tu tournes à la caféine, c’est facile. Tu sais ce que je pense ? Je pense que t’es un putain de saint, mec. Tu te dévoues pour ta mère, t’écoutes les problèmes de tout le monde, tu bois pas, tu fumes pas… À croire que t’as aucun vice… J’espère que tu baises, au moins.

— Si. Je fume. Parfois.

— Bref, moi, je dis que t’es un putain de saint, réitéra Quentin sans l’avoir entendu.

Nathanaël sourit. Il trouvait amusant et instructif d’observer les gens baisser la garde sous les effets désinhibiteurs de l’alcool. Lui restait sobre rien que pour ça : observer l’abandon des gens détendus.

— La preuve que t’es un saint, t’es encore là à m’écouter alors que je suis torché… Je crois que je vais aller me coucher.

Se disant, il essaya de se lever, mais retomba lourdement sur ses fesses. Il n’était plus en état de tenir debout.

— Bon. Je vais dormir là finalement, rectifia-t-il en vidant d’un trait ce qui restait au fond de sa bouteille.

— Je vais te laisser, alors.

— Oh, t’en va pas déjà, fit le garçon ivre, tout déçu, en l’accrochant pas la manche.

— OK. Je ne suis pas pressé. Tiens, viens, je vais t’aider à marcher jusqu’à ton lit.

— Non. Embrasse-moi, plutôt.

Nathanaël, resta interdit. Son interlocuteur attendait, le regard brumeux. On ne contrarie pas quelqu’un de saoul. Il lui déposa donc une bise sur la joue.

— Allez, hop ! Maintenant, au dodo.

— C’est pas un baiser, ça.

— Quentin, je crois qu’il est grand temps que tu ailles dormir. Allez, zou, debout.

Tanguant d’un mur à l’autre tout le long du couloir, ils atteignirent la chambre non sans mal. Tout à coup, au moment de se laisser choir sur son lit, Quentin agrippa Nathanaël et l’entraîna dans sa chute. Il le coinça sous lui et chercha à l’embrasser de force. L’exhortant à arrêter, Nathanaël, moins costaud que lui, dut se bagarrer vigoureusement pour se dégager. Mais la lutte fut brève. Quentin, vaincu par cette bouche évitante, n’insista pas et lui laissa prendre le dessus. Sans colère, calmement malgré l’essoufflement, Nathanaël se retrouva donc à cheval sur le ventre de son agresseur, les mains serrées autour de ses poignets pour le maintenir immobile.

— C’est bon ? Tu es calmé ?

— Putain, Nathanaël. Reste pas comme ça sur moi. Tu m’excites.

C’était hélas vrai. Il le sentit sous lui. La situation devenait gênante.

— Embrasse-moi.

— Arrête avec ça. Je n’ai pas envie de t’embrasser.

— S’il te plaît.

— Non.

— S’il te plaît.

— Mais, non, enfin ! Qu’est-ce qui t’arrive, Quentin ? Reprends-toi. Quelqu’un a mis un aphrodisiaque dans ton verre ou quoi ?

Le garçon, alors, se détourna avec un air d’animal blessé. Il semblait sur le point de pleurer. Un peu inquiet, mais voyant qu’il demeurait calme, Nathanaël le libéra. Debout près du lit, les mains sur les hanches, il resta là, perplexe, à fixer le dos du garçon maintenant recroquevillé en position fœtale. Bien que l’envie de s’en aller sans bruit fût tentante, ça l’ennuyait de l’abandonner dans cet état. Finalement, il contourna le lit et s’accroupit pour voir son visage, en vain, car il le dissimulait derrière ses mains.

— Écoute, tu as trop bu, ce soir. Il est grand temps que tu dormes. Une bonne nuit de sommeil, et ça ira mieux demain. OK ?

— Je suis pédé, dit Quentin.

Là-dessus, ses épaules se mirent à tressauter. Le garçon, la figure toujours cachée, pleurait. Nathanaël, pris au dépourvu, se souvint tout à coup de que lui avait confié Martine sur l’état moral de son fils, un mois auparavant, quand qu’il l’avait croisée au marché. C’était donc vrai, de toute évidence, ça n’allait pas fort. Mais cet aveu intime, était-il sérieux ? Ou était-ce le délire d’un homme ivre ? Difficile à dire. Si c’était vrai, cela expliquait bien des choses…

Le jeune homme soupira de lassitude. Était-il donc condamné à se retrouver au chevet de proches saouls et en larmes ? Comme s’il n’avait pas assez à faire avec sa mère, voilà que Quentin s’y mettait lui aussi. Qu’avaient-ils donc tous à le tourmenter avec leurs souffrances ? Quand pourrait-il enfin vivre au milieu de gens heureux ? Il posa sa main sur la tête du garçon, sincèrement attristé par le spectacle.

— Quentin…

— Je suis désolé, gémit l’autre entre deux reniflements, sans vouloir toujours laisser voir son visage.

— Ça ira mieux demain, va. Je vais te laisser dormir.

— Ouais, c’est ça. Casse-toi, jeta Quentin, en se retournant brusquement pour, à nouveau, lui exposer son dos.

Nathanaël resta un moment à considérer la nuque du boudeur. Au moins, il ne pleurait plus. Jamais il n’aurait imaginé que la soirée s’achève ainsi… Heureusement qu’il avait dansé avec Annette, un peu plus tôt. D’une certaine manière, ça compensait. Le ronflement régulier de Quentin le fit sortir de sa torpeur. Il lui ôta ses baskets, le couvrit comme il put de la couette, puis s’éclipsa.



[1] Stratégies.

[2] Animal de compagnie.

[3] Player versus Player (joueur contre joueur).

[4] Player versus Environment (joueur contre l’environnement).

[5] Équipement.

[6] Pièces d’or.

[7] Récolte.

 

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Quelques clichés du monde virtuel dont parlent les garçons.
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Ramkahen