melina1965
© Melina1965

Plus Quentin tentait de se rappeler ses délires alcoolisés de la nuit passée, plus il stressait. Il avait fallu que ça tombe sur Nathanaël, l’une des rares personnes à lui inspirer du respect à l’heure actuelle. Du peu qu’il se souvenait de sa fin de soirée, il méritait sûrement qu’il lui flanque une belle paire de baffes. À la rigueur, ça l’aurait presque soulagé qu’il le fasse. Lorsqu’on lui ouvrit, il était préparé au pire.

— Quentin. Bonjour.

— Madame Escobar. Bonjour. Je…

— Tu as l’air surpris de me voir. J’habite ici, désolée.

— Non, non, pas du tout. C’est seulement que je…

— Nathy ! C’est Quentin, pour toi ! cria Marie en tournant la tête vers l’intérieur.

— Ne le dérangez pas, ce n’est pas grave. Je passais juste pour vous donner ça. C’est de la part de ma mère. Elle vous a gardé un bout du gâteau. C’est au chocolat, fait maison. Il est hyper bon.

— Ah… C’est gentil. Tu la remercieras, dit Marie en prenant le petit paquet soigneusement emballé dans du papier d’aluminium. Entre donc une minute. Qu’est-ce qu’il fabrique ? Il dort, ou quoi ? Nathyyy !

Un « J’arrive ! » étouffé leur parvint.

— Tu as encore grandi, toi.

— Ça m’étonnerait ! J’ai vingt deux ans. J’ai terminé ma croissance. Je sais que ça fait un bout de temps qu’on ne s’est pas vus, mais quand même.

— Vingt deux ? Déjà ? Mince… Je suis larguée. Et c’est vrai que je ne sors plus beaucoup. Puis, va savoir, c’est peut-être moi qui rétrécis. Tu veux quelque chose à boire ?

— Non, merci, je dois sortir. Je ne faisais que passer.

Pieds nus, hirsute et des poches sous les yeux, Nathanaël entra en baillant. Il avait une tête de papier mâché. Quentin se suspendit à son visage avec angoisse.

— Salut, Nathanaël. Ça… Ça va ?

— Salut. Je ne suis pas très frais, je n’ai pas encore dormi. J’y ai été un peu fort avec le café, cette nuit. Passé midi, je me suis dit que ça ne valait plus le coup de chercher le sommeil, mais là je commence à accuser le coup. Et toi, ça va ? Pas trop la gueule de bois ?

— Ça va. J’ai dormi jusqu’à treize heures. Bon, ben, je vous laisse. Il faut que j’aille chercher le pain.

— Attends-moi une seconde, je vais descendre avec toi. Ça ne me fera pas de mal de prendre un peu l’air.

Pendant que Nathanaël allait chercher un pull, Quentin resta en tête à tête avec Marie.

— Tu es devenu un très beau jeune homme, décréta-t-elle soudain.

— Heu… Merci, fit l’intéressé avec un sourire gêné.

— Hein, Nathy ? Tu ne trouves pas qu’il est magnifique ? fit-elle à l’adresse de son fils qui revenait habillé plus chaudement. Tu fais toujours du sport ?

— Oui, toujours.

— Surf, skate, tout ça ?

— Oui, moins en ce moment, mais…

— Tu devrais te mettre au sport, toi aussi, Nathy. Tu vois, ça lui réussit. Et, je l’ai toujours dit, le métissage, ça fait des enfants magnifiques. Tu en es la preuve vivante, Quentin.

— Bon, maman, on sort faire un tour, là. Je te dis à tout à l’heure, abrégea Nathanaël en enfilant son manteau et en sentant monter dangereusement l’exaspération.

— Bonne soirée, madame Escobar.

— Oui, c’est ça. Bonne soirée. Passe le bonjour à ta mère et à ta sœur.

La porte à peine refermée, les deux garçons se regardèrent mi-amusés, mi-navrés.

— Elle est space, ta mère.

— Je sais. Parfois, je n’en peux plus. Surtout quand je suis crevé, comme ça.

— C’est toi que je venais voir, en fait. Je voulais m’excuser pour mon comportement.

— Pour le coup, c’est toi qui as été space, cette nuit !

— Je sais. Je suis vraiment désolé. Le pire, c’est que je ne me souviens de presque rien, seulement que j’ai été lourd.

— Il vaut peut-être mieux.

Mais, cette réflexion n’eut que pour effet d’inquiéter Quentin davantage. Sur le chemin de la boulangerie, il insista tant et si bien que Nathanaël finit par tout lui dire, ses propos exacts, son comportement, ses larmes. Le pauvre garçon en fut mortifié et en resta décomposé.

— La loose… Quel boulet. Je me sens super mal vis-à-vis de toi. Je suis vraiment désolé.

— Ce n’est pas grave, va. Il n’y a pas mort d’homme. Et, sans vouloir faire le blasé, j’en ai vu d’autres, tu sais.

— Tu es vraiment cool de le prendre comme ça. Mais, si, moi, je trouve ça grave.

— Évite de boire autant, c’est tout.

— C’est clair. On ne m’y reprendra plus. Alors, ça ne te choque pas d’apprendre que je suis gay ?

— Donc, c’est vrai ?

— Oui, c’est vrai. Je te le confirme à trois cents pour cent.

— J’avoue que ça me surprend, mais pourquoi ça devrait me choquer ?

— Ben, je ne sais pas. Mes potes m’ont bien tourné le dos à cause de ça.

— Sérieusement ?

— Oui.

— Tu es sûr que c’était des potes ?

— Le contexte était particulier. Je ne leur en veux même pas. Enfin, en attendant, je me retrouve tout seul comme un con.

— En octobre, j’ai croisé ta mère au marché. Elle m’a dit que tu n’allais pas très bien moralement. C’était à cause de ça ?

— Oui. J’ai eu une sale période. Je ne savais plus où j’en étais. Non pas que je le sache tellement mieux aujourd’hui, mais au moins, je me suis fait à l’idée.

— À l’idée… ?

— Que j’aime me faire… Que je préfère les mecs.

— Ah.

— Tu es la première personne à qui j’en parle. Ça me fait bizarre. Et, quand je pense qu’il a fallu que je me mette minable pour y arriver. J’en chialerais tellement j’ai honte.

— C’est si difficile à dire ?

— Oui, c’est difficile. J’ai peur de la réaction des gens.

— Pourtant, regarde, moi, ça m’est égal.

— Oui, mais toi, tu es spécial. Tu ne juges jamais personne. Tu n’as pas la tête farcie de clichés. Dire qu’il n’y a pas quatre mois, j’étais le premier à faire des blagues sur les homos ou à chambrer les mecs efféminés. Ce qu’on peut être con, quand même.

— Ça…

Ils avaient déjà parcouru les cent mètres qui les séparaient de la boulangerie du croisement de la rue Transvaal et de la rue des Envierges. La nuit tombait sur Paris et sur le parc de Belleville déserté. Le ciel tourmenté et glacé déployait une splendeur intimidante. Quentin demanda son pain de campagne et, puisqu’il était là, Nathanaël en profita pour acheter deux éclairs au café pour lui et pour Marie. En sortant de la boutique, bizarrement, ni l’un ni l’autre n’eut l’idée de prendre le chemin du retour. Il faisait pourtant froid et le parc n’allait pas tarder à fermer, mais, sans se consulter, ils y pénétrèrent et y déambulèrent d’un pas tranquille. Ils s’accoudèrent un moment pour contempler Paris dans les bleus-gris du crépuscule hivernale. Jamais Nathanaël ne se lasserait de ce fantastique panorama sur la capitale. Cette vue était l’une de ses ressources les plus précieuses.

— Tu n’es pas très curieux, comme mec, dit Quentin.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Je ne sais pas, tu ne me poses aucune question.

— Je préfère t’écouter. Enfin, si tu as envie de parler.

— C’est vrai qu’écouter, toi, tu sais faire, reconnut le garçon en lui souriant.

— Si je veux ouvrir mon cabinet de psy un jour, c’est le minimum.

— Alors, c’est décidé ?

— Disons que l’idée fait son chemin…

— J’ai une impression unique quand je parle avec toi.

— C’est-à-dire ?

— C’est-à-dire que… Comment dire ? Tu vois, avec la plupart des gens, tu ne peux pas aborder un sujet un peu délicat sans que ça parte en vrille. Il y a toujours Machin ou Bidule pour étaler sa science ou te balancer des jugements à l’emporte-pièce. Les gens sont tellement cons… J’ai appris à fermer ma gueule, à force… Mais avec toi, je n’ai jamais ressenti ça. Au contraire, même. Parler avec toi c’est libérateur. Même quand j’avais quinze ans, qu’on venait d’emménager et que tu me faisais le soutien scolaire, tu te souviens ? Et ben, dès le début je me suis senti en confiance. J’adorais discuter avec toi à cause de ça, ta bienveillance, ton écoute.

— C’est vrai qu’on discutait bien toi et moi, sourit Nathanaël. Ce sont de bons souvenirs.

— Je t’assure, c’est rare les gens comme toi. On dirait que tu n’as pas de tabou. Et tu sais toujours quand il faut garder tes opinions pour toi, pour ne pas blesser.

— Ce n’est pas que je garde mes opinions pour moi, c’est que la plupart du temps je n’ai pas d’opinion à émettre. C’est peut-être aussi un manque de personnalité. Toi, tu apprécies, mais, tu sais, pas mal de gens prennent ça pour de l’indifférence.

— Non, moi, je ne le prends pas du tout comme ça. Pour moi, au contraire, ça prouve que tu as l’esprit ouvert. Et ce que j’aime aussi, c’est qu’on a l’impression qu’aucun sujet ne t’impressionne.

— Je ne sais pas… Il faut dire que je suis à bonne école avec ma mère, soupira Nathanaël. Quand tu es capable d’écouter quelqu’un que tu aimes te parler de son désir de suicide pendant des heures, je te jure que tu peux tout entendre, après.

— Putain, c’est clair. Mes petits problèmes, c’est dérisoire, à côté.

— Je n’ai pas dit ça. Aucun problème n’est dérisoire.

— Disons que ça fait relativiser…

— Les remises en question intimes, la sexualité, le désir de mort, ou n’importe quoi d’autre, tout est digne du même intérêt quand on s’intéresse à la psychologie humaine.

— Si seulement tout le monde pouvait être comme toi ! s’exclama Quentin.

Cela lui fit penser à Yvan, l’un de ses amants réguliers, un véritable handicapé des relations affectives. Un jour, il en parlerait à Nathanaël, parce que cet homme, vraiment, c’était un cas, aussi brûlant dans ses prouesses sexuelles que glaçant par ailleurs.

— On rentre ? Je commence à avoir les mains gelées, dit Nathanaël

— Oui, moi aussi.

Ils revinrent donc sur leurs pas. Quentin avait tant de choses à dire. Il était très tenté de se confier à lui. Mais c’était vrai, il faisait froid, et chacun allait rentrer chez soi. C’était ainsi. Ils reprirent la rue Transvaal en sens inverse et marchèrent un moment en silence. Lorsqu’ils commencèrent à longer le terrain de basket, Quentin ne put retenir les aveux qui lui brûlaient la poitrine.

— J’ai laissé tomber la fac, déclara-t-il soudain.

— Ah, bon, finalement ? Ta mère m’avait dit que tu n’étais plus trop motivé. Ça ne l’a pas trop fait râler ?

— Ça ne risque pas, elle n’est pas encore au courant. Alors, surtout, garde-le pour toi.

— Oh… Je vois. OK. Je te promets de ne pas faire de gaffe. Ça ne te plaisait vraiment plus le droit ?

— Ça ne m’a jamais plu.

— C’est bien ce qui me semblait. Et tu fais quoi du coup, maintenant ?

— Rien pour l’instant. Je pensais tenter les écoles d’art. Il faut que je prépare un book qui tienne la route pour le printemps, pour la période des concours d’entrée. En attendant, je suis comme qui dirait en stand-by…

— Tu fais quoi de tes journées ? Tu ne t’ennuies pas trop ? Tu as des activités ?

Le garçon soutint le regard interrogateur et attentif de son aîné. Pouvait-il lui dire ? Il hésita. En même temps, c’était l’occasion de tester cette tolérance qui le fascinait chez lui. Et, de toute façon, avec Nathanaël, il n’avait jamais réussi à ne pas être honnête.

— Je n’en suis pas fier, mais je passe beaucoup d’heures de beaucoup de mes journées à draguer et à me faire sauter. Je suis complètement obsédé par le cul. C’est simple, je n’arrive plus à penser à autre chose.

Se disant, Quentin sentit une flambée lui chauffer subitement le visage en même temps qu’une chape d’angoisse lui tombait sur les épaules. Nathanaël, lui, avait pilé net.

— Pardon ?

La sincérité de sa surprise acheva d’humilier Quentin. Comme par masochisme, il décida d’en remettre une couche.

— Si tu préfères, j’occupe mon temps à me faire mettre, enculer, baiser…

— OK, c’est bon. Stop !

Devant la stupeur affligée de son interlocuteur, il regretta immédiatement d’avoir ajouté ces mots inutiles. Nathanaël était effaré. Ce qu’il venait d’entendre ne cadrait pas du tout avec l’image qu’il avait de Quentin, avec ce qu’il connaissait de lui. S’il avait été une vague connaissance, ces aveux scabreux l’auraient laissé indifférent, mais là, il s’agissait de Quentin, d’un jeune auquel il s’était attaché, d’un gamin qu’il avait aidé à éviter l’échec scolaire, d’un petit frère presque. Dans un tel contexte, son ouverture d’esprit avait ses limites. Quentin déglutit. À quelle autre réaction aurait-il pu s’attendre ?

— Désolé. Je ne voulais pas être grossier.

— Je croyais que tu avais un copain, moi !

— Un copain ? Ça existe cette bête-là ? Pas dans ma dimension, alors. Moi, dans le milieu que je fréquente, la relation durable c’est un mythe. Et quand je dis durable, c’est qui dure plus d’une semaine, si tu vois ce que je veux dire. Non, je fais ça avec des mecs…

Il n’acheva pas, haussant les épaules avec un geste vague, comme s’il ne se fût agi là que d’un détail sans importance.

— Des mecs ? Enfin, Quentin… Tu t’entends ? Comment ça « des mecs » ? Et tu les trouves où ces mecs ?

— Je n’aurais pas dû te parler de ça.

— Non, mais vas-y, dis-moi. Tu les trouves où, ces mecs ? insista Nathanaël.

— N’importe où ! fit le garçon avec impatience. Je me rencarde sur le Net, je vais dans les saunas, ou je vais traîner dans le Marais, tout simplement. Il n’y a pas à chercher loin. Les types qui aiment se taper un petit jeune, ce n’est pas ce qui manque à Paris. Ça pullule même, je peux te l’affirmer.

— Rassure-moi. Tu ne te prostitues pas ?

— Non, quand même pas, je n’en suis pas là !

— Quentin. Tu ne serais pas en train de faire un peu n’importe quoi ?

— Je crois que je file un mauvais coton, comme dirait ma mère… Mais c’est plus fort que moi. Je ne peux rien contre ça.

— Tu prends tes précautions ?

— Bien sûr. J’ai beau être perturbé, en ce moment, je tiens encore à la vie.

— C’est déjà ça. Donc, si je résume, tu vadrouilles à longueur de temps comme un matou en rut à la recherche d’expériences sexuelles, au détriment de tout le reste – arrête-moi si je me trompe –, tu as abandonné tes études, tu n’as plus d’amis, plus de projets personnels concrets, tu mens à ta mère…

— Putain, tu es dur. Évidemment, présenté comme ça… Ce n’est pas pour rien que je t’ai dit que je n’étais pas fier. Et pour parfaire le tableau, tu peux rajouter que je bois trop et que je déprime.

Il n’avait plus le courage de le regarder en face. Il fixa son attention sur le terrain de basket vide, de l’autre côté du grillage. Il était terrible ce silence désapprobateur de Nathanaël. Terrible. Et il dura. Cette histoire malsaine dans laquelle il s’était embringué, avec cette Lili et son Phil, cet été, lui avait fait perdre la tête. Depuis, oui, il faisait n’importe quoi. C’était la stricte vérité. Maintenant, son quotidien tournait uniquement autour du sexe comme la vie d’un drogué autour de sa came. Mais, était-ce sa faute à lui s’il ne se sentait vivant que lorsqu’il se soumettait au plaisir des hommes ? Était-ce sa faute s’il aimait ça, si plus rien d’autre ne revêtait d’intérêt, et si, en comparaison, tout lui semblait insipide ?

— Quentin. Regarde-moi. – Il obtempéra. – Tu sais que tu déconnes à fond, là ? Je suis obligé de te le dire. Est-ce que tu t’en rends compte ?

Il avait dit cela sans agressivité, avec douceur même. Quentin ne trouva évidemment rien à lui répondre de rassurant ou qui puisse le contredire.

— Oui, je le sais. Pourquoi tu crois que je t’en parle ? concéda-t-il faiblement.

— Et bien, dis-moi. Qu’est-ce que tu attends de moi ? Pourquoi, tu m’en parles ?

— Je ne sais pas ce que j’attends de toi. Je t’en parle parce que j’ai la trouille. Parce que… Parce que ça prend des proportions qui me font peur. J’ai l’impression que les choses m’échappent complètement. Je commence à me dégoûter moi-même. Parfois, je ne me reconnais plus.

— Ça fait combien de temps que tu gardes tout ça pour toi ?

— Depuis ce qui est arrivé, cet été, cette histoire qui a tout déclenché, et qui a fait que mes potes ne me parlent plus. Ce n’est pas très glorieux. Je te raconterai, un de ces jours, si j’ai le courage. Mais tu as déjà tes propres problèmes à gérer. Il ne faut pas non plus que tu t’inquiètes trop pour moi. Je vais bien finir par me ressaisir. En ce moment, c’est vrai que j’ai le feu au cul du matin au soir, mais je me dis que ça finira par se calmer. Le médecin m’a dit que j’étais normal, qu’à mon âge, quand on est en bonne santé, on peut avoir une libido un peu débridée. « Débridée », c’est ce qu’il a dit.

— Aimer le sexe, c’est une chose, et il n’y a rien de mal à ça. Ce qui m’inquiète c’est que tu sembles te comporter comme quelqu’un qui ne se respecte plus.

La réflexion mit soudainement le garçon face à une vérité dont il n’avait encore pas clairement pris conscience.

— C’est sûrement vrai que je ne me respecte plus. Je m’en fous de me mettre en danger. Ça a même tendance à m’exciter… Et tous ces trucs qui me flinguaient, au début, me faire traiter de salope, me faire brutaliser, ce genre de chose, ça ne me gêne même plus. J’y ai presque pris goût. Je ne suis plus bon qu’à ça : donner mon cul à qui en veut.

— Ok, murmura Nathanaël, atterré. Écoute, Quentin, on se connaît depuis pas mal de temps toi et moi, maintenant, et je te considère un peu comme de ma famille, et là, franchement, tu me fais peur. Il ne faut pas que tu restes tout seul à vivre cette espèce de double-vie. Voilà ce que je te propose, là, je suis trop crevé, mais demain, viens me voir. Il faut qu’on discute de tout ça sérieusement. Est-ce que tu es OK pour ça ?

— Oui, murmura le garçon avec une soudaine envie de pleurer qu’il réussit à maîtriser.

L’inquiétude du jeune homme à son égard était sincère. Tout en le renvoyant plus durement encore à sa minable nature, cela lui réchauffait le cœur.

— Hé, ça va aller ? s’enquit Nathanaël, remarquant son émotion.

Pris au dépourvu par une bouffée de déroute incontrôlable, Quentin ne fut capable que d’opiner. Il se sentait sur le point de s’écrouler.

— Ça n’a pas l’air… Viens-là.

Il le prit contre lui brièvement, mais fermement, sa bouche tout près de son oreille.

— Je ne sais pas trop ce qui t’arrive, mais je ne vais pas te laisser tomber, d’accord ?

— D’accord.

— Allez, rentrons au chaud. On se gèle.

Il n’y avait plus que quelques mètres à parcourir. Arrivés au pied de l’immeuble, ils s’arrêtèrent sur le pas de la porte. Nathanaël réfléchit aux mots adéquats à prononcer avant qu’ils ne se séparent, mais il n’eut pas à les trouver, car c’est Quentin qui prit la parole.

— Je me sens super seul ces derniers temps, comme jamais ça ne m’est arrivé dans ma vie. Mais ce soir, grâce à toi, beaucoup moins. Alors, merci.

Nathanaël lui sourit en poussant la porte.

— Demain, viens me retrouver au sixième. Quand tu veux, à partir de quatorze heures.

— Au sixième ?

— J’ai aménagé la chambre de bonne qui est à nous pour avoir un coin tranquille où bosser sur ma thèse. Tu verras, c’est petit, mais ça n’a plus rien d’un grenier encombré. Je n’en bougerai pas de l’après-midi. On pourra parler en toute liberté. Ça marche ?

— Ça marche.

> ACTE V

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