Claudia est au cinéma avec sa copine Renée et Bastien dort chez son meilleur ami, Ludovic. Je suis donc seul à la maison. Ça n'arrive pas si souvent. J'en suis à mon troisième verre. Je laisse la pénombre m'envelopper et m'anesthésier doucement, en même temps que le whisky, parce que j'ai la flemme de me lever pour allumer… Pourquoi ai-je ce sentiment d'être à la fin de quelque chose ? C'est comme si j'étais arrivé. Arrivé où ? Je n'en sais trop rien. Aux buts que je m'étais fixés sans doute… J'ai accompli ce que j'avais à accomplir. J'ai toujours tout fait comme on m'avait dit de faire, et j'ai eu raison puisque cela m'a réussi. Mais, maintenant ? La cinquantaine se profile. Je me sens vieux. Je me sens comme au bord d'un grand vide. Sujet au vertige comme je suis, j'y plongerais bien… Je souris tout seul comme un imbécile. Il a le visage de Matteo, ce grand vide… J'aurais mieux fait de me casser une jambe le jour où j'ai dit oui à Claudia pour que son neveu vienne s'installer chez nous. Je ne serais pas dans cet état minable. Sur ces pensées stériles, j'avale une gorgée de plus.

Quelqu'un entre par la cuisine. C'est lui. Je le sais à la manière dont la porte se referme sans bruit. Bastien et Claudia ont la même façon de la claquer systématiquement et Flo étant absente, la déduction est aisée. Mon cœur s'emballe. Je ne bouge pas. J'aimerais qu'il se croit seul un instant pour l'espionner.
— Il y a quelqu'un ? Lance-t-il.
Je suis bien obligé de répondre… Tant pis.
— Je suis là.
— Salut, Christian, je te dérange ?
— Non, pas du tout.
— Tu restes dans le noir ?
— Je réfléchissais… Allume si tu veux.
Il n'actionne que la petite lampe japonaise sur la commode, sans doute pour ne pas m'éblouir. Je reconnais bien là sa délicatesse. Son expression me frappe immédiatement. Où donc est passée son inébranlable jovialité ? Il retire son manteau, l'accroche.
— Tout va bien ?
— Bof, sale journée.
— Tu veux un verre ?
— Ce n'est pas de refus.
— Un bon whisky vingt ans d'âge, ça te tente ?
— Parfait.
Je me lève, lui prépare son verre et le lui tend.
— C'est horrible, j'ai une de ces envie de fumer, fait-il en s'installant sur le canapé, à ma gauche.
— Ne me tente pas. Moi aussi je m'y remettrais bien, en ce moment.
— Il ne faut pas qu'on replonge. Ça serait trop bête.
— Contentons-nous de boire, dis-je en l'invitant à trinquer.
Au lieu de porter son verre à ses lèvres, il en remue le contenu doré, d'un mouvement de poignet circulaire presque imperceptible, en le fixant d'un air absent.
— Dis-moi, Christian, je voulais te dire… Je, j'en profite qu'on est tous les deux. Comment dire ? Ça ne t'ennuie pas que je vive chez toi ? Je ne sais pas si je me fais des idées, mais je te sens un peu tendu avec moi.
Tendu ? Pour être tendu, certes, je le suis, mais sûrement pas pour les raisons qu'il croit. Je suis donc tellement transparent ? Je croyais que seule Claudia avait perçu mon malaise. Je me demande pourquoi je me casse encore la tête à cacher ma confusion et à faire semblant que tout est normal.

Depuis que le jeune homme vit parmi nous, depuis trois mois maintenant, je me suis menti à moi-même, pas longtemps cependant, et pour cause, puis j'ai menti à ma femme, à mon fils, et à l'intéressé lui-même, Matteo, le radieux, l'ingénu Matteo… Cette situation s'est vite mise à m'angoisser. Je me sens piégé, je culpabilise et, mon Dieu, je me sens vivant comme on peut se sentir vivant lorsque l'on souffre… Je ne me souviens pas d'avoir jamais eu si mal. Sauf quand Maman est morte, peut-être. Mais il s'agissait de deuil. Il est naturel de pleurer lorsque l'on perd un être cher. Ce que je ressens aujourd'hui n'a rien à voir. Je ne me reconnais plus. Mes repères habituels ne me rassurent plus et, même, me pèsent.

J'aime poser mes yeux sur lui, j'aime tellement le savoir tout près que j'ai presque réussi, à force, à apprivoiser cette blessure de la frustration qui me taraude sans relâche. Je fais l'amour à ma femme en pensant à lui. Je me dégoûte et j'ai peur.

La faute à l'alcool, sûrement, mais je ris bêtement.
— Ça ne va pas fort au boulot, en ce moment, c'est tout. Je suis un peu démotivé. J'ai un petit passage à vide. Rien à voir avec toi. C'est très bien que tu sois là, au contraire. La maison nous semblait tellement vide sans Flo.
Il me fixe, me sonde, avec une telle insistance que mon cœur s'affole d'un cran supplémentaire. Il ne me croit pas. C'est évident.
— Il y a des périodes comme ça, murmure-t-il.
— Ça n'a pas l'air d'aller fort non plus, aujourd'hui, toi…
— Je viens d'avoir une conversation plutôt éprouvante avec Ludmila.
J'attends qu'il poursuive. Il a laissé aller sa tête en arrière, sur le dossier de cuir. Il a le regard perdu. Ça lui va bien aussi la déprime. Il se redresse pour boire sa première gorgée d'alcool.
— Fameux, fait-il à mon adresse en soulevant un peu son verre, avec ce sourire incomparable qui me fait tant souffrir.
— N'est-ce pas ? Je n'ai pas été très généreux, je t'en ressers un doigt ?
— Allez, je n'ai pas envie d'être sage ce soir.
— Et on est entre hommes, va. Claudia déteste me voir avec un verre à la main… J'en profite honteusement quand elle n'est pas là… Vous formez un très beau couple Ludmila et toi. Quand je vous vois au piano tous les deux, vous semblez en pleine osmose. Vous ne vous êtes pas séparés au moins ?
— On n'a jamais été ensemble…
— Ah, bon ? Je croyais, dis-je, ahuri par la nouvelle.
— C'est bien là le problème : c'est ce qu'elle aimerait. C'est ma partenaire de scène, mon amie… Mais…
— Tu n'es pas amoureux.
— Hé, non… J'ai peur que notre duo en pâtisse.
— Tu dois en briser des cœurs.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Laisse tomber, j'en suis à mon quatrième verre et je commence à être ivre. Je dis n'importe quoi.
Il me considère, mi-figue, mi-raisin. C'est vrai que je commence à être un peu saoul. C'est agréable. Rien ne me semble grave. Mes inquiétudes faiblissent, s'éloignent. Je lui souris. Je suis heureux d'être seul avec lui.

— J'ai envie de t'embrasser, m'entends-je lui dire.
Cela fait des semaines que ces mots veulent sortir de moi et que je m'évertue à les retenir. Maintenant, voilà, il sait. À mon grand étonnement, il reste muet à me fixer d'un air indéchiffrable. Il n'a pas l'air surpris. Je vois son regard passer de ma bouche à mes yeux et de mes yeux à ma bouche, comme ça, plusieurs fois. Il a une expression grave. Il se trouble, je crois, se concentre à nouveau sur son verre. Il ne dit rien. Bravo. Je n'ai réussi qu'à le mettre mal à l'aise. Je pourrais tout aussi bien me mettre à pleurer, mais je choisis de rire encore. Je suis à la limite de me trouver dans cet état d'ébriété où l'on ne se soucie plus de conserver sa dignité.
— Quand je te dis que je suis saoul ! Hé, hé !

Il boit son whisky, cul sec. Quel gâchis ! Un si bon cru, un breuvage hors de prix à siroter en méditant sur le sens profond de la Vie. Son verre vide a l'air de le fasciner. Il le fait pivoter doucement entre ses doigts. J'admire son profile parfait, ses yeux brillants ombragés de long cils noirs, ses lèvres… Je pourrais le regarder des heures. Vraiment. Des heures.
— Désolé. Je ne voulais pas t'embarrasser. Je n'ai pas les idées claires en ce moment. Beaucoup de choses me travaillent.
Il me regarde à nouveau. Son mutisme, autant que son extrême sérieux, me dégrisent un peu. Nous nous dévisageons ce qui me semble une éternité. Seul son silence énigmatique me retient encore de le toucher.
— Tu ne dis rien ? M'entends-je murmurer.

Il me laisse m'approcher de lui. C'est la faute de l'alcool, et ce n'est pas si grave, allons. Il n'y a plus que dix centimètre sà franchir. Il a encore largement le temps de fuir, de reculer, de me repousser… Mais, il ne bronche pas. Se pourrait-il qu'il veuille la même chose impensable que moi ?

Je suis maintenant si près que je sens son souffle. Quand je me trouve à la limite de le frôler, je m'immobilise. Déjà parce que je suis terrifié, mais aussi parce que j'aimerais que lui aussi fasse un bout du chemin. Mais, il a fermé les yeux. J'entends le son de sa respiration plus ample et précipitée. Son trouble manifeste m'enhardit. Je me décide, je le touche. Les conséquences éventuelles sont à des années lumières de mes préoccupations présentes. J'y réfléchirai plus tard, quand je serai sobre à nouveau, quand la raison aura repris ses droits. Pour l'heure, ses lèvres reçoivent les miennes. Et pas qu'à moitié, non. Elles me reçoivent généreusement, complètement. Elles s'ouvrent et m'invitent, se pressent. Il inspire l'air plus fort par le nez, d'une manière vibrante, intense. Malgré mon ivresse relative, je capte la plus infime onde de son émotion, de sa tension, miroir des miennes. J'en suis électrisé des pieds à la tête. Le baiser devient âpre presque tout de suite. Je lui caresse le visage, sa tempe, sa pommette, sa mâchoire pas rasée. J'adore la sensation de son poil ras qui accroche ma paume. Il me laisse sa langue, et plus il me la laisse, plus je la veux. Je n'ai jamais embrassé ainsi, avec cette agressivité, ce jusqu'auboutisme. Jamais. Ni mes petites amies de jeunesse, ni Claudia. Ce baiser inespéré, miraculeux, ce baiser dont je rêve nuit et jour depuis son arrivée sous notre toit, ce baiser intense et interminable m'affame. Il ne me suffira jamais. Je ne me souviens pas d'avoir eu d'envie sexuelle aussi violente de toute ma vie.

Nous nous interrompons pour nous regarder. J'ignore lequel de nous deux est le plus surpris. Il a toujours ses dix doigts farouchement serrés autour de son verre vide. Moi, j'ai toujours ma main sur sa joue. J'ai une érection incroyable, douloureuse. Je me dis qu'il doit être dans le même état. Je me prends à l'espérer. J'ai envie de le vérifier. J'aimerais glisser ma main sur lui, jusqu'à ce but qui m'obsède, mais je n'ose pas.

— Il faut… J'ai… Je dois y aller, fait-il soudain, en se levant précipitamment. Merci pour le verre.

Le charme se rompt cruellement. Je le regarde sortir de la pièce et je reste seul avec mon désir et ma stupeur. J'ai mal et j'ai honte. J'ai tellement honte. Qu'est-ce que j'ai fait ?

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