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J'aime la paix du dimanche. Il fait encore doux pour une fin novembre. J'écoute le fameux concerto pour violon de Beethoven, dirigé par Wilhelm Furtwängler et interprété par le sublime Yehudi Menuhin. Cet homme est un dieu parmi les dieux… Claudia s'est enfermée dans la serre pour aller dire des mots doux à ses orchidées, Bastien joue à la console avec Ludo, à l'étage. Tout à l'heure nous appellerons Flo pour le plaisir d'entendre sa voix. C'est bien de s'écrire par mail tous les jours, mais ça ne remplace pas un petit coup de fil. Matteo, quant à lui, est invisible. Sans doute en répétition avec Ludmila. Il est rarement là, le week-end. Il est rarement là tout court, d'ailleurs. C'est un jeune homme très pris.

 Ce baiser parfumé au whisky, avant hier, j'y repense sans arrêt. Matteo a aimé ça, lui aussi. C'est bien ce qui me perturbe le plus… Je sens encore ses lèvres et sa langue sur les miennes, leur chaleur, leur goût, et la vibration de son souffle… Depuis, rien n'a changé entre lui et moi. Il se comporte comme si rien ne s'était passé. Je me suis même demandé si cet instant électrisant n'était pas le fruit de mon imagination, mon imagination malade d'amour, saturée de fantasmes… Enfin, quand je dis que rien n'a changé, c'est en apparence. Parce que, dans mon paysage intérieur, un millier de nouvelles questions ont fleuri. En est-il ? Pourquoi m'a-t-il laissé faire? Pourquoi n'a-t-il rien dit ? Pourquoi a-t-il fuit ? Pourquoi est-ce arrivé ? Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Et maintenant ? Pourquoi fait-il comme si de rien n'était ? Je voudrais tant lui parler. J'en ressens un tel besoin.

On s'entend bien tous les deux. On aime discuter musique. Lui qui a fait des études de musicologie et qui est devenu pianiste professionnel connait le sujet comme personne. Je garde désespérément mes distances, même si c'est difficile. Voilà pourquoi il me trouve "tendu" vis-à-vis de lui. Sans l'alcool, jamais je ne l'aurais embrassé. Ce jeune homme est tout ce que je ne suis pas : libre de toute entrave, créatif et charismatique. J'aime ça. J'ai compris que j'étais amoureux quand je l'ai vu jouer devant un public pour la première fois. Il nous avait offert des invitations. Il nous en offre toujours. Concerts, récitals, et ces spectacles pour enfants qui lui tiennent tant à cœur, ceux qu'il donne avec Ludmila. Il nous convie à ses prestations en reconnaissance de notre hospitalité. Dès qu'il est au piano, il irradie. Je l'aime. Il me le faut. Je le veux. Je me fais peur à moi-même rien que d'avoir des pensées pareilles. Je me fais l'effet d'être devenu une espèce de fou furieux, un fou d'amour, un fou que bien sûr je cache farouchement à tous. Si même je trouvais le moyen de me le cacher à moi-même, je le ferais !

J'essaie de comprendre ce qui m'arrive. Je n'ai jamais été attiré par un homme. Jamais. Et, ce désir viscéral, jamais je ne l'ai connu non plus avec une femme, soit dit en passant. En réalité, je n'ai jamais ressenti ça de toute mon existence. Cela me laisse aussi impuissant que si j'avais attrapé un virus ou que j'étais sous l'effet d'une substance aphrodisiaque, hélas très efficace.

Tout a commencé quand nous sommes allés chercher Matteo à Montparnasse, le premier septembre dernier. J'ai posé les yeux sur lui, il m'a offert son sourire qui ravage tout, et c'était foutu. Je ne l'avais pas revu depuis nos vacances en Italie, dans la famille napolitaine de Claudia. Il avait alors approximativement l'âge de mon fils, quinze ou seize ans. C'était un gamin, quoi… Voilà bien le genre de pensées qui ne me rajeunit pas.

Les trois premières semaines après son installation chez nous, je me suis cru malade. Je n'ai rien compris à ce qui m'arrivait. J'ai vraiment, le plus sincèrement du monde, cru que je couvais un truc. Il faut dire que j'avais tous les symptômes d'une bonne fièvre. On s'y serait trompé. Mais, les jours passant, j'ai été contraint de l'admettre, contraint et forcé par ma fascination et mon désir, et mon besoin de me rapprocher, et ma maladresse pitoyable : ce n'était pas malade que j'étais tombé, mais amoureux. C'est là que la souffrance a véritablement commencé. Un calvaire étrange, inconnu et déstabilisant au dernier degré. J'ai vite redouté de le croiser, de le frôler de trop près, de me retrouver seul avec lui dans une pièce. J'ai eu peur que mon trouble se voit sur mon visage ou sous mon pantalon… L'horreur.

Son arrivée dans notre vie harmonieuse et rassurante comme une mer d'huile, cette irruption à la fois virile et charmante, m'a fait chavirer par-dessus bord. Ce jeune homme… Il m'a fait basculer hors de moi-même. Dès qu'il s'approche l'électricité crépite dans mon sang, un désir sexuel sauvage rue dans les brancards. J'ai peur de moi-même tant je le devine indomptable et dangereux ce désir. C'est à n'y rien comprendre. On ne se découvre pas comme ça un matin, affolé des pieds à la tête à la vue d'un garçon, alors que jamais, jamais auparavant…

Tiens, mon disque est terminé. Je n'ai même pas perçu quand la musique a cessé…

J'essaie désespérément de me rappeler d'indices qui auraient pu m'échapper. Mais aucun souvenir ambigu ne me revient. Pourtant, pourtant, cette bête qui me remue dans les tripes et veut m'asservir, cette force qui veut me posséder et m'entraîner sur je ne sais quels chemins escarpés, elle ne vient pas du néant, tout de même ! Elle était forcément là, en veille, depuis… Depuis quand, d'ailleurs ?

Mes parents m'ont aimé, m'ont couvé même. Ils m'ont conditionné avec succès à entreprendre ces hautes études qu'eux-mêmes n'avaient pu s'offrir, afin que j'ai une belle vie, cette vie, précisément qui est la mienne aujourd'hui. Je me suis donc focalisé sur mes études à fond. Pour eux, d'abord, pour les rendre fiers de moi, ne pas décevoir leurs espoirs, puis pour moi ensuite, pour être à l'abri du besoin, construire une famille heureuse, avoir une maison plus grande que celle où j'avais grandi, pour assouvir mes envies de voyages, de carrière… Pour tout ça… Pendant que mes petits camarades s'ouvraient à la sexualité, draguaient, s'amusaient, moi je planchais. Je n'étais pas le seul. Mes meilleurs amis aussi. Ils me ressemblaient. On était en compétition. Je n'étais pas un gamin malheureux. Réussir me plaisait, être le meilleur, j'aimais ça.

Je n'ai pas le sentiment de m'être interdit des choses ou de m'être menti à moi-même d'aucune façon. C'est vrai, je dois l'admettre, on ne peut pas dire que je me sois complu dans l'introspection, j'ai préféré chercher à plaire. En fils obéissant, en élève brillant, puis en mari et père modèle, je me suis plié à ce que les autres attendaient de moi. C'est si gratifiant d'exaucer les souhaits de ceux que l'on aime. J'ai enfilé comme un gant le moule parfait qu'on avait préparé pour moi. Pour me distinguer auprès de mes professeurs, combler ma femme, plaire à mes enfants, à mes collègues, à mes amis, j'ai donné le meilleur de moi-même.

Je me souviens du jour où j'ai perdu ma virginité. J'avais vingt-trois ans. Je n'étais pas plus préoccupé que ça par la question, mais quand même il était grand temps ! J'ai couché avec une fille coquine et pleine de vie. Rose, elle s'appelait. C'était un été dans les Landes, chez mes grands parents paternels. C'est un bon souvenir. Elle était douce, on rigolait bien. J'ai aimé ça le sexe avec elle. J'ai aimé ça comme on aime la bonne cuisine, ou les bains de soleil… C'était agréable, c'était la vie. On était une petite bande de jeunes bronzés et joyeux. Rose fut mon premier amour, un amour de vacances. Un bon souvenir, oui, mais pas un souvenir impérissable. En réalité, en dehors de cette fantastique attirance que je ressens pour Matteo, je n'ai aucun souvenir impérissable en ce qui concerne ma vie sexuelle. Après Rose, il y a eu Fabienne, pendant une année studieuse et tendre, puis Sophie…

Puis après, bien sûr, il y a eu Claudia. Elle faisait un stage dans la première boite où j'ai travaillé. On s'est fréquentés une année avant de se marier. On avait vingt-six ans tous les deux, on venait du même milieu socio-culturel, on avait reçu la même éducation catholique et fait le choix d'études scientifiques. On était d'accord sur tout ou presque, on se plaisait, on était bien ensemble et, cerise sur le gâteau, nos parents respectifs s'entendaient comme larrons en foire. On a fait un mariage splendide. J'ai vraiment un souvenir merveilleux de cette journée. On était beaux et jeunes, la vie se déployait devant nous. Je veux dire, la vraie vie, enfin ! Puis, on a fait notre premier gros emprunt commun, on a acheté notre premier appartement. Les années ont passé, heureuses, Flo est arrivée et quatre ans plus tard, Bastien… Puis, nous avons trouvé cette maison.

Toutes ces années lumineuses, lisses comme une publicité pour une pâte à tartiner ou une confiture bio, auraient-elles occulté ma vérité intime ? J'aime Claudia. J'aime mes enfants. J'ai aimé les voir grandir. Ils m'ont étonné, fasciné, ravi. Pourtant il y a ce malaise en moi, maintenant. Un malaise profond, pesant, ce sentiment d'avoir loupé quelque chose de primordial. Peut-être ai-je totalement manqué de personnalité. À force de vouloir plaire aux autres, je ne sais pas, j'ai dû m'oublier en route, un jour, quelque part. Il y a longtemps… Peut-être depuis le départ… J'ai pris pour miennes les ambitions que les autres avaient pour moi. Si cela se trouve, j'ai vécu ma vie sans moi… Cette idée terrible, apparemment absurde, me semble hélas la plus plausible.

Il y a aussi l'absence de ma fille. Ma petite Flo est partie au printemps dernier s'installer à Montréal pour un an minimum. Dépossédé de sa présence adorée, le schéma de ma vie s'en est trouvé bouleversé. Je me suis mis à cogiter, à réaliser que ma jeunesse était derrière moi… Claudia est toujours débordée, c'est une femme très active, Bastien est grand et a donc moins besoin de moi. Je me suis retrouvé avec un drôle de sentiment de solitude, et peut-être aussi avec une disponibilité anxieuse à de nouvelles expériences… Là-dessus, Matteo est arrivé. Voilà, maintenant, à cause de lui, je ne sais même plus qui je suis.

La vérité c'est que je suis radicalement dépassé par ma passion pour lui. Découvrir, à quarante sept ans, ce qu'est la passion, ça vous remue un homme. Des sentiments pareils ça devrait être interdit. En tout cas, j'aurais dû continuer à me les interdire. Mais, force m'est de l'admettre : tout ne se contrôle pas. Ma famille, mon boulot et mes passions, jardinage, lecture, musique classique, tout s'est mis en retrait derrière le magnétisme irrésistible qu'exerce sur moi le jeune homme. Il a réveillé quelque chose d'extrêmement puissant dont je ne me suis jamais servi jusqu'ici, et dont j'ignorais même l'existence. J'ai mis un bout de temps à oser formuler le nom de ce quelque chose. "Christian, mon vieux, tu es un homosexuel refoulé", voilà ce que j'ose me dire, désormais. Il suffit que je regarde Matteo pour qu'un flot de pensées brûlantes me noie. Dans ces conditions, le déni n'est tout simplement plus possible. Je me vois le dénuder, le toucher, le pétrir… Je n'ai aucune prise sur tout ça. Ça s'emballe… Je souffre à en crever de ne pouvoir me vautrer dans son parfum, de ne pouvoir l'étreindre. Je désire comme un enragé, précisément, tout ce que je redoute le plus. Aucune douceur, aucun apaisement d'aucune sorte, ne vient compenser l'effroi constant où cette situation me plonge. Même ce plaisir que j'ai à regarder Matteo, à entendre sa voix, à le côtoyer, n'atténue pas ma détresse. Au contraire, ce plaisir est accompagné de bien trop d'angoisses et de frustration.

Qui étais-je avant ce séisme ? Où étais-je vraiment ? Je veux dire, pendant tout ce temps, toutes ces années de paix, où était cet homme torturé de pulsions et de visions homosexuelles torrides que je suis aujourd'hui ? Étais-je vraiment moi-même, ou étais-je dans l'ignorance de moi-même ? Ou bien l'arrivée de Matteo a-t-elle déclenché une brusque métamorphose ? Où étais-je donc, toutes ces années à ignorer cet animal tapi au fond de moi ? Où se cachait-elle donc, cette bête avide de connaître la vie sauvage ? Comment ai-je pu en ignorer la présence, alors qu'aujourd'hui elle occupe tout mon espace intérieur ?

Une chose énorme m'a échappé. Je crois bien que j'ai tout simplement oublié de chercher à savoir qui j'étais. Je n'ai pas eu le temps. J'avais des objectifs.

J'aurais préféré que des sentiments de cette amplitude, qu'un désir aussi aigu, restent hors de ma réalité, je ne sais pas, moi, dans les pages d'un bouquin ou le scénario d'un film ! Il a fallu que ça tombe sur moi, moi le gentil père de famille, bourgeois sans histoires, mari aimant et ARC manager émérite… Moi qui n'avais rien demandé, qui n'attendais rien de plus que ce que chaque jour m'offre de paix et de petites joies simples.

Je sais déjà que la bête, en moi, n'a besoin que d'un signe de Matteo pour se libérer, parce qu'il est son maître. Je me demande à quel point il sait qu'il me tient en laisse. Déjà, ce baiser, vendredi soir… J'ai déchiffré pas mal d'émotions en lui quand je me suis approché, mais pas plus de surprise que ça. J'ai bien cru que… Il faudrait qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille. Ce serait la seule solution pour que le fauve en rut mal dégrossi que je deviens en sa présence retourne d'où il vient, c'est-à-dire dans l'obscure tanière de mon inconscient. Mais, il est devenu tellement important pour moi, il a si bien empli ma vie de son aura. J'ai l'espoir de tellement plus avec lui… Le voir partir me terrasserait. Où est l'issue, alors ?

— À quoi tu penses comme ça ? Tu as l'air à des années lumières d'ici.

Claudia se tient là, bras croisés, dans l'embrasure de la porte, son sécateur encore à la main. Je me demande depuis combien de temps elle m'observe.

— À rien, ma chérie. Je ne pense à rien. On appelle Flo ? Dis-je en m'extirpant de mon fauteuil.

— Bastien ! On appelle ta sœur. Tu descends, s'il-te-plaît !

— J'arrive ! Entend-t-on d'en haut.

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