bureauxÀ travers la paroi vitrée de mon bureau, je vois Serge arriver. Il frappe et entre, les documents que j'attends à la main. Je les lui prends en le remerciant, puis il reste là devant moi, indécis.

— Christian, est-ce que tu es sûr que ça va ? Me demande-t-il après une ultime hésitation.
— Ça va, dis-je sans conviction, en taquant la liasse de feuilles avec soin.
— Tu avais l'air ailleurs pendant la vidéo conférence. Cette nouvelle étude, ça va être monumental à mettre en place. Il va falloir être en forme.
— Je sais.
— Je me mêle un peu de ce qui ne me regarde pas, mais, tu devrais peut-être prendre quelques congés avant les choses ne s'accélèrent.
Je le regarde, étonné. C'est qu'il a l'air soucieux pour moi.
— Des congés ? Pourquoi ? Non…
— Je dis ça, je dis rien, mais… Tu sais, si moi je vois que tu n'as plus la tête à ce que tu fais, dis-toi que la boss aussi. Fais attention.
— Ça se voit tant que ça ? Dis-je, inquiet.
— Honnêtement ? Depuis le temps qu'on se connait, je ne t'ai jamais vu à côté de tes pompes comme ça. Toute ton équipe se pose des questions.
— Tu es sérieux ?
— Certains se demandent si tu n'es pas malade, ou quelque chose dans le genre. Moi-même, je ne vais pas te mentir, je m'interroge…
— C'est pas vrai, dis-je en me prenant le front dans la main.

J'aime bien Serge. On se connait depuis longtemps. On a été embauchés la même année, c'est dire ! On se fait confiance. C'est un type sain. Au boulot ont a les mêmes valeurs. S'il y a bien quelqu'un à qui je pourrais parler c'est lui. D'autant plus qu'il vit en couple avec un homme depuis son divorce, il y a cinq ans de ça. Il y a eu du remous dans sa vie. Il a même obtenu la garde de sa fille, qui a douze ans, maintenant. La seule chose qui me retient c'est que j'ai toujours eu de la répugnance à évoquer ma vie privée, surtout au travail. Ce n'est pas dans mes habitudes.

— Mais, bon, si tu me dis que ça va, c'est que ça va… Avec les heures de fou que tu fais, aussi, ce n'est pas étonnant que tu sois épuisé.

Je soupire, cherche quoi lui dire, mais rien ne me vient, alors, il n'insiste pas et retourne déjà vers la sortie.

— Serge.
— Oui ?
— Comment tu as su… Comment tu as compris que tu préférais les hommes ?

Il s'immobilise, plutôt interloqué.

— Tu en as de ces questions ! Pourquoi tu me demandes ça ?
— Tu as cinq minutes ?
— Pas vraiment, mais je vais les prendre. Vas-y, je t'écoute, fait-il en revenant vers moi.

Il se rassoit, croise les jambes, les bras, il est tout ouïe. Après nos trois heures de réunion en trois langues, à soulever des questions d'organisation phénoménales, ma question totalement hors sujet semble avoir piqué sa curiosité. Plus que jamais, son regard noir et pétillant ne me semble pas du tout cadrer avec son costume-cravate et son physique de comptable bien propre sur lui. Une seconde, je me surprends à l'imaginer dans l'intimité avec son conjoint… J'ai du mal… Je chasse vite ces pensées indiscrètes.

— Voilà l'histoire. Le neveu de ma femme, trente ans, vit chez nous depuis début septembre, et il me… Il me…

Comment dire ce que je ressens ? Je ne sais par où commencer. Du coup, je reste fixé sur le stylo que je serre entre mes doigts, bloqué et muet comme un idiot.

— Il te quoi? Tente Serge, qui n'a pas toute la nuit.

Là, je ne sais même pas pourquoi, des larmes me viennent. Je les retiens, mais je sens mes yeux rougir.

— Hé, qu'est-ce que se passe, Christian ?
— Il me rend dingue, dis-je d'une voix faiblarde.
— Je ne suis pas sûr de te suivre, fait mon collègue, sourcils froncés.
— J'ai envie de lui ! Lui révélé-je d'un ton plus bas, comme si c'était une incroyable nouvelle que j'avais moi-même du mal à croire.
— Ah, dans ce sens là… Oh…

Il me fixe aves des yeux ronds. Je lui laisse le temps de digérer la nouvelle.

— Toi ? Christian, tu… D'accord… Je vois.
— Jamais je n'ai regardé un homme de cette façon, ni même une femme d'ailleurs ! Jamais je n'ai ressenti une telle attirance pour quelqu'un. J'ai de ces pensées, si tu savais ! J'ai l'impression d'être quelqu'un d'autre, d'être, je ne sais pas… possédé.
— Mais, il s'est passé quelque chose entre vous ?
— Oui, vendredi soir, un baiser… On était seuls dans la maison, j'avais un peu bu.
— Il t'allume ? Te cherche ? Il y en a qui sont forts à ce petit jeu là, faire craquer l'hétéro le plus endurci. Pour certains, c'est un sport.
— Non ! Non, pas du tout. J'ai eu le coup de foudre en le voyant descendre du train, à son arrivée, en septembre. Je n'ai même pas compris, sur le moment. Ça m'a assommé. Littéralement. Lui ne m'a jamais cherché, ni entrepris d'une quelconque manière. C'est un jeune mec posé, très calme, serein. Avec une copine, il réalise, des spectacles musicaux destinés aux enfants, puis il donne des cours de piano, suit des études de musicologie… Il compose pour lui-même, aussi. C'est un artiste, un rêveur. Il est sur sa planète… Je pense que c'est quelqu'un de pur. C'est l'impression qu'il me donne, en tout cas. En dehors de ce baiser, il n'y a rien eu de plus que des regards entre nous… Bon, et cette tension infernale, aussi… Dès qu'on se retrouve dans la même pièce, je t'assure, c'est palpable. Il a une présence,  un charisme, si tu voyais… Il est plutôt du genre inaccessible, tu vois ?
— Et gay, donc.
— Heu, oui, c'est aussi quelqu'un d'assez enjoué…
— Je voulais dire homo, Christian, "gay": g-a-y.
— Ah, oui, bien sûr, pardon. Évidemment. Je suis vraiment à l'ouest… Écoute, là-dessus, tu me croiras si tu veux, mais je n'en suis même pas sûr.
— Vous ne vous êtes pas parlés ?
— Non… Enfin si, on parle musique parfois, mais, on n'a jamais eu de conversation vraiment personnelle.
— Et tu ressens quoi, toi ?
— Moi ? Là, en ce moment ? Je te dis, je me sens ravagé. Il… Ce garçon me fait… Je ne sais plus où j'en suis. Je n'ai plus que lui en tête.
— Tu es amoureux, quoi.
— Je… Je ne sais pas, dis-je, choqué par la radicalité de son diagnostic. Tu crois ?
— Je ne crois rien, je constate. Et lui ?
— Je ne sais pas. — Je me remémore, pour la énième fois, notre baiser brûlant, notre unique baiser…— Tout ce que je peux dire c'est quand on s'est embrassés, ça ne l'a pas laissé indifférent. Pour tout te dire, on ne m'avait jamais embrassé comme ça… Mais, je me mets à sa place, il adore Claudia, il vit sous notre toit. Enfin, tu vois la situation.
— Parlez, tous les deux, et couchez ensemble.
— Tu plaisantes ?
— Absolument pas. Tu seras fixé. Si tu ne le fais pas ça va tourner à l'obsession.
— C'est déjà le cas.
— Tu vois.
— Bon Dieu, quel merdier, dis-je, anéanti.
— Il ne faut pas rester comme ça, Christian. Consomme, et tu verras bien.
— J'aimerais que ça soit si simple, mais on ne parle pas de goûter un plat, là ! On parle d'êtres humains, d'un jeune homme qu'il n'a sûrement pas envie d'aller aussi loin avec moi et de ma femme que je n'ai aucune envie de tromper.
— Ça ne va sûrement pas te consoler, mais ça arrive à plein d'hommes, tu sais, ce que tu vis en ce moment, et, malheureusement, il n'y a aucune manière d'aborder un tournant pareil sans qu'il n'y ait de la casse. Déjà, tu n'es pas dans le déni, tu arrives à être honnête avec toi-même, c'est bien.
— Je ne vois pas comment je pourrais faire autrement. Je suis dans tous mes états dès qu'il m'adresse la parole !
— Arrête, tu vas finir par me rendre jaloux.
— Ce n'est pas drôle, Serge, j'ai peur de mettre mon mariage en péril…
— Je comprends. La situation est délicate. Mais, quand tu auras goûté au fruit défendu, crois-moi, il y a des chances que tu abordes les choses d'une manière différente..
— Rien ne dit que ça arrivera.
— Ce n'est pas ce que tu souhaites ?
— Non ! — Un soupir énorme m'échappe. — Enfin, si… Je ne pense qu'à ça, en fait. J'en crève d'envie. Je ne sais plus quoi faire. 

Je ne cherche plus à dissimuler quoi que ce soit et ma déroute, et il m'observe avec, je crois, un certain attendrissement. Un léger sourire apparait même sur ses traits.

— Il n'y a pas grand chose à faire. Lutter contre ça, c'est comme vouloir lutter contre la soif… C'est mission impossible. Je ne vais pas te raconter ma vie amoureuse par le menu, Christian, et je ne sais pas si ce que je vais te dire va beaucoup t'aider, mais, j'ai aimé des femmes, j'ai aimé des hommes, et je peux t'affirmer une chose : ce qui se passe entre deux hommes qui se désirent est le truc le plus fort que j'ai pu vivre… Je ne regrette pas de m'être marié, même si ça s'est terminé en queue de poisson. J'ai aimé rendre ma femme heureuse le temps que ça a duré, et je n'oublierai jamais la joie que j'ai ressenti le jour où ma fille est née, mais ça, tu vois, cette électricité là, cette attraction qui peut naître entre deux gars, rien ne me fait me sentir plus vivant. Flirter avec un homme, sentir monter ce désir là, cent pour cent masculin, je ne connais rien de comparable. Si tu ressens le besoin de vivre ça, ne passe pas à côté. C'est tout ce que je peux te dire.

Je bois ses paroles et, bizarrement, il me semble que je sais déjà tout ça. Au travers de ma fascination pour Matteo, je l'avais déjà deviné.

— Comment tu as fait pour le dire à ta femme ? C'est pour ça que vous avez divorcé, non ?
— Non, ce n'est pas du tout pour ça, figure-toi. J'ai beaucoup de défauts, mais je suis fidèle ! J'ai rencontré Jacob après mon divorce. Je n'ai jamais eu de compte à rendre à mon ex-femme sur mes choix et mes goûts.
— Moi, je m'entends terriblement bien avec Claudia. Je suis mort d'inquiétude à l'idée qu'elle comprenne.
— Écoute Christian. Toi et le neveu de ta femme, retrouvez-vous en terrain neutre pour discuter. Mettez les choses à plat. Si ce n'est qu'une histoire de pulsion, c'est sans gravité, si c'est plus, ce qui m'en a tout l'air, vous aviserez. Au stade où en sont les choses, il ne faut pas que tu restes comme ça, sinon tu vas finir par craquer, ton moral, ton boulot, tout va s'en ressentir de plus en plus. Si ça se trouve, ce n'est qu'un feu de paille, cette histoire, et tu t'en fais une montagne pour rien.
— Si seulement… Mais, je ne pense pas.
— Du peu que tu m'as dit, moi non plus, mais bon… Parlez-vous. Ne laisse pas pourrir la situation jusqu'à t'en rendre malade. Je ne vois pas quoi te dire de plus.
— Ce n'est pas à toi de trouver la solution. C'est déjà sympa de m'avoir écouté, Serge. Ça fait trois mois que je garde tout ça pour moi et je crois que ça avait besoin de sortir.
— À ton service, collègue ! Fait-il, en se levant.
— Serge.
— Quoi donc ?
— Je compte sur toi pour rester discret.
— Tu peux, ne t'inquiète pas. Au moins, je vais pouvoir rassurer Denise. Elle est persuadé que tu as un cancer.
— Hein ? Un cancer ? Pourquoi, un cancer ?
— Ton comportement lui rappelle celui de son beau-frère. Il a caché sa maladie à ses proches pendant des mois avant d'avoir la force de leur en parler. Elle se disait que tu nous faisais pareil. C'est comme ça qu'on lance des rumeurs…
— Denise…
—  Efin, bref, ne t'inquiète pas. Avec moi, ton secret reste bien gardé.
— Je te fais confiance. Et, merci encore.

Serge parti, je me recueille un instant avant de me remettre au boulot. Vider un peu mon sac m'a rasséréné. Je me jure à moi-même de parler sérieusement à Matteo, d'homme à homme, avant lundi prochain.

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