bureaux

À travers la paroi vitrée de mon bureau, je vois Serge arriver. Il frappe et entre, le dossier que j’attends à la main. Je le lui prends en le remerciant et ajoute la chemise au sommet de ma pile de paperasses en souffrance. Il s’en retourne vers la porte, puis se ravise. Au lieu de sortir, il reste là, indécis, à me considérer d’un air soucieux.

 

— Christian, est-ce que tout va bien ? me demande-t-il soudain d’un ton grave.

 

— Heu… Oui, ça va. Pourquoi ?

 

— Tu avais l’air ailleurs pendant la vidéoconférence. Cette nouvelle étude va être monumentale à mettre en place. Il va falloir être en forme. Je me mêle sans doute de ce qui ne me regarde pas, mais, tu devrais peut-être penser à poser quelques jours avant que les choses ne s’accélèrent, me suggère-t-il d’un air soucieux. Si moi j’ai remarqué que tu n’as plus la tête à ce que tu fais, dis-toi que la boss aussi. Fais attention.

 

J’accuse le coup. J’ai la désagréable impression d’être démasqué.

 

— Ne t’inquiète pas. J’assurerai.

 

— Comme toujours, sourit-il sans se décider à me laisser. C’est plus pour toi que pour le boulot que je m’inquiète.

 

— C’est gentil… J’admets que je dors mal, en ce moment… Je… Je suis seulement un peu fatigué. Ça se voit tant que ça ?

 

— Pour être franc, et puisque tu me le demandes, depuis le temps qu’on se connaît, je ne t’ai jamais vu à côté de tes pompes comme ça. Toute l’équipe se pose des questions, dit-il en revenant vers moi.

 

— Tu es sérieux ?

 

— Oui. Certains se demandent même si tu n’es pas malade. Moi-même, je ne vais pas te mentir, je m’interroge.

 

— Ce n’est pas vrai, dis-je en me prenant le front dans la main.

 

— Tu… Tu as des soucis personnels ? tente-t-il prudemment.

 

J’aimerais pouvoir lui sourire, le rassurer, mais je n’y parviens pas. On se dévisage. Ça devient gênant. J’aime bien Serge. On se connaît depuis longtemps. On a été embauchés la même année. On se fait confiance. C’est un type sain. Dans le boulot on a les mêmes valeurs. D’autant que s’il y a une personne à qui je pourrais me confier, c’est lui. Il est en couple avec un homme. Il y a eu du remous dans sa vie. Il a divorcé de sa femme, obtenu la garde exclusive de leur fille, rencontré son conjoint, tout cela en l’espace de deux ans. Cependant, la pudeur me retient. Ce n’est pas dans mes habitudes d’évoquer ma vie privée au travail.

 

— Bon… Si tu as besoin de parler, un de ces quatre, tu sais où me trouver, fait-il en retournant vers la sortie.

 

— Serge.

 

— Oui ?

 

— Comment tu as su… Comment tu as compris que tu préférais les hommes ?

 

Il me considère, plutôt interloqué.

 

— Heu… Pourquoi tu me demandes ça ?

 

— Tu as cinq minutes ?

 

— Non, mais je vais les prendre.

 

Après nos trois heures de réunion en trois langues à soulever des problèmes d’organisation phénoménaux, ma question hors sujet a piqué sa curiosité. Il s’assoit en face de moi comme je l’y invite, croise les bras, tout ouïe. Plus que jamais, son regard noir et pétillant ne me semble pas cadrer avec son costume-cravate et son physique de comptable bien propre sur lui. Une seconde, je me surprends à l’imaginer dans l’intimité avec son mari. Ça me trouble, alors je chasse vite cette pensée indiscrète.

 

— Voilà… Le neveu de ma femme, trente ans, vit chez nous depuis début septembre, et il me… Il me…

 

Comment exprimer ce que je ressens ? Je ne sais par où commencer. Je demeure stupide, focalisé sur le stylo serré entre mes doigts.

 

— Il te quoi ? tente Serge qui n’a pas toute la nuit.

 

Les larmes me montent aux yeux brusquement. Je les retiens, mais sens mes yeux rougir.

 

— Eh, qu’est-ce qui t’arrive, Christian ?

 

— Rien… Rien de grave… Ce garçon me rend dingue, dis-je d’une voix faiblarde.

 

— C’est-à-dire ? fait mon collègue, sourcils froncés.

 

— J’ai envie de lui ! révélé-je dans un souffle, comme s’il s’agissait là d’un secret d’État ou d’une incroyable révélation.

 

— Ah, dans ce sens-là... Oh...

 

Il soutient mon regard, passablement surpris, assimile la nouvelle.

 

— C’est la première fois que quelqu’un m’attire comme ça. Jamais je n’ai regardé un homme de cette façon auparavant. Ni une femme… J’ai des pensées, si tu savais ! Je n’y comprends rien. J’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre, d’être, je ne sais pas… Comme possédé.

 

— Mais, il s’est passé quelque chose entre vous ?

 

— Vendredi soir, oui. On était seuls dans la maison. Je lui ai proposé de boire un verre avec moi… Puis, on s’est retrouvés à s’embrasser comme des dingues… Bon, j’étais un peu paf, mais quand même…

 

— Il t’allume ? Te cherche ? Il y en a qui sont forts à ce petit jeu, faire craquer l’hétéro le plus endurci. Pour certains, c’est même un sport.

 

— Non, pas du tout. J’ai eu le coup de foudre en le voyant descendre du train, à son arrivée, en septembre. Je n’ai même pas compris sur le moment. Ça m’a littéralement assommé. De son côté, il ne m’a jamais cherché ni entrepris d’une quelconque manière. C’est un jeune mec posé, calme, serein. Avec une copine, il réalise des spectacles musicaux pour enfants, puis il donne des cours de piano. Il fait un tas de trucs. Il compose aussi. C’est un artiste, un rêveur. Il est sur sa planète. Je le connais depuis qu’il est tout gamin. C’est un garçon doux et gentil. En dehors de ce baiser, il n’y a rien eu de plus que des regards entre nous… Bon, et cette tension infernale aussi… Dès qu’on se retrouve dans la même pièce, je t’assure, c’est palpable. Tu le verrais… Il a une présence, un charisme… Il est vraiment très beau… Je dis ça en toute objectivité. Il est plutôt du genre inaccessible, tu vois ?

 

— Mm, mm. Et gay, donc.

 

— Oui… Il a l’air heureux de vivre. Il est d’un caractère plutôt joyeux.

 

— Je voulais dire homo, Christian. « Gay » : g-a-y.

 

— Ah… Oui, bien sûr, pardon… Eh bien, peut-être… Sans doute… En fait, n’en suis pas sûr.

 

— Vous ne vous êtes pas parlés ?

 

— Non… On parle musique, parfois, mais on n’a jamais eu de conversation intime.

 

— Et tu ressens quoi, toi ?

 

— Moi ? Là, en ce moment ? Je te dis, je ne sais plus où j’en suis. Il me… Ce garçon me… Je n’ai plus que lui en tête. Je fantasme sur lui. Je rêve de lui… C’est infernal.

 

— Tu es amoureux, quoi.

 

— Je… Je ne sais pas. Tu crois ? dis-je, choqué par la limpidité de son diagnostic.

 

— Je ne crois rien, je constate. Et lui ?

 

— Si je le savais, soupiré-je. Tout ce que je peux te dire c’est que quand on s’est embrassés ça ne l’a pas laissé indifférent. On ne m’avait jamais embrassé comme ça… Mais, ça n’ira sans doute pas plus loin. Je me mets à sa place. Il adore Claudia, vit sous notre toit… Enfin, tu vois la situation.

 

— Parlez-vous, tous les deux, et couchez ensemble.

 

— Tu plaisantes ?

 

— Absolument pas. Il n’y a pas trente-six solutions. Comme ça, tu seras fixé. Si tu ne le fais pas ça va tourner à l’obsession.

 

— C’est déjà le cas.

 

— Tu vois.

 

— Bon Dieu, quel merdier ! dis-je, anéanti.

 

— Il ne faut pas rester comme ça, Christian. Consomme, et tu verras bien.

 

— J’aimerais que ça soit si simple, mais on ne parle pas de goûter un plat, là ! On parle d’êtres humains, d’un jeune homme qui n’a sûrement pas envie de plus avec moi, et de ma femme que je ne veux pas tromper.

 

— Ça ne va sûrement pas te consoler, mais, tu sais, ce que tu vis en ce moment arrive à beaucoup d’hommes, et malheureusement il n’y a aucune possibilité d’aborder un tournant pareil sans qu’il y ait de la casse. Déjà, tu n’es pas dans le déni, tu arrives à être honnête avec toi-même, c’est bien.

 

— Je ne vois pas comment je pourrais faire autrement ! J’ai bien essayé de mettre la tête dans le sable, au départ, mais je suis dans tous mes états dès que je le vois. Pour faire abstraction de la réalité, il faudrait que j’aie un contrôle de moine tibétain sur ma volonté ! Enfin, quoi qu’il en soit, contrôle ou pas contrôle, je ne peux pas me permettre de mettre mon mariage en péril. Je m’y refuse.

 

— La situation est délicate, effectivement. Mais, si tu goûtes au fruit défendu, crois-moi, il y a des chances que tu abordes les choses de manière différente.

 

— Rien ne dit que ça arrivera.

 

— Ce n’est pas ce que tu souhaites ?

 

— Non !

 

Goûter au fruit défendu… Ces seuls mots font surgir en moi des images éclatantes de sensualité et de joie. Un soupir m’échappe.

 

— Enfin, si… Je ne pense qu’à ça, en fait. J’en crève d’envie. Je ne sais plus quoi faire.

 

— Lutter contre ça c’est comme tenter de lutter contre la soif ou la faim. C’est mission impossible. Je ne vais pas te raconter ma vie amoureuse par le menu, Christian, et je ne sais pas si ce que je vais te dire va beaucoup t’aider, mais j’ai aimé des femmes, j’ai aimé des hommes, et je peux t’affirmer une chose : ce qui se passe entre deux mecs qui se désirent est l’un des trucs le plus fort que j’ai pu vivre. Je ne regrette pas de m’être marié, même si ça s’est terminé en queue de poisson. J’ai aimé rendre ma femme heureuse le temps que ça a duré, et je suis comblé d’être père – je n’oublierai jamais la joie que j’ai ressenti le jour où ma fille est née –, mais ça, tu vois, cette électricité-là, cette attraction qui peut naître entre deux gars, rien ne me fait me sentir plus vivant. Flirter avec un homme, sentir monter ce désir cent pour cent masculin, je ne connais rien de comparable. Si tu ressens le besoin de vivre ça, ne passe pas à côté, c’est tout ce que je peux te dire.

 

Je bois ses paroles, et bizarrement il me semble que je sais déjà tout cela. Au travers de ma fascination pour Matteo, je le sais.

 

— Comment tu as fait pour le dire à ta femme ? C’est pour ça que vous avez divorcé ?

 

— Non, pas du tout. Je… Je n’aime pas parler de ça, mais, on a rompu parce qu’elle se montrait maltraitante envers notre fille. Elle a développé des problèmes psychiatriques importants… Bref… Ce n’est pas pour rien que j’ai obtenu la garde de Clémentine. J’ai rencontré Jacob après le divorce. Je n’ai jamais eu de compte à rendre à mon ex-femme sur mes choix ou mes goûts.

 

— Moi, je suis tétanisé à l’idée que Claudia souffre. La seule idée de la trahir me rend malade. Et pourtant, je sais que si l’occasion se présente avec Matteo, je ne pourrais pas lui résister. Je le sais. Je me sens coincé.

 

— Écoute, Christian, respire un grand coup et essaye de dédramatiser. Le mieux, je pense, c’est que toi et le neveu de ta femme vous retrouviez en terrain neutre pour discuter. Parlez-vous franchement, mettez les choses à plat. Si ce n’est qu’une histoire de pulsion, c’est sans gravité, si c’est plus sérieux, vous aviserez. Au stade où en sont les choses, il ne faut pas que tu restes comme ça, sinon tu vas finir par craquer. Ton moral, ton boulot, tout va s’en ressentir. Si ça se trouve ce n’est qu’un feu de paille cette histoire, et tu t’en fais une montagne pour rien.

 

— Si seulement… Mais, je ne pense pas.

 

— Parlez-vous. Il n’y a que ça à faire. Ne laisse pas pourrir la situation jusqu’à t’en rendre malade. Je ne vois pas quoi te dire d’autre.

 

— Ce n’est pas à toi de trouver la solution. C’est déjà gentil de m’avoir écouté. Ça fait plus de deux mois que je garde tout ça pour moi et je crois que ça avait besoin de sortir.

 

— À ton service, collègue ! fait-il, en se levant.

 

— Serge.

 

— Oui ?

 

— Je compte sur ta discrétion.

 

— Bien sûr, ne t’inquiète pas. Au moins, je vais pouvoir rassurer Denise. Elle est persuadée que tu as un cancer.

 

— Un cancer ? Pourquoi, un cancer ?

 

— Ton comportement lui rappelle celui de son beau-frère qui a caché sa maladie à ses proches pendant des mois avant d’avoir la force de leur en parler. Elle se disait que tu nous faisais pareil. C’est comme ça qu’on lance des rumeurs…

 

— Denise…

 

— Enfin, bref, ne t’inquiète pas. Avec moi, ton secret est bien gardé.

 

— Je te fais confiance. Et, merci encore.

Serge parti, je me recueille avant de me remettre au travail. Vider un peu mon sac m’a rasséréné. Je me jure à moi-même de parler sérieusement à Matteo, d’homme à homme, avant lundi prochain.

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