matteoVoilà, nous voici rendu au moment que je redoute et que je désire. On est tous les deux là, à se fixer avec les yeux du désir. Nous nous tenons à deux mètres l'un de l'autre et on sait tous les deux que cette distance ne va pas rester ce qu'elle est très longtemps. Il est immobile contre la porte qu'il vient de refermer, les bras dans le dos. Il ne dit rien. Il me regarde, seulement. Ses yeux habités et profonds brillent comme jamais. En plus de la concupiscence, j'y lis de l'anxiété, de la culpabilité, du doute, de la tendresse… Je me dis que ça devrait être interdit d'être aussi beau. Je ne pense pas qu'il ait autant la trouille que moi, mais je le vois déglutir. Je suis au bord de l'infarctus, ou de l'évanouissement pur et simple, au choix.

Avant ce samedi matin fatidique, je me suis comporté comme un minable toute la semaine.

Lundi soir en rentrant, ça allait encore. J'avais repris un peu de poil de la bête. Avoir parlé avec mon collègue Serge m'a fait beaucoup de bien, même si, en même temps, ça a bien attisé ma tentation de passer à l'offensive…
Passer à l'offensive, la bonne blague ! J'en suis incapable. Il faudrait que je me mette à boire pour ça ! Pourtant, je le désire de plus en plus fort. Par moment, j'en pleurerais, tant c'est similaire à une souffrance physique. J'en ai pleuré, en vérité. Deux fois. Une fois, sous la douche, en essayant de me soulager tout seul… Et une autre fois, allongé dans mon lit, à côté de Claudia endormie. Oui, j'en ai pleuré.

Mardi, Matteo m'a surpris en flagrant délit de respirer le parfum de son écharpe comme le dernier des pervers. J'étais là, à inhaler son odeur adorée, les yeux fermés, dans un état second, à la limite de l'étourdissement, quand j'ai entendu un petit raclement de gorge. Il était là, tout près, troublé et gêné pour moi.
— Tu devrais être plus discret, m'a-t-il dit avec gentillesse.
Et c'est vrai, ma femme ou mon fils auraient pu me surprendre. Je n'avais pas du tout prévu de me laisser happer, comme ça… J'ai vraiment eu l'air d'un parfait idiot… Je me suis senti devenir cramoisi jusqu'à l'extrémité supérieure des oreilles, comme un gamin de dix ans pris en faute. J'étais là, muet de honte, avec son écharpe toujours dans les mains. J'ai vraiment dû l'émouvoir, parce qu'il s'est approché de moi, il me l'a prise des mains pour la remettre à sa place sur le cintre, puis il m'a fait une bise sur la joue. J'étais toujours aussi mortifié, quand je l'ai entendu me chuchoter à l'oreille : "J'ai fait la même chose avec la tienne pas plus tard qu'hier". Là-dessus, il m'a sourit, et il est reparti vers la cuisine d'où Claudia l'appelait. Je n'en suis pas encore revenu. Je le soupçonne de m'avoir dit ça pour atténuer ma honte… Enfin, c'est peut-être vrai, bref…

Mercredi, je suis rentré très tard du boulot. Je ne l'ai pas croisé. C'était le but. J'avais besoin de réfléchir.

Jeudi, pareil, on ne s'est pas vus parce que c'est lui qui est rentré tard, cette fois.

Vendredi, je me suis dégonflé alors que j'aurais eu plusieurs occasions de m'isoler avec lui pour parler. M'isoler avec lui… Cette idée me plonge dans la terreur. J'ai peur de moi-même. Ce même vendredi soir, après un repas plutôt joyeux, tous ensemble, Claudia, Bastien, Ludo, Matteo et moi, j'ai parlé avec ma fille sur "Scape" pendant une heure. Même par écrans interposés, je l'ai trouvée radieuse. Elle, par contre, m'a décelé un drôle d'air et me l'a dit franchement. J'ai dû lui mentir à elle aussi. J'ai la nette impression que plus j'essaie de cacher mon désarroi, moins j'y parviens. Ça me désespère et ça m'épuise. Pour sûr, je n'aurais pas fait un bon acteur. Comme si ce n'était pas suffisant, au moment de nous coucher, Claudia m'a dit qu'elle avait l'impression de vivre avec un fantôme, ces derniers temps. Ce fantôme, c'est moi. Je n'ai pas su quoi lui répondre et ça m'a descendu le moral d'un coup.

Et, donc, le samedi matin est arrivé. Notre premier matin. Le genre de matin qu'on oublie jamais.

J'ai dormi tellement longtemps et tellement profondément que je ne sais plus où je suis en m'éveillant. Nom d'un chien, il est dix heures trente ! Ça doit bien faire dix ans que je n'ai pas fait une nuit aussi longue. Il y a un mot de Claudia, sur l'oreiller.
"Je te laisse dormir, tu en as besoin. Je suis au marché avec Renée. Après, on va se prendre un pot, puis, j'irai chercher Bastien à son cours de tennis à ta place. Je reviens donc vers 13h. Mets la cocotte en route à midi et demi. J'ai préparé une blanquette. À toute. Claudia. Ps : tu peux mettre la table, aussi."
Mon trop-plein de sommeil m'a mis dans un état des plus brumeux. Je descends à la salle de bain des garçons, celle du rez-de-chaussée — celle de l'étage est réservée aux filles, ça évite les bouchons aux "heures de pointe" — pour me rafraîchir les idées en m'aspergeant le visage d'eau glacée. Il fait frais, ce matin de fin novembre. J'enfile ma robe de chambre avant d'aller à la cuisine. Je me crois absolument seul, Matteo n'étant habituellement jamais présent le samedi matin. Mais aujourd'hui, il est là. J'en sursaute en pénétrant dans la pièce. Il est attablé devant un verre de jus d'orange, l'attention fixée sur son téléphone portable. Il lève le nez en me voyant et m'offre son beau sourire, ce sourire qui me dévaste.

— Salut, Christian.
— Salut. Je me croyais tout seul dans la maison.
— On s'est accordé une semaine de relâche sur "Le voyage de Mélusine".
— Ça marche toujours aussi bien ?
— Oui. Ça cartonne, autant auprès des parents que des mômes. On ne pensait pas que ça aurait autant de succès. Sélim nous veut dans son théâtre jusqu'à avril !
— C'est génial, ça.
— Oui.

Il retourne à l'écran de son téléphone et se met à rigoler. Moi, je me fais mon thé en l'observant du coin de l'œil, en rêvant de glisser mes doigts dans ses cheveux magnifiques, et de lui baiser sa peau douce, juste là, derrière l'oreille… Mon samedi matin va être une torture, je le sens.

— C'est ma mère qui m'envoie des photos de Napoli, m'explique-t-il. Elle fait la folle avec une copine à elle. Hé, hé, je te jure ! Tiens, viens voir.

Je m'assois sur la chaise, à côté de lui. Immédiatement, il colle sa cuisse à la mienne. J'essaie de me concentrer un minimum sur les photos que ma belle-sœur lui transmet en temps réel.

— On dirait qu'il fait beau, là-bas.
— Il fait toujours beau à Naple…

Sa jambe, je ne pense plus qu'à sa jambe contre moi, à sa chaleur à travers le tissu, à ce que ce contact peut signifier, à ce désir qui se soulève en moi par bourrasques. Comment voulez-vous avoir une conversation posée avec quelqu'un dans ces conditions ? C'est comme si je n'avais plus de volonté propre. Moi qui suis pourtant, à l'origine, quelqu'un de si volontaire. Heureusement, son téléphone sonne. C'est évidemment sa mère. Il s'excuse, se lève et s'éloigne dans la pièce à côté, me laissant là, la sueur aux tempes comme si je venais de frôler une catastrophe. Il parle italien un petit moment "Tutti va bene!", et patati et patata, il parle à toute vitesse, puis poursuit en français. La conversation dure et dure. Mon dieu, que ces italiens sont bavards ! De nature, il ne l'est pas d'habitude. Avec moi, en tout cas, il ne parle jamais pour ne rien dire et ça, c'est quelque chose que j'apprécie au plus haut point. J'ai le temps de boire mon thé et d'avaler trois tartines. Enfin, il revient, et me tend son téléphone.

— Tiens, elle veut te passer le bonjour.

Je papote avec cette chère Paula, aussi fofolle et pétulante, que Claudia peut être raisonnable et calme, puis je la repasse à son fils. Pendant qu'ils s'éternisent à se dire au revoir, je m'échappe, je fuis… Une fois de plus.

Je m'enferme dans la salle de bain et je me regarde dans le miroir comme si je ne me souvenais plus bien qui je suis, ce qui, lorsque j'y songe, n'est pas si éloigné de la réalité… J'essaie de me regarder comme si je ne m'étais jamais vu. Je ne suis pas narcissique, et c'est un exercice qui ne m'est pas coutumier. Je ne sais pas quoi penser de mon physique. Je crois, au fond, que je n'ai pas vraiment conscience de l'image que je renvoie. J'ai toujours eu d'autres préoccupations nettement moins nombrilistes. D'emblée, comme ça, je me trouve quelconque. Si je plais à Matteo, je ne vois pas ce qu'il peut me trouver. Il a respiré mon écharpe, selon ses dires, et il a collé sa jambe à la mienne, tout à l'heure, et, whisky ou pas whisky, on s'est quand même embrassés comme des fous. Je lui plais, c'est certain.
 
J'ôte le haut et considère mon torse nu, ma poitrine un peu poilue où Claudia aime tant se nicher. Ça se tient encore tout ça. Je n'ai pas de bedaine ni de graisse superflue… Je m'entretiens, c'est vrai. Je cours au moins deux midis par semaine avec des collègues de bureau, j'essaie de faire quelques heures de musculation chaque semaine. Mais tout cela est une question d'hygiène, cela fait partie du soin que je porte à ma santé. Quand j'avais vingt ans, oui, j'étais beau. Enfin je n'étais pas mal. Je plaisais. Même si je m'en souciais guère, je le savais. C'était un acquis. Mais aujourd'hui ?

Je me lave les dents, songeur… Ça frappe à la porte. Mon cœur s'arrête.

— Christian, c'est moi, je peux entrer ?

Je n'ai pas poussé le verrou. Malgré moi, je m'entends dire "Entre, c'est ouvert".

— J'ai terminé, dis-je quand il entre.

— Prends ton temps, murmure-t-il en refermant la porte doucement.

Je m'essuie la bouche, me tourne à demi vers lui. Alors, le ballet silencieux qui couve entre nous depuis longtemps s'amorce. Il n'y a plus de place pour les faux-semblants, plus le temps, plus la patience pour tergiverser. Je ne sais pas combien de temps on se dévisage sans bouger un cil, à se demander qui va fondre sur l'autre le premier, lui adossé à la porte, moi, figé tout droit, ma brosse à dents encore à la main.
J'aimerais trouver quelque chose d'opportun à dire, mais je n'ai, je crois, jamais eu aussi peu envie de parler de toute mon existence. Pas un mot ne me vient, pas une parole, rien. Il me caresse déjà à distance, avec ses yeux. Même fixer ostensiblement mon entrejambe n'ôte rien à la spiritualité de ses traits. Mon désir se voit, malheureusement. Et, je suis en bas de pyjama… Même nu, je ne serais pas plus indécent. Mon dieu, comme j'envie les femmes, leur pouvoir de dissimuler leur désir si elles veulent. Quelle force, quel avantage sur nous !
En quelques pas, il est sur moi. Je retrouve le son adoré de sa respiration accentué par l'excitation. Du pouce, il m'essuie la commissure des lèvres, sans doute un peu de dentifrice oublié… Puis on s'embrasse. Pas du tout comme la dernière fois. On s'embrasse avec délicatesse, des baisers brefs et doux où s'intercalent nos regards émus et avides.
J'ai la sensation que tout se joue au ralenti, que la courbe du temps n'est plus la même. Moi aussi, je me mets à m'essouffler tout seul. Il me passe ses belles grandes mains de pianiste sur le torse, de la poitrine au ventre, et semble ne pas vouloir s'arrêter en si bon chemin. Comme pour prévenir un éventuel écart de ma part, il me reprend les lèvres avec plus de pugnacité à l'instant où sa main caressante m'atteint là où je l'attends de toute mon âme. De l'excitation, je passe à l'extase, sans transition. Une main agrippée à sa nuque, l'autre au lavabos, je me laisse faire. Il me libère de mon bas de pyjama pour m'empoigner vraiment. Ce premier geste possessif de sa part lui fait échapper un soupir magnifique. Je me laisse noyer par la douceur de ses doigts, par ses baisers auxquels je réponds comme un désespéré. Oui, je me noie. Comment pourrait-il en être autrement après tellement de frustration cumulée ?
Dans le silence uniquement perturbé par le son de nos essoufflements, je vacille sous les douceurs de sa main aimante. Je me réfugie dans son cou pour jouir, transpercé par la lame d'un plaisir implacable, jailli de je ne sais quels recoins inconnus de mes nerfs. Mon cœur résonne dans ma cage thoracique, je ne sais pas… Comme si je venais d'échapper à la mort…

Je le voudrais nu contre ma peau. Je voudrais lui faire pareil, lui donner à mon tour, mais il freine mes tentatives maladroites, retient mes gestes. Je n'insiste pas. De toute façon, je ne sais plus vraiment où j'en suis. Je me rends compte que j'ai taché son beau pantalon, je réalise que je suis qu'un empoté, et, le pire de tout, je me rends compte que l'envie est toujours là, entêtante, flagrante, et effroyablement visible. J'ai envie de pleurer. Mais Matteo me sourit et me baise encore les lèvres.

— Elle en a de a chance, ma tante, murmure-t-il.

Je n'ose comprendre ce qu'il entend par là exactement. De toute façon, il ne me laisse pas le loisir de la réflexion. Il s'agenouille. Je n'ai pas le temps de résister que déjà sa bouche m'enveloppe.

— Non… Tenté-je mollement.

Mais, il m'a en son pouvoir, et sa ferveur est si belle. Je m'abandonne à son expérience, et il semble en avoir. Je tiens à peine debout. Il me regarde par en dessous, ne me lâche pas des yeux. Il ne les ferme qu'à la fin, lorsque je chavire à nouveau sous la tempête d'un second orgasme. J'empoigne en douceur sa chevelure, je le préviens quand ça vient, mais il s'en moque. Il m'accueille complètement et jusqu'au bout, et, mon Dieu, que c'est bon ! Claudia, qui pourtant, quand le cœur lui en dit, prend beaucoup de plaisir à me faire des gâteries, n'a jamais été si loin. Puis, de toute façon, à quoi bon comparer ? Le désir sauvage de Matteo n'a rien à voir avec la tendresse sensuelle que me témoigne ma femme. Rien.
Il reste à genoux, à mes pieds. Il me baise le ventre. Seulement alors je reviens suffisamment à moi pour voir qu'il se caresse en même temps. Je le sens trembler sous ma main qui le décoiffe et il pousse un gémissement. J'en suis bouleversé.
Nos regards renouent. Je suis frappé par la tristesse que j'y découvre. Avec l'air d'être à la limite de pleurer, il me remet mon bas de pyjama, puis se relève. Il me caresse le visage.

— C'était plus fort que moi, murmure-t-il sur un ton désolé, comme s'il venait d'abuser de moi.

J'ai la gorge trop nouée pour émettre un son. Autant l'embrasser encore, c'est plus simple. Il se livre à ma bouche et, sur ma joue, je sens ses larmes couler.

— Ne pleure pas, ne pleure pas, je lui dis.

On s'enlace comme pour se dire adieu. On reste un long moment comme ça.

— Je t'aime, Christian.

Je ressens un choc profond à saisir la sincérité de ces mots à peine croyables. Si j'avais compris son désir, jamais je n'aurais cru l'entendre dire une chose pareille.

— Moi, aussi, je t'aime, lui dis-je.

C'est la vérité pure, alors pourquoi la nier encore ? Ces paroles sacrées à peine prononcées, je sens un soulagement doux comme du miel venir m'apaiser. Les conséquences et l'avenir m'inquiètent mais, au moins, entre nous, tout est dit, tout est limpide.

— On va faire quoi ? Murmure-t-il, toujours serré contre moi.

— Je ne sais pas.

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