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Image 3Quand je monte enfin me coucher, Claudia n'est pas endormie. Elle m'attendait, un livre à la main.

— C'était quoi cette attitude, à table, Christian ? Tu n'as pas dit deux mots de tout le repas. Je ne te reconnais pas, en ce moment. Qu'est-ce qu'il y a, enfin ? Même à Bastien, tu sembles indifférent. Ton fils aussi se demande ce que tu as. Je lui dis quoi, moi, quand il m'interroge ? Hein ? Tu peux m'expliquer ?

— Écoute, chérie, il est une heure du matin. On discutera demain, tu veux bien ?

Mais, elle continue d'une voix lasse, sans agressivité, à me dire ses inquiétudes, son sentiment que je m'éloigne d'elle… "Tu es là sans être là" dit-elle très justement. Tout ceci, de toute évidence, lui brûlent les lèvres depuis un moment. Elle est lancée et ne peut plus s'arrêter. Malheureusement, elle n'a pas choisi le bon moment. Incapable de me concentrer, je ne l'écoute plus, je décroche… Depuis ce matin, je flotte dans un état second aussi agréable que déstabilisant qui me rend indisponible à tout autres sollicitations. Nous avons fait l'amour Matteo et moi et, depuis, l'intenable tension qui me laminait a disparu. Je plane.

Lorsque j'y songe, j'ai du mal à croire à ce que j'ai vécu aujourd'hui.  Après toutes ces semaines à me ronger de désir, à désespérer, tout s'est accéléré jusqu'à cet invraisemblable "je t'aime", dans la salle de bain. J'ai l'impression que nous avons brûlé des étapes. Quand je pense que nous n'avons même jamais échangé la moindre conversation intime ! Au moins, si une multitude d'angoisses se bousculent toujours en moi, la plus cruelle de toute est levée : non, je ne suis pas seul avec mes sentiments.

Rien ne se déroule comme je l'imaginais, et heureusement, car je n'imaginais que souffrances et déconfiture. Au contraire, les deux heures passées avec Matteo ce matin n'ont été qu'éblouissantes révélations. La situation n'est pas moins inextricable, mais au moins j'y vois plus clair sur moi-même.

Jamais je n'aurais osé espéré que Matteo vienne à moi comme il l'a fait, et encore moins qu'il me déclare sa flamme ! Moi qui tremblais de vivre mes premières étreintes homosexuelles comme un désastre, ou au minimum une épreuve destructrice, j'ai maintenant l'intime conviction que c'est une bénédiction. Il fallait que cela arrive. Il le fallait. La découverte du plaisir avec lui a dépassé tout ce que je soupçonnais.

Après ces premiers élans dans la salle de bain, après cette déclaration mutuelle aussi subite qu'inattendue, nous avions encore une heure rien qu'à nous. Matteo m'a mené jusqu'à sa chambre sans me demander mon avis. C'était inutile. Là, tout ne fut plus que lenteur, contemplation et plaisir…
 
Il m'a laissé le déshabiller, m'a laissé le toucher comme j'en rêvais. Il était aussi ému que moi. Je revis en boucle l'instant où j'ai glissé ma main sur sa poitrine plate de garçon, sous les pans de sa chemise que je venais de déboutonner en tremblant.

Sa peau est douce, son parfum me met en transe. Sa peau ? J'en suis désormais l'esclave. J'ai passé mes doigts partout sur son corps. Lutter contre ce besoin de le découvrir aurait été aussi vain que de nier la loi de la gravité… On s'est compris sans se parler. C'était fou de voir comme il avait envie de moi. Il ne disait rien, ne bougeait pas, mais je le savais aussi sûrement qu'on se sait vivant. Il m'attendait à en mourir et, au lieu de me faire peur, ça m'a rendu ivre.
Dès l'instant où je l'ai touché, j'ai cessé de me poser mille questions. Je suis parti à la découverte de chaque courbe de son corps merveilleux. Quand il s'est laissé tombé sur le lit, il était encore en pantalon. Je me suis allongé à demi à côté de lui et j'ai poursuivi mon exploration. Je l'ai flairé et goûté. Mon souffle sur lui le chatouillait, les tendres lenteurs de ma bouche l'amollissaient. Comme si mon extrême émotion m'avait fait développer un don subit, une sorte d'état d'ultra conscience, il m'a semblé percevoir le moindre de ses frémissements. Tout était nouveau : cette envie vitale de le savourer, de le combler, ma curiosité pour son plaisir, mon sentiment d'être là où je devais être… J'avais beau être sens dessus dessous, je l'ai savouré comme jamais je ne me suis montré capable de savourer une femme.

Il faisait gris dehors, mais assez de lumière nous atteignait pour que je remarque chaque horde de frissons lui parcourir l'épiderme. Notre silence est demeuré religieux. J'ai hésité au moment de toucher son intimité. C'est lui qui a dû guider ma main. Son visage était beau à hurler, ses lèvres entrouvertes, son regard voilé… Il avait envie de ma main sur lui. Le sentir si dur m'a électrisé. C'est pour moi qu'il l'était. Pour moi… Après ça a été plus facile. Il a soulevé les reins pour que je le dénude intégralement, il m'a sourit, à soupiré sous mes premières caresses appuyées. Jamais on ne m'avait fait l'hommage d'un si bel abandon. Comme il m'a plu de découvrir la fermeté et les secrets de son corps d'homme ! Tout mon être vibrait de satisfaction d'être là, de me savoir attendu et prêt à le satisfaire d'une manière dont j'ignorais tout en pratique. J'ai suivi ses instructions murmurées pour le posséder comme il le désirait. Alors, j'ai su. J'ai su que j'avais toujours été dans l'ignorance de ma propre vérité, et que mon bonheur était là, dans les bras de ce jeune homme, dans son corps accueillant. Ses soupirs et sa beauté me disait son plaisir. Je n'en revenais pas. Je ne sais plus si j'en ai ri ou pleuré, ou bien les deux en même temps, mais ce bonheur nouveau m'a fait délirer littéralement.

Je lui ai fait l'amour. Ce samedi matin m'a vu naître une seconde fois.

J'ai beau chercher, je ne trouve rien dans ma vie qui ait dépassé la perfection de ces premiers véritables instants de partage. Au début c'était très tendre, puis quand son plaisir à commencé à prendre de l'ampleur, il s'est mis à me susurrer des choses à la fois pures et obscènes, des mots brefs et crus auxquels je ne peux songer sans me mettre à bander… Les suppliques de Matteo dans l'amour, ses douces incitations à la violence, m'ont libéré de je ne sais quelles brides. La bête en moi est sortie de sa captivité. Sous mes élans exultants, éperonnés par ses prières, il a commencé à gémir son plaisir. En entendant sa voix mâle partir comme ça dans les aigus, je suis devenu comme fou. J'ai découvert une part de moi que j'ignorais, un déploiement animal et brut, quelque chose d'originel et de primordial qu'il aurait été désormais inutile de vouloir remettre en question. Je crois que moi aussi j'ai donné de la voix. Je ne sais plus. Puis, on a joui ensemble.

Je ne saurais dire lequel de nous deux s'est trouvé le plus stupéfait de l'intensité incroyable de notre fusion. Je ne sais pas pour lui, mais moi, je n'avais jamais connu un tel plaisir. Je n'ai même pas eu la présence d'esprit de lui dire. De toute façon après ça, il n'y avait pas vraiment de mots en adéquation avec l'instant.

J'ai pourtant tant et tant de choses à lui dire. J'ai essayé, mais il m' a dit qu'il n'était pas prêt. Ça m'a plutôt déconcerté. Il était prêt à se donner, mais pas à parler. Je patienterai.

— Christian, tu m'écoutes ?

Je reviens au présent. Claudia me fixe avec un courroux bien compréhensible.

— Tu n'as pas écouté un mot de ce que je te raconte depuis dix minutes, constate-t-elle, navrée.

— Excuse-moi, j'avais la tête ailleurs.

Elle me regarde avec autant de bienveillance que si j'étais un inconnu dans son lit.

— Arrête de me dire que tu as la tête ailleurs, ça devient lassant. Ailleurs, où ?

— Je traverse une période bizarre… Ne m'en veux pas.

— Je m'inquiète. Si ça va si mal, parle moi, ou je ne sais pas, moi, consulte.

— Je ne suis pas malade.

— Je parle de psy.

— Un psy ? Et pourquoi ? Parce que je traverse une période de remise en question ? C'est une maladie, maintenant de s'interroger sur soi-même, de faire le point ?

L'inquiétude vient tendre ses traits.

— Faire le point ? Elle ne te va plus comme elle est notre vie ? C'est le départ de Flo ? Ou, c'est moi, peut-être ? J'ai fait quelque chose ?

— Mais, non, ce n'est pas toi. Et, oui, il y a le départ de Flo, il y a aussi la politique salariale au boulot qui me plaît de moins en moins, Bastien qui a de moins en moins besoin de moi, et Matteo…

— Matteo ? Quoi Matteo ? Il y a un problème avec lui?

Je souris.

— Non, il n'y a aucun problème avec lui. Il me rappelle seulement tout ce que je ne suis pas.

— C'est à dire ? J'ai du mal à te suivre. Tu es jaloux de lui ?

— Non, pas jaloux. Non. Il me rappelle que je ne suis plus tout jeune… Dis-je, évasif.

Mais j'ai peur d'en avoir déjà trop dit, j'ai peur de ce que pourrait trahir mon visage quand je parle de lui. Heureusement, Claudia n'insiste pas. Son air triste me met face à mon cas de conscience insoluble : nier ma nouvelle vérité pour la préserver elle, ou assumer ouvertement mon homosexualité et la blesser, la perdre peut-être…

— Et moi, dans tout ça ? Murmure-t-elle.

— Viens là, ma belle.

Je la prends dans mes bras tendrement et respire le parfum familier de ses cheveux. Rien n'apaise mieux l'inquiétude qu'un câlin. Plus jamais je ne coucherai avec Matteo ici, sous notre toit. C'est la seule chose dont nous avons pris le temps de parler lui et moi, et nous sommes tombés d'accord : il faut qu'il s'en aille. Nous nous verrons ailleurs, "en terrain neutre" comme dirait Serge.

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