< Début de l'histoire

17eJe jette un coup d'œil à ma montre. Je vais être pile à l'heure. Je ne suis pas revenu dans cette partie du XVIIe arrondissement depuis mes années étudiantes, autant dire des siècles. Malgré tout, je me repère facilement. À peine sorti de la station de métro Rome, je me souviens qu'il faut passer par-dessus de la voie ferrée. Sous mon parapluie tambouriné par une pluie lourde, j'accélère le pas, impatient de retrouver celui qui bouscule tant ma vie. Il m'a donné rendez-vous rue de Lévis, dans une brasserie nommée Le Sauret. C'est à deux pas de chez l'ami chez qui il vient d'emménager. Ce monsieur décorateur de théâtre, très souvent en déplacement, lui a offert d'occuper sa chambre d'ami pour un loyer dérisoire. Ce dimanche de décembre est aussi froid qu'humide, il est à peine seize heures et déjà le jour décline, mais dans ma tête, il n'a jamais fait plus beau.

Depuis notre premier matin d'amour consommé, j'ai pressé Matteo de m'accorder un moment loin de la maison, afin que nous puissions nous parler librement. Ce moment de disponibilité commune, nous avons mis la semaine entière à le trouver. Enfin, aujourd'hui dimanche, nous y sommes parvenus. Bastien avait une sortie scout en forêt de Fontainebleau toute la journée, et Claudia était prise à la paroisse par une conférence sur l'Islam et le Christianisme suivie d'un goûté-débat qui l'emmènerais largement jusqu'à dix-huit heures. Je n'ai même pas eu à mentir, j'ai prévenu que je serai à Paris pour trouver un livre de jardinage à la Fnac et que j'en profiterai, dans la foulée, pour prendre un pot avec Matteo et voir s'il est bien installé dans son nouveau chez-lui… Bon, c'est vrai, j'ai fait l'impasse sur la Fnac…
Pour justifier son départ, qui a déçu Bastien – il faut dire que celui-ci l'a adopté comme son grand frère – et fort étonné Claudia, le jeune homme a expliqué que les allés-retours Paris-banlieue lui faisaient perdre trop de temps dans son agenda déjà chargé, ce qui en soi n'est pas faux. On a convenu qu'il viendrait manger chez nous le dimanche midi et qu'il continuerait à dispenser ses cours de piano à Bastien. Le temps de s'organiser avec son nouvel hôte pour le déménagement, nous avons donc pu bénéficier de sa présence parmi nous encore quelques jours, quelques jours, en ce qui me concerne, teintés d'une insoutenable tentation, cela va sans dire. Crispés de ne pouvoir nous toucher, tendus de retenir nos élans, nous avons dû, autant l'un que l'autre, prendre sur nous… Étrange, bien étrange épreuve que celle-ci, quand j'y songe. Jamais encore je ne m'étais retrouvé ainsi à devoir faire semblant, à être tiraillé entre l'angoisse et le bonheur. Passer sans cesse comme ça d'une émotion à l'autre me vide littéralement de mon énergie, et chaque journée de boulot m'a semblé interminable.

Jeudi matin seulement, Matteo et moi avons pu nous accorder un petit créneau de liberté. Mon fils commençait tôt, Claudia était déjà partie à son cabinet médical et, pour une fois, mon soupirant n'avait pas d'impératif. On aurait enfin pu discuter à cœur ouvert, mais non, il nous a apparemment semblé plus urgent de nous emmêler comme des bêtes. Notre émerveillement mutuel s'est renouvelé. Ça a été extraordinaire, de la folie pure. Il a tellement de choses à me faire découvrir sur le plan charnel. Avec lui, je découvre mon corps apte à des sensations stupéfiantes et je me sens prêt à tout essayer. Une demi heure au lit avec lui et je vais de révélation en révélation. Le voir prendre son plaisir, de plus, est le spectacle le plus addictif et le plus fort auquel il m'a été donné d'assister de toute mon existence. Quand je pense que j'en suis à l'origine, cela me stupéfie. Moi qui n'ai jamais été particulièrement porté sur la sensualité, je commence à comprendre pourquoi on fait un tel foin du sexe, sur cette fichue planète ! Et, d'un point de vue plus intime, je comprends pourquoi cela m'avait échappé jusqu'alors. Une fois de plus, notre échange verbal a été remis à plus tard, horaires de bureau obligent.
Au soir de ce même jeudi, on a failli se faire surprendre par Claudia en train de s'embrasser. C'est seulement là que j'ai réalisé que la situation pouvait déraper très vite. On se trouvait dans le garage tous les trois, Matteo, Bastien et moi, pour voir un problème de vélo, puis du perron Claudia à interpelé notre fils pour qu'il prenne sa grand-mère au téléphone. Lui parti, il n'a pas dû se passer cinq secondes avant qu'on se retrouve bouche contre bouche comme si notre survie en dépendait. Puis, on a entendu le "Vous êtes là ?" de Claudia, un instant avant qu'elle ne pénètre dans le garage. J'ai juste eu le temps de repousser Matteo, si violemment qu'il a failli tomber, le pauvre. Elle n'a rien remarqué, les apparences étaient sauves, mais j'ai eu la peur de ma vie.

Nous ménager du temps va être compliqué, se cacher va m'être pénible… Une chose est certaine : tant que je n'aurais pas le cran de parler de la situation à Claudia, je me refuse à lui mentir autrement que par omission. Ce n'est déjà pas glorieux de lui taire ce qui m'arrive, je ne vais pas en plus commencer à m'inventer des soirées de boulot intempestives ou autres prétextes fallacieux. En vingt ans de mariage, il n'y a jamais eu de mensonge entre nous, pas question de commencer maintenant. Je la respecte trop pour la tromper plus que je ne le fais déjà. Être amoureux, c'est une chose, devenir malhonnête, c'en est une autre. J'ai suffisamment l'impression de l'être comme ça. Il ne faut pas que je commence à faire n'importe quoi. Tout va déjà bien trop vite. Cependant, rien n'est moins évident que de garder la tête froide quand un tel incendie vous consume ! Je réfléchis continuellement à la manière de lui dire les choses. Je me fais la scène cent fois par jour. Plus j'attendrai, pire ça sera. Quand bien même Matteo et moi ça ne mènerait nulle part à long terme, je ne pourrai plus jamais ignorer ce que j'ai découvert sur moi-même. Un retour en arrière est impossible. Mais je tiens à ce que tout se fasse avec le moins de souffrance possible. Il va falloir que je trouve les mots les plus justes et le moment le plus adéquat. À l'imaginer ce moment, j'en chavire d'angoisse. Lui dire la vérité va marquer la fin d'une époque, la fin de notre union telle que nous l'avons toujours vécue depuis notre mariage. Quand je songe au chagrin que je vais devoir lui causer, ça me rend malade.
Elle va se sentir trahie, blessée dans sa féminité, c'est inévitable. Le spectre de la séparation rôde tout près, pourtant je ne parviens pas encore à le regarder en face. Je m'inquiète aussi de la manière dont un tel événement va affecter mes deux enfants. Le temps de l'harmonie familiale va prendre fin dans les bras de mon amant et je sais déjà que je n'échapperai au jugement de personne. C'est ainsi. Ce n'est pas comme si j'avais le choix.


Je remue toutes ces pensées, une fois de plus, en remontant la rue de Lévis. Je n'en reviens toujours pas qu'une telle chose m'arrive à moi. Ma part trouillarde, cette part qui m'a fait préférer le confort d'une vie rangée à ma vérité profonde, voudrait tant que tout ceci ne se soit jamais produit… Si je ne parviens pas à concevoir un déni total, je comprends, en revanche, que certains hommes se défilent et choisissent de rester cachés… Si je ne possédais pas cette nature franche et frontale qui fait de moi un si piètre dissimulateur, cela aurait sans doute été mon choix. Mais je me sais incapable de mener une double vie.

Acculé de toutes parts, par l'inquiétude de mon épouse, par la frustration de ne voir Matteo qu'à la sauvette, par le bonheur coupable de me sentir amoureux comme jamais et, par-dessus le marché, par ma difficulté grandissante à gérer la pression au travail, je me sens à la limite d'avoir la tête qui explose. Serge n'a pas tort, le bouleversement est tel dans ma vie, en ce moment, qu'il serait sage que je prenne au moins quelques jours de congé. Je crois que j'en ai vraiment besoin, au moins histoire de faire le point, de consolider ma relation avec Matteo, voir où nous sommes prêts à aller ensemble, et si même nous le sommes prêts, d'ailleurs… Si je ne prends pas rapidement un peu de temps pour moi, la folie me menace, c'est un fait.


*****


Quand je pousse la porte du Sauret, il est déjà là. Mon rythme cardiaque s'emballe à l'instant où je l'aperçois. J'ai peine à me reconnaître tant j'ai l'impression d'être dans la peau d'un gamin de seize ans qui découvre ses premiers émois ! Je n'ai que trente ans de retard… Il se lève à mon arrivée, son aura m'ensoleille, on se fait la bise, son parfum m'atteint en plein cœur… Il s'est pris un café allongé, moi, je préfère une pression. L'endroit est bondé et passablement bruyant, les tables minuscules. Je note qu'il a garder son manteau et son écharpe malgré la touffeur ambiante.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Tout va bien ?

— Oui.

On se sourit comme des ânes. Matteo est un musicien et, comme j'ai eu maintes occasions de le vérifier dans ma vie, les musiciens ne sont pas des êtres bavards. En dehors de ses conversations téléphoniques avec sa mère, ou de ses évocations toujours enflammées sur la musique, ce garçon n'aime s'exprimer que via son piano ou, comme j'ai eu la joie de le constater récemment, par le biais de son corps. Mais, il est vrai que ses silences et son visage équivalent à de bien éloquentes paroles.

— Tu es content de ton nouveau logement ? Tu es bien installé ?

— Oui. Didier vit à deux rues d'ici. C'est sympa chez lui. Je connaissais déjà. Et j'adore ce quartier. On entend les trains qui passent de chez lui. J'adore. Et, le square de Batignolles m'inspire beaucoup. Tu connais ce square ?

— Oui, mais ça fait plus de trente ans que je n'y ai pas mis les pieds.

— On ira, aux beaux jours.

Il baisse les yeux, ses admirables yeux éternellement contemplatifs, sur sa tasse. Je le regarde touiller son café, plus subjugué que s'il était en train de réaliser un miracle. Je fonds de tendresse, je boue de désir et… Lorsqu'il me fixe à nouveau avec l'air d'attendre que je lance la conversation, je me rends compte que je ne sais plus du tout ce que je voulais lui dire.

— Tu ne bois pas ta bière ?

— Si… Si, si, dis-je en m'exécutant.

Les bulles fraîches me font du bien, elles me donnent l'impression de s'additionner à mon sang déjà effervescent. Je me délecte de la tendresse avec laquelle il m'observe. Nos genoux se touchent… Il y a trop de monde pour parler de choses intimes. Il me semble, en plus, que la grand-mère seule à sa table, à côté de nous, nous regarde avec un peu trop d'insistance.

— Tu voulais me dire quoi ce si crucial, Christian ?

— Je… Je… Je ne sais plus trop par où commencer, en fait ! Il y a tellement de choses. Hé, hé ! Tu me troubles, avoué-je.

Il esquisse un sourire, un feu des plus intenses au fond des prunelles. Je suis hypnotisé. D'une certaine manière, je crois que nous sommes déjà en train de faire l'amour…

— Il est…Ton copain Didier, il est chez lui là, enfin, chez toi ?

— Non. Il est déjà reparti dans le Sud.

— Très bien…

Il roule et déroule nerveusement entre ses doigts l'emballage papier de son sucre. Je me sens tellement dans l'instant présent que j'ai comme une amnésie. Je voulais tout savoir de sa vie amoureuse, qu'il me raconte ses secrets et ses souvenirs, je voulais l'assommer de questions sur ses sentiments pour moi, sur ses projets d'avenir. Je voulais qu'il me rassure d'un millier de mots, qu'il me convainc que l'enjeu en vaut la chandelle, que j'ai raison à cent pour cent de vouloir lui sacrifier tout ce que je suis prêt à lui sacrifier… À la place, je termine ma bière en trois grandes gorgées et je m'entends lui dire : "Tu me ferais visiter ?". Alors, je vois un énorme soulagement éclairer son visage. Le temps de laisser la monnaie sur la table, il est déjà debout, prêt à décoller.

On se retrouve tous les deux serrés l'un contre l'autre sous mon parapluie trop petit pour deux. La pluie s'est intensifiée. On presse le pas vers notre but, sans dire mot. Rue Dulong, il s'arrête au pied d'un immeuble de cinq étages où nous pénétrons. Il n'y a pas d'ascenseur, je le suis en silence. Je le suivrai jusqu'au ciel — j'espère d'ailleurs que c'est ce qui va survenir incessamment sous peu. La cage d'escalier cossue et entretenue sent la cire d'abeille. Il bifurque à droite sur le pallier du cinquième. Je suis essoufflé.

Finalement, ça a ses avantages de parler peu. Ça évite de perdre du temps et ça permet de se concentrer sur l'essentiel : ces choses qui s'expriment d'elles-mêmes, comme la complicité, la gestuelle, le désir… Le temps que je pose mon parapluie trempé dans un coin et que je retire mon manteau en jetant un coup d'œil circulaire sur l'endroit, ma foi, fort bien aménagé et douillet, Matteo est déjà pieds et torse nus. Je le rejoins là où il m'attend, près du canapé. Je lui caresse le torse, l'admire un instant, puis on s'enlace, puis on s'embrasse, puis ça s'emballe un peu…

— J'ai eu peur qu'on reste une heure au café, murmure-t-il en débouclant ma ceinture.

Il réduit mes défenses à néant par l'hommage cru et exquis d'une fellation, alors que je suis encore debout, même pas déshabillé. Il me l'impose, sans me laisser le temps de dire ouf. J'aime sentir qu'il le fait aussi pour lui, pour la suite. La prochaine fois, je me jure de le prendre de vitesse. Il ne me libère que lorsque le plaisir me crible jusqu'à presque m'anéantir.

On passe dans la chambre pour achever de s'y oublier, et on s'y oublie. Plus rien n'existe en dehors de notre transport mutuel, ni les inquiétudes, ni la pluie de début décembre, ni le passé, ni l'avenir. Il n'y a que lui, que nous et notre fièvre, et cette douce violence qui nous monte dans les reins.

Lorsque notre lutte amoureuse s'épuise enfin, que l'on quitte en douceur notre planète secrète, je voudrais que le temps s'arrête. La bête, en moi, est satisfaite, elle ronronne et s'enroule, calmée par la chevauchée sauvage. Il fait nuit dehors. Le réveil indique 17h45… Nom d'un chien, déjà ? Dans le silence revenu, résonne encore l'indécente musique de nos voix changées par le plaisir. Je ressens de nouveau cet état de conscience aigüe. Mes cinq sens exacerbés captent tout et s'en trouvent comblés : le bruit de la pluie aux carreaux, les effluves animales de nos corps satisfaits, le grains de sa peau tout près de mes yeux, et à mes flancs, d'un côté la fraîcheur de la pièce, de l'autre la chaleur de son corps… Quant au goût, j'ai encore sur la langue la saveur de sa jouissance. C'est la première fois… Et pas la dernière, ça non !

Je me concentre sur le visage de mon amant, sur le paysage aimé de son profile. Il regarde le plafond, rêveur, en jouant avec mes doigts sans paraître y songer. Je lui baise la tempe et cale ma tête contre la sienne.

— Matteo ?

— Mh ?

— Parle-moi de toi.


Crédits photos :
Le Sauret
© Adrien
© ericYRK
 

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