< Début de l'histoire

federica_pannielloIl se met en appui sur le coude et me considère, étonné.

— Te parler de moi ? Tu m’as connu môme, tu m’as connu ado, je viens de vivre trois mois chez toi et tu m’as vu sur scène… Je ne vois pas bien ce que je pourrais t’apprendre de plus sur moi.

Il me sourit avec une tendresse malicieuse et enchaîne d’une voix plus douce et plus basse, comme pour me dire un secret.

— Tu sais même comment t’y prendre pour m’envoyer au septième ciel… Jamais un mec ne s’est montré si tendre avec moi. Je me sens choyé comme une jeune pucelle dans tes bras. Tu prends ton temps, tu penses à moi…

— C’est normal, non ?

— Pour toi peut-être, mais crois-moi, ce n’est pas courant. Je n’avais jamais connu ça avec un gars.

Il se redresse, attrape quelque chose sur la table de nuit. Non, il ne va pas oser ? Mais si, je le vois ouvrir un paquet de cigarettes, en sortir une…

— Je peux ?

— Bien sûr, dis-je avec envie.

Il me tend le paquet en allumant sa cigarette.

— Je… Non, il ne faut pas… Claudia me tuerait si je me remettais à fumer.

— Moi j’ai craqué, comme tu peux voir, fait-il en éjectant avec délice sa première bouffée de fumée bleue dans la pièce.

Le spectacle est insoutenable pour l’ancien gros fumeur que je suis. C’est plus fort que moi, je me mets sur mon séant à mon tour et je lui prends sa cigarette d’entre ses lèvres pour y goûter. Juste une petite bouffée de rien du tout. Ça le fait sourire, mon beau tentateur.

— Raconte-moi tes amours, Matteo.

Histoire de se donner le temps de la réflexion, il récupère son bien, tire dessus et expire un nouveau panache de fumée, le visage soudain plus grave, recueilli. J’aimerais tout savoir de lui, chaque minute de sa vie.

— Mes amours peuvent se résumer en quelques mots : j’aime les femmes et je désire les hommes. C’est comme une malédiction dans ma vie. Tu es le premier mâle dont je tombe amoureux, monsieur Legardier, fait-il en me passant sa cigarette de lui-même et en me regardant bien au fond des yeux.

— Tu es sérieux ?

— Absolument.

— Ce n’était pas moi qui étais sensé te dire ça ?

— Ça nous fait un sacré point commun, mine de rien…

— Raconte-moi ta relation la plus marquante.

— En dehors de toi, ça a été Anna. On jouait dans le même orchestre. Violoniste surdouée… Belle et sensible comme une elfe… La douceur icarnée. J'étais fou d'elle.

Il demeure rêveur un moment, se souvient…

— On a vécu un an ensemble elle et moi. On louait un petit deux pièces à Toulouse. On était bien, super amoureux. On a même essayé d’avoir un enfant… Heureusement, ça n’a pas marché…

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Ce qui s’est passé c’est que, malgré mes sentiments, je n’ai pas réussi à faire abstraction des garçons. Je couchais à droite à gauche avec des coups d’un soir, je me sentais le dernier des salauds de faire ça dans son dos, mais c’était plus fort que moi. Un jour, j’ai craqué, je lui ai tout dit. Elle a pleuré, m’a répondu que ce n’était pas grave, qu’elle m’aimait et qu’elle ferait avec. Là, c’est moi qui me suis mis à pleurer. Je crois que ce jour là a été un des pires moments de ma vie… Tout s'est écroulé. Je n’ai pas pu continuer. Je suis parti.

— Tu avais quel âge ?

— Vingt six ans, elle vingt trois.

— Tu aurais dû lui dire au départ, non ?

— Je me croyais bisexuel, à l’époque. Et j’étais si amoureux d’elle… Quand on s'est installés ensemble, j'étais sincèrement convaincu qu’elle me suffirait.

— Tu as eu beaucoup d’autres histoires ?

— Des histoires sérieuses, j’en ai eu trois, avec trois filles.

— Et les garçons, donc…

— Des animaux en rut. Aucun intérêt en dehors du sexe.

— Tu es dur. Il n’y en a pas eu un pour te laisser un bon souvenir ?

­­— Je n'ai pas dû bien les choisir. Tout ce que je peux te dire c'est que la grande majorité des pédés que j’ai croisés dans ma vie sont plus attachés à leur ego et à leur liberté qu’à n’importe quoi d’autre, autrement dit sont incapables d'un amour véritable tel que moi je le conçois. Des mecs prêts à s’engager dans une relation qui ressemble à autre chose qu’à une partie de jambes en l’air, crois-moi, il n’y en a pas un gros pourcentage. Et le plus dingue, c’est qu’ils pleurent tous sur leur solitude en jouant les écorchés vifs. C’est soit des tourmentés nombrilistes et invivables, soit des êtres superficiels dont tu ne peux rien attendre d'autre qu'un peu de plaisir.

De tout évidence, il revit quelques souvenirs amers devant moi.

— Les pédés, je ne peux plus les voir en peinture, ajoute-t-il, laconique.

Là-dessus, il écrase son mégot, passe les bras autour de ses genoux pliés sous la couette et se tait avec l’air ailleurs. Il pousse un profond soupir et se met à rigoler pour lui-même.

 — Après ma séparation d’avec Anna, j’étais au trente sixième dessous. Puisque les filles ce n’était pas pour moi, je me suis résigné. Je suis parti en quête d’un garçon à aimer. Très sincèrement, à chaque fois que je me suis retrouvé au lit avec une nouvelle conquête, je croyais que c’était le bon. J’avais envie de tomber amoureux, je rêvais de retrouver chez un mec ce que j’avais aimé chez les femmes, ce sentiment d’abandon, de confiance… Naïf comme je suis, j’y croyais à chaque fois, et à chaque fois j’étais déçu. Pour te dire, ma plus longue relation homosexuelle n’a pas dépassé un mois… Cette quête a duré deux ans, deux ans d’enfer à perdre une à une toutes mes illusions. Puis, j’ai laissé tomber avant que mon envie de me suicider gagne le pas sur mon envie de vivre…

— Tu as sérieusement pensé au suicide ? Dis-je, horrifié.

— Ho, oui ! Je me suis maudit d’être homo plus d’une fois ! Pendant ces deux années après Anna, j’ai vraiment fait n’importe quoi. J’étais complètement paumé. Quand je n’en pouvais plus des mecs, je retentais ma chance avec les femmes. Leur tendresse me manquait, et peut-être encore plus ce sentiment si sécurisant d’être dans la norme, mais je les blessais, et ça finissait mal à chaque fois, évidemment. Une femme qui ne se sent pas assez désirée finit pas t’en vouloir à mort… C’est normal. Heureusement qu’il y a eu la musique pour me sauver la vie à cette période, je t’assure… Enfin, voilà… Au final, puisque je ne pouvais construire quoi que ce soit de durable avec aucun des deux sexes, j’en ai déduit que c’est moi qui avais un problème et qu’il valait mieux rester célibataire. Tu sais, quand tu m’as embrassé pour la première fois, l'autre jour, ça faisait plus d’un an que je vivais comme un moine.

— Vraiment ?

— Oui… Je me suis comporté comme un imbécile ce soir là, hein ?

— Je crois que ce baiser nous a perturbé autant l’un que l’autre, dis-je en souriant.

— Moi ça m’a catastrophé.

— Moi aussi d’une certaine manière… Catastrophé et émerveillé.

— Je me suis dit que j’allais encore être la cause de souffrances pas possible. J’ai surtout pensé à tante Claudia… Je m’en voulais déjà de ressentir de l’attirance pour toi, mais quand je me suis rendu compte que c’était réciproque, j’ai frôlé la panique !

— Moi, je la frôle depuis ton arrivée, la panique ! Quand on a été te chercher au train, que je t’ai vu venir vers nous, j’ai compris le sens de l’expression « coup de foudre » pour la première fois de ma vie.

Il me sourit, touché, s’alanguit un peu, me caresse le visage avec émotion.

— Tu n’imagines pas le bien que ça me fait d’être là, avec toi, murmure-t-il.

On amorce un baiser. Sans que nous l'ayons vraiment prévu, il s’éternise jusqu’à nous mettre en feu. On glisse à l’horizontale sans cesser d'emmêler nos langues. Son corps souple, sous moi, s’anime de manière terriblement invitante. Tout ce qu’il vient de me confier me le rend encore plus désirable. Il me chuchote à l’oreille qu’il veut sentir ma force à nouveau, qu’il n’en peut plus, qu’il me veut encore en lui, qu’il en a besoin.

On refait l’amour, plus longtemps. C’est encore meilleur. Même entendre mon portable vibrer au cœur de nos gémissements, ne me perturbe pas. C’est Claudia, c’est sûr. Je trouverai bien une excuse.

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Crédit photo : © Federica Panniello