< Début de l'histoire

33768_ysljuillet1999059Nous déambulons tranquillement le long de la Seine. On se partage une cigarette en silence. La fumée se mêle aux panaches de buée de nos respirations. Il fait un temps superbe, un grand soleil à la blan­cheur éblouissante, un froid sec et sans vent. Il a neigé un peu cette nuit et tout ce qui se trouve encore à l'ombre semble recouvert d'une fine pellicule de sucre glace. Au soleil, tout a fondu en moins de deux… Nounous avec landaus, retraités en balade digestive ou coureurs, nous croisons pas mal de monde malgré la température négative. Je n'ai absolument pas envie de retourner travailler. J'aimerais lui passer un bras autour des épaules, ou autour de la taille, mais j'ai toujours un peu peur de croiser des collègues de bureau.

Chaque jeudi Matteo vient me rejoindre dans le coin où je travaille. C'est l'une de nos précieuses parenthèses en tête-à-tête qui nous permet d'endurer de vivre séparés. Je me rends compte que je lui ai parlé de mon boulot quasiment tout le repas. Sa qualité d'écoute m’a fait oublier que le sujet ne le passionne sans doute pas. Je l'observe à la dérobée à chaque fois que je lui repasse sa clope. Le froid lui fait rosir les pommettes et le bout du nez, le soleil traverse ses prunelles cristallines dont la teinte oscille, selon le temps, entre le vieil or et le vert bronze. Aujourd'hui c'est vert. Les boucles brunes de son épaisse chevelure dépassent de son bonnet pour ombrager son front idéalement. Rien qu'à le voir comme ça, si magnifique, dans cette lumière pure de janvier, j'ai la sensation que mon cœur double de volume. Mais, je suis fatigué de le voir si peu, fatigué de vivre cette situation inconfortable. Quand je pense que j''avais prévu de dire la vérité à tout le monde juste après Noël. Je m'étais conditionné à mort. Mais rien ne s'est passé comme je l'aurais voulu. Rien ne s'est passé du tout, en réalité. Je n'ai même pas encore eu le courage de le dire à Claudia. J'apprends à mentir par la force des choses, mais je déteste ça. Cela me rend irritable et, du coup, pas très agréable avec elle… Le climat se détériore entre elle et moi. C’est entièrement de ma faute. Je n'ai finalement pris aucun congé, en dehors de quelques jours pour les fêtes, surtout pour profiter de la présence de ma fille revenue parmi nous pour l'occasion. Non seulement j'avais trop de boulot, mais en plus, je crois que j'avais peur de me donner l'occasion de faire le point sur moi-même et sur ma situation tellement bancale. Instinctivement j'ai senti qu'il ne fallait pas trop que je me laisse le loisir de réfléchir sinon j'allais me dégonfler. Mais, je me suis tout de même dégonflé… J’ai de plus en plus mauvaise conscience.

Mon bel amoureux me pose la main sur l'épaule.

— Ça va ? Tu as l'air ombrageux, tout à coup, me dit-il.

— Je réfléchissais à la situation, à nous deux…

— Ce n’est pas évident. Je sais. Je me console en me disant que si on se voit peu ,au moins, les moments qu’on passe ensemble sont parfaits.

— Moi, la qualité, ça ne me suffit pas. Il me faut aussi la quantité.

Il me sourit tristement sans rien répondre. Son silence me déçoit. Il a l’air de moins souffrir que moi de la situation. En même temps, ce n’est pas à lui de trouver une solution.

— Claudia et moi, c'est plutôt tendu ces temps-ci, lui dis-je.

— Tu crois qu'elle se doute de quelque chose ?

— Oui… Elle n’imagine sûrement pas que je puisse la tromper, mais elle voit bien qu’il y a quelque chose qui ne va plus, que je change… Elle se demande pourquoi et c'est normal. Comme je ne lui réponds pas clairement, elle m'en veut. Tu ne l'as pas senti dimanche dernier ?

— Non, j'avoue, je la trouve toujours pareille, toujours positive, dynamique…

— Il faut dire qu’elle sait donner le change en société… Mais, je t’assure que ce n’est pas la joie en privé.

— Ça ne doit pas être facile. C'est de ma faute. Ce qui se passe entre nous perturbe l'harmonie qui vous lie.

— L'harmonie ? Ce n'est plus qu'une illusion, maintenant.

— Ne dis pas ça.

— Il faut que je trouve la force de lui dire pour nous.

Il pile sur place, si brusquement que le temps que je m’en rende compte, je me trouve deux pas plus loin. Il me dévisage comme si je venais de dire quelque chose de par­faite­ment aberrant.

— Tu plaisantes, j'espère?

— Heu, non…

— Mais, tu es cinglé !

— Je… Comment ça ? Je ne comprends pas.

— Tu ne vas quand même pas foutre ta vie de famille en l'air pour moi !

J’ai du mal à croire ce que j’entends. C’est la douche froide.

— Ce n'est pas ce que tu veux, qu'on vive ensemble ? Qu'on…

— Je veux pouvoir t'aimer, mais pas au prix de ta famille, enfin ! S'exclame-t-il comme s'il s'agissait là d'une évidence limpide.

La virulence de son affolement me laisse pantois. Je constate avec effroi que nous ne sommes pas le moins du monde sur la même longueur d’onde. Et, de quoi se mêle-t-il ? Après tout, c’est mon problème.

— Cette décision m'appartient, non ?

— Ne fait pas ça, souffle-t-il. S'il te plaît.

Je suis perdu. Il me dit ça comme si sa vie en dépendait, comme si ça le concernait au premier chef et que ça lui faisait peur. Il est temps que nous ayons une conversation de fond, cette conversation précisément que nous repoussons tacite­ment depuis le début, lui préférant toujours l’élaboration de nos fabuleux orgasmes.

— Je croyais qu'on voulait la même chose toi et moi.

— Tu ne te rends pas compte ! Ta vie en sera complètement cham­boulée ! Je ne veux pas me sentir responsable de ça.

— Mais, ma vie c'est toi, maintenant.

C'est sorti spontanément et ça lui a coupé le sifflet. Il me fixe un instant avec un air à la fois désespéré et bouleversé, puis regarde au loin, derrière moi, comme pour chercher du secours de l’autre côté du fleuve. Ses yeux se mettent à briller dangereusement et je doute que le froid y soit pour quelque chose.

— Évidemment que j'aimerais t'avoir rien qu'à moi. Évidemment ! Mais on ne vit pas au pays des bisounours, Christian ! Tu es incroyable. Il n'y a pas que ta libido qu’on dirait que tu as piquée à un mec de vingt ans, ta candeur aussi ! Réveille-toi ! Est-ce que tu as la moindre idée des conséquences si tu dis les choses à tes proches ?

— Mais, pour qui tu me prends ? Je ne suis pas naïf. J'y réfléchis du matin au soir, m'énervé-je. Je sais bien que ça sera difficile, que Claudia va tomber des nues, qu'elle demandera sûrement le divorce, que mes enfants me regarderont différemment, bref que notre vie à tous les quatre s'en trouvera changée du tout au tout. J'en ai parfaitement conscience.

— Non, je ne crois pas, non… Il n'y aura pas de retour en arrière possible. Tu y as réfléchis à ça aussi ?

— Je… Oui… J’en ai pleinement conscience… Écoute, Matteo, moi j'aime les situations claires. Avoir le cul entre deux chaises, comme ça, je ne peux plus. Il n’est pas question pour moi de mentir indéfiniment à Claudia. J’y arrive de moins en moins.

— Il va falloir que tu apprennes.

— Hors de question.

— Pourquoi tu ne lui as pas déjà dit, alors ?

— Je… Je n’en sais rien. Je ne trouve jamais le bon moment.

— Je vais te dire, moi, pourquoi tu n’y arrive pas. Ce n’est pas une histoire de bon ou de mauvais moment. Tu n’y arrives pas parce que tu pressens instinctivement que les conséquences pourraient être catastrophiques. Tu as peur et tu as raison d’avoir peur. Tant que tu es dans la peau de ce que tu es officiellement : un cadre confortable, un bourgeois marié, père de famille, propriétaire d’une belle maison, ta situation est claire, mais, crois-moi, si tu t’affirmes pédé devant tout le monde, tout changera. Tu basculeras dans une autre dimension dont tu n’as aucune idée. Des gens en qui tu avais confiance te verrons d’une autre manière, certains te tourneront le dos, Claudia peut très bien se mettre à te haïr !

— Elle m’en voudra, c’est obligé, mais jamais elle ne me haïra. Tu connais mieux ma femme que moi, peut-être ?

— Je connais mieux l'homosexualité que toi et la réaction des femmes quand tu t'affiches. J’ai expérimenté cette situation plus d’une fois.

— Développe.

— Toute les fois où il m’est arrivé de dire la vérité aux filles avec qui je sortais, tu n’imagines pas les réactions que j’ai pu avoir. J’ai eu droit à tout. Ça a été de la nana que ça excite et qui te propose des plans à trois, à celle que ça horrifie et qui te crache au visage (véridique) comme si tu étais un pestiféré. L’instant avant de dire les choses, elles sont amoureuses, l’instant d’après tu n’es plus rien pour elles, au mieux un gadget sexuel exotique, au pire un traitre infâme qui doit dégager dans la seconde… Sur les neuf filles avec qui j’ai vécu une histoire, je n’en ai gardé que deux comme amies. Lorsque tu es honnête, il faut te préparer à le payer cher.

— Voilà pourquoi il faut l’être dès le départ, selon moi.

— Mais, bien sûr ! Tu te vois dire à une fille qui te plaît « bon, à la base, je suis gay, mais je tenterais bien le coup avec toi… »

— Et bien oui.

Il rit, d’un rire terriblement désabusé.

— Christian ! Les filles ce qu’elles cherchent, c’est une relation hétérosexuelle pour avoir de beaux enfants. Toutes ces jeunes femmes que j’ai sincèrement aimées, elles aussi elles cherchaient l’amour, bien sûr, mais aussi et surtout un géniteur. C’est l’instinct, la nature… On ne peut rien contre ça. Si je leur avais dit « je t’aimes, chérie, mais j’ai besoin de me taper un mec de temps en temps pour mon équilibre personnel », crois-moi, pas une ne m’aurait laissé ma chance ! Un homo qui veut tenter de construire quelque chose de sérieux avec une fille, ne peut pas se permettre d’être honnête. C’est impossible. À l’instant où tu leur fais un aveu pareil, c’est terminé, tu cesses d’être une histoire d’amour parce que tu cesses d’être un vrai mâle viable à leurs yeux. Les sentiments ne pèsent pas lourds, hélas. J’en ai connu des déchirements avant de comprendre tout ça. Il n’y a eu qu’Anna qui a été assez amoureuse de moi pour être prête à restée malheureuse à mes côtés. Je l’aimais trop pour lui infliger une chose pareille… Il n’y a pas de solution idéale, en fait. Soit tu fais semblant pour avoir le bonheur de construire une famille, soit tu te passes de l’amour d’une femme et tu vis ta sexualité en harmonie avec toi-même. Avec de la chance, tu rencontres enfin un homme avec qui quelque chose est possible à long terme… — Il me fait de ces yeux en me disant cela, j’en suis chaviré. — Enfin, bref … Tout ça pour dire que tu dois te préparer à des réactions complètement irrationnelles si tu décides de dire ton homosexualité aux tiens. Parfois c’est lié aux préjugés, à la religion, à l’éducation, à l’inconscient, parfois c’est carrément lié à l’ignorance… Il y a plein de paramètres à prendre ne compte. Tu ne peux jamais prévoir les réactions, même quand tu crois connaître les gens.

Il s’interrompt, baisse les yeux, semble hésité et ajoute quelques mots, si faiblement, que je n’ai pas compris. Je le fais répéter.

— C’est pour tout ça, à cause de tout ce que ça engendre, que je ne l'ai jamais dit à mes parents, murmure-t-il.

L’aveu me laisse incrédule. Moi qui le croyais émancipé, libre, assumé.

— Sans rire ? Ils ne savent pas ?

— Non.

— Paula et ton beau-père sont des gens ouverts d'esprit, pourtant…

— Christian, Christian, Christian… Pitié, redescends de ton nuage de félicité béate cinq petites minutes. Ma mère et Massimo sont italiens, catholiques pratiquants.

— Oui, bon…

Devant la tiédeur de ma réaction, il soupire.

— Ils sont homophobes sans même s’en douter. Tu leur dirais qu’ils le nieraient en bloc… Mais moi, je sais exactement ce qui se passerait si je faisais mon coming-out à ma mère. Tout d’un coup elle serait beaucoup moins tolérante qu’elle prétend l’être. Ça la rendrait malade. Elle voudrait me soigner, m’exorciser, que sais-je encore ! Ça partirait d’une bonne intention. Ça serait l’enfer ! Elle ne me regarderait plus jamais pareil, avec dégoût peut-être. Je ne supporte pas cette idée. Elle m’a toujours vu avec une fille, elle est persuadée que je marierai un jour et qu’elle aura des petits enfants. Je veux qu’elle croit ça éternellement puisque ça la rend heureuse. Je veux qu’elle continue à m’aimer. C’est tout.

— Je comprends, c'est légitime, mais moi le mensonge, je ne peux pas.

— Tu as déjà parlé d’homosexualité avec Claudia, par curiosité ?

— Je… Très vaguement. Je ne sais plus trop.

— Vu qu’elle est scientifique, et donc a priori cartésienne, elle est peut-être plus évoluée que ma mère sur le sujet, mais à mon avis tu risques de tomber de haut. J’espère que je me trompe. Branche-la déjà là-dessus avant de lui dire pour toi. C’est un conseil. Et, si tu le fais, s’il te plaît, ne lui parle pas de moi. D’accord ?

— D’accord…

Il ôte ses gants, sort son paquet de cigarettes. Pour une fois, j'accepte de lui en prendre une.

— Je te déçois, hein ? Je le sens, fait-il en me donnant du feu.

— Non, le mot est un peu fort. Je suis surpris, plutôt.

Sans nous consulter, nous allons nous asseoir sur un banc au soleil. Je remue tout ce qu’on vient de se dire avec anxiété. Suis-je vraiment naïf ? Présumerai-je de la tolérance des gens qui m’entourent ? À Claudia j'ai deux choses complètement disctinctes à lui avouer : la découverte de mon homosexualité, mais surtout que je suis amoureux de queslqu'un d'autre. Ça fait beaucoup à digérer d'un coup… On croise les jambes, on fume tous les deux un moment en silence.

— Tu as encore un peu de temps ? Me demande Matteo.

— Oui.

— Je vais te raconter une histoire. Après, tu comprendras mieux pourquoi j’ai décidé de cacher mon homosexualité à ma famille et à ma mère en particulier. Est-ce que Claudia t'a déjà parlé de Marco ?

— Marco ? Non, ça ne me dit rien.

— Ce n’est pas très étonnant, il s’agit d’une branche de la famille que tante Claudia connait peu. Enfin, ça m’étonnerais que ma mère ne lui ai jamais raconté, mais, bon, passons… Marco était le fils unique de Paolo, le frère de mon beau-père Massimo. Tu sais que maman s’est mise avec lui quand j’étais encore bébé ?

— Oui, je sais. Je crois savoir que ton « vrai » père est anglais, c’est ça ?

— Oui. C’est tout ce que je sais de lui, d’ailleurs. Maman est une tombe sur ce sujet… Bref, Marco, donc, avait trois ans de plus que moi et on se connaissait depuis toujours. Même si on avait aucun lien de sang, je le considérai comme mon cousin préféré, mon frère pour ainsi dire. On a passé tous nos étés napolitains ensemble. On ne se quittait pas des vacances. On passait notre vie à la plage, ou à trainer en ville avec une bande de ragazzi. On faisait les quatre-cent coups. C'était lui le leader. J'étais toujours sous sa protection. Avec lui, rien de mal ne pouvait m'arriver. De toute ma vie, c'est le meilleur ami que j'ai jamais eu. On s'inventait des mondes imaginaires… Mes meilleurs souvenirs d'enfance, c'est à lui que je les dois. Très tôt, vers ses douze ans, je pense, j'ai su qu'il faisait des trucs pas très nets avec d'autres garçons. J'avais beau être encore petit, j'ai vite compris qu'il s'agissait de jeux sexuels… J’étais curieux de ce qu'il fabriquait sans moi, mais il n'a jamais voulu m'initier à ses découvertes. Je crois qu'il me voyait comme un être pur qu'il fallait préserver…

Il fait une pause pour fumer et se souvenir. L'hiver ne l'atteint plus. Il semble loin,dans le temps et dans l'espace, là-bas, à Naples, sur une plage de l'enfance.

— Je sais aujourd'hui que je l'aimais, Marco. Et que lui aussi m'aimait… Pourtant jamais rien ne s'est passé entre nous, pas même un baiser, et rien n'a jamais été formulé. C'était un amour innocent qui ne disait pas son nom. C'est comme s'il m'avait toujours gardé dans un coin sacré de son cœur. Je n'ai vraiment compris ce qui nous liait que des années après sa mort. Tu sais, ma balada triste qui te plaît tant, c’est pour lui que je l'ai composée. J’ai souvent imaginé ce qui aurait pu arriver entre nous s’il n’avait pas disparu.

À ce stade de son récit, je perçois distinctement la tristesse qui monte en lui. Il tire encore sur sa cigarette, pour se donner le temps de se reprendre, je crois… J'appréhende la suite.

— Que s'est-il passé ? Tenté-je doucement.

— Il s'est passé que l'été de ses seize ans, sa mère l'a surpris au lit avec son petit copain du moment. Ses parents étaient des gens très modestes, très simples. Je les aimais bien. Sa mère, Maria, faisait super bien la cuisine… Parfois, on se retrouvait presque à dix mômes à bouffer chez elle. — Il baisse les yeux sur son mégot, cherche ses mots. — Elle est devenue comme folle ce jour là, hystérique, monstrueuse… En un après-midi, tout le quartier était au courant que son fils Marco était aux hommes. Elle a demandé au père de le tabasser pour le punir. Son vieux n'y a pas été de main morte. Moi, on m'en aurait fait la moitié, j'aurais fini à l'hôpital. Je t'épargne les détails. Il tenait encore debout parce que c'était un dur à cuir, mais il n'était pas beau à voir, le pauvre. Il est resté quelques jours encore à Napoli, chez son copain, pour se rétablir un minimum, puis il est parti. Il a quitté le pays. Pendant deux ans, j'ai reçu quelques cartes postales de lui. Elles venaient d'Espagne, du Portugal, et le ton était toujours joyeux. J'étais rassuré, même s’il me manquait, je me disais qu'il s'éclatait et qu'il avait bien fait de s’en aller. L'été de mes quinze ans, l’année juste avant que vous veniez passer des vacances chez maman, toi, Claudia, Flo et Bastien, Marco est revenu au pays. Il est revenu pour…

Comme il se tait, je le vois se décomposer. Il secoue doucement la tête, deux larmes lui échappent et roulent jusqu’à son menton. Il les essuie et renifle bruyamment.

— Excuse-moi. C’est dur de repenser à tout ça. Je n’ai jamais parlé de Marco à personne.

— Prends ton temps.

— Il ne faudrait pas que tu retournes bosser ?

— Ne t’inquiète pas, va. Continue.

Sa cigarette est terminée. Il l’écrase à ses pieds, dans le sable de l’allée, et jette le mégot à la poubelle, juste à côté du banc. Il prend une grande inspiration, se redresse, se passe les mains sur le visage.

— Marco et moi, le jour de son retour, on a passé la nuit ensemble. On a parlé, on s’est baignés à une heure du matin sous la pleine lune… On a rit, on a philosophé. J’étais tellement heureux de le retrouver ! Il m’a expliqué qu’il avait fait la fête tout le temps, que la vie hors d’Italie était géniale. Je l’écoutais mais je savais qu’il me mentait. Je ne sais pas comment te dire, mais quelque chose en lui s’était éteint. Son regard avait changé. Dès que je l’ai revu, c’est la première chose qui m’a frappé. Je n’avais peut-être que quinze ans à l’époque, mais j’ai compris qu’il en avait bavé. Il avait beau faire le fier, le regard, ça trahit… Finalement, on s’est endormis sur la plage. Quand je me suis réveillé, au petit matin, j’étais seul. J’ai eu un mauvais pressentiment, je me souviens. Je suis allé chez ses parents. En m’approchant de la maison je me suis mis à courir en entendant les hurlements de sa mère. Il y avait les flics, une ambulance… On m’a empêché d’entrer.

Il fait une pause brève, ferme les yeux, les rouvre presque aussitôt.

— Il s’était pendu dans le salon.

— Merde…

— Il était revenu pour ça. C’était sa vengeance. Je n’ai donc jamais su ce qu’il a pu vivre en Espagne et au Portugal, entre ses seize et ses dix-huit ans… En vieillissant, en apprenant un peu la vie, j’ai extrapolé. Tout le monde sait ce qui attend un beau garçon de seize ans épris de liberté et de plaisir qui se retrouve livré à lui-même. Il n’était jamais sorti de Napoli avant sa fugue. C’était quelqu’un de pur malgré son côté voyou. Il était généreux, il défendait toujours les plus faibles. Je l’adorais. Ce qui l’a privé de cette belle lumière qu’il avait dans les yeux, c’est sans doute la prostitution, la rue, peut-être, l’usure de la survie. Je pourrais t’en parler des heures de Marco. Ce n’était pas le genre à se préserver, tu vois. Il s’exposait au danger, il aimait le risque et les sensations fortes, c’était un petit sauvage indomptable qui n’en avait toujours fait qu’à sa tête. Pourtant, je ne connaissais personne de plus à fleur de peau que lui. Il aurait pu avoir un destin exceptionnel… Il a tout gâché. Je lui en ai voulu… Mais plus encore à ses proches, à ses parents. Le jour de l’enterrement, tu me croiras si tu veux, sa mère n’a pas versé une larme. Il n’a même pas eu droit aux derniers sacrements.

La réminiscence de ce dernier détail sordide, le fait s’étrangler de chagrin. Il ne peut plus continuer. Je lui passe le bras autour des épaules et l’invite à se réfugier à l’angle de mon cou pour pleurer. Je lui baise le front. Je me tais car je crois hélas qu’il n’y a rien à dire. Il se reprend vite mais reste blotti contre moi.

— Ce suicide m’a traumatisé, dit-il entre deux reniflements.

— J’imagine.

— Je crois que c’est même ça qui m’a fait mettre si longtemps à admettre que j’étais comme lui, attiré par les hommes. À cause de ça, j’ai fait souffrir plein de filles pour rien et j’ai eu ma première expérience avec un garçon hyper tard, à l’âge de vingt-cinq ans, une mauvaise expérience qui m’a refroidi, en plus… Chez tous les mecs qui m’ont attiré par la suite il y avait toujours quelque chose qui me rappelait un peu Marco. Malheureusement pour moi, c’était souvent le côté mauvais garçon qui me faisait l’effet…

J'entends des pas qui s'approchent, je lève le nez, c'est mon collègue Serge.

Je passais par là, je vous ai vu… Je… Je tombe mal, on dirait. Tout va bien ?

— Oui, ça va…

 

Matteo se détache de moi, et se lève pour lui serrer la main.

— Bonjour, je suis Matteo.

— Moi, c’est Serge. Bonjour, j’ai beaucoup entendu parler de vous.

— Moi aussi.

— En bien, j’espère ! Tente le pauvre Serge, pour détendre un peu l’atmosphère.

Matteo s’éloigne de quelque pas pour se moucher et se remettre de ses émotions.

— Tu es sûr que ça va ? S’enquiert Serge à nouveau en jetant des coups d’œil perplexe en direction du jeune homme en larmes.

— Oui, ne t’inquiète pas. Il vient seulement de me raconter un souvenir pénible. Quelle heure tu as ?

— Quatorze heures quinze.

— Ha, merde, déjà.

— Si tu veux rester avec lui, prends ton après-midi. Tu avais des rendez-vous aujourd’hui ?

— Avec Annabelle Delerm, normalement, mais elle a dû repousser à demain.

— Bon. Je préviendrai les collègues que tu as eu un imprévu familial.

— Mais…

— Je me mêle peut-être de ce qui ne me regarde pas, mais il me semble que ça ne serait pas très humain de le laisser seul dans cet état, ton amoureux, tu ne crois pas ?­

On échange un sourire et il repart comme il est arrivé, en saluant Matteo au passage.

— Je vais rentrer, j’ai froid, me dit celui-ci en grelottant effectivement.

— Tu repars à Paris ?

— Ben oui, c’est là que je vis aux dernières nouvelles… 

— Je peux venir ou tu as des choses prévues ?

— Mais, tu n’es pas sensé aller bosser là ?

— Serge va prévenir l’équipe que j’ai pris mon après-midi. Je n’avais pas d’urgences à gérer aujourd’hui. Alors, je peux rester avec toi ? Dis oui.

Il me considère avec amour, me noue les bras autour du cou, approche son visage du mien, son doux visage où un sourire passe enfin.

— Bien sûr que tu peux rester avec moi, cette question ! Je devais répéter avec Ludmila à seize heures, mais je vais l’appeler pour annuler. Dis-moi…

— Oui ?

— Tu me laisserais t’embrasser là, devant les bourgeois qui pourraient passer ? Chuchote-t-il.

— Que oui, dis-je en lui prenant déjà les lèvres.

L’histoire de Marco m’a noué les trippes, et ce baiser est le bienvenu.

— Ça te dit qu’on aille se réchauffer sous ma couette parisienne ? Suggère-t-il.

— Que oui ! Répété-je.

J’ai l’impression de faire l’école buissonnière. Comme j’ai hâte de le rendre heureux. Mon corps manifeste déjà des signes d’impatience incontrôlables. Durant les trois quarts d’heures de trajet en transports qui nous séparent de son domicile, et par extension des instants d’intimité puissamment désirés que nous allons y partager, nous nous taisons et savourons par anticipation les heures qui viennent. Les choses ont un bien meilleur goût quand elles ne sont pas prévues.

La porte de l’appartement de la rue Dulong à peine refermée, nous nous étreignons et nous embrassons comme des fous, entre exaltation enfantine et extrême concentration. Grimper les cinq étages en hâte m’a essoufflé, mais mon amant flamboyant ne me laisse pas le temps de récupérer. Nous sommes nus avant même d’avoir atteint la chambre. Je le désire à en mourir. Peut-être avoir parlé sérieusement nous a-t-il rapprochés encore.

Nous nous enroulons sur le lit défait. Sa joie est belle à voir et m’insuffle tant de bonheur. Il reste sur le ventre et ne bouge plus que lentement les reins. Caresser, empoigner son corps superbe, le modeler à ma convenance et en épouser la chaleur, tout cela me console de mes souffrances passées, présentes et futures. Aimer Matteo en toute liberté vaut tous les sacrifices. Je n’ai plus le moindre de doute. Mes dernières hésitations se dissolvent avec les premières fulgurances du plaisir. Je sais déjà qu’en sortant de cet appartement, je serais fin prêt pour parler à Claudia et affronter sa réaction, quelle qu’elle soit.

Il me provoque, me presse déjà de le faire jouir, comme s’il s’agissait d’une urgence vitale. Il se pourrait que cela le soit, d’une certaine manière. Nous avons trop parlé de mort aujourd’hui. Il faut que l’amour et la vie reprennent leurs droits. Diffusément, je devine son impatience liée à l’évocation de Marco. S’unir dans l’amour va conjurer la tristesse et aussi peut-être, lui rendre hommage…

Nous faisons l’amour sans protection depuis peu de temps et c’est encore meilleur. Mon dieu, il est tellement excité que j’en perds mon calme moi aussi. De toute mon âme, de tout mon cœur, je donne à Matteo ce qu’il veut. Je me lâche comme il le réclame. Quelle exquise exaltation de ne plus laisser s’exprimer que sa part animale, de cesser momentanément d’être civilisé. Je crois que j’en ai tellement marre, au fond, d’être civilisé…

Les vagues de plaisir que suscitent mes offensives dans le corps de mon fougueux partenaire donnent presque l’impression qu’il en souffre. Mais les mots d’extase qu’il égraine prouvent tout le contraire. Puis, il creuse les reins davantage, s’accroche à deux mains au bord du matelas comme si une tornade allait venir nous balayer. Il se cache le visage dans l’oreiller, peut-être pour étouffer ses cris, peut-être pour le mordre. De toute évidence, il est déjà à la limite de se rendre. Mais moi, je veux l’entendre, je veux ne rien perdre de ses sensations. Je calme la chevauchée fantastique, le temps qu’il reprenne un peu ses esprits, et je le relève contre moi. Je l’enlace et baise son visage quand il le tourne vers moi. Quand je reprends le fil de notre dance indécente, il renverse la tête sur mon épaule. J’aime tant sa voix qui s’égare. Il m’implore de le délivrer. Il est souple comme une pâte malléable entre mes mains, il se livre totalement à l’amplitude grandissante de mes assauts et à l’emprise de mes bras. Jamais je ne me suis senti plus viril de toute mon existence, jamais le pouvoir de mon sexe ne m’a semblé si merveilleux. Je le maintiens fermement au plus près de moi et lui inflige sans pitié ma force. Je me libère d’un peu plus de chaînes à chaque seconde où s’exprime mon animalité. Je ne maîtrise plus grand’ chose et j’ai bien peur de ne pouvoir tenir encore longtemps. À l’instant où cette inquiétude me traverse confusément la conscience, le déploiement d’un orgasme brutal terrasse Matteo. Pendant qu’il convulse violemment dans l’étau de mes bras en agonisant de plaisir bruyamment, je viens à mon tour en rugissant comme un fauve. Son plaisir et le mien se confondent au point que je ne les distingue plus. Je ne sais pas où je pars. Je meurs, je décolle haut, très haut, et je suis avec lui. Notre communion atteint une dimension mystique.

On s’écroule à l’horizontale, au ralenti, sans se désolidariser. Un moment encore, nos corps aimantés se meuvent comme de leur propre volonté. Je me concentre sur son profil le temps de retrouver mes esprits et l’immobilité physique. Il sourit, les yeux clos… Alors, je reste le nez enfoui dans sa chevelure pendant que nos cœurs retrouvent leur paix initiale.

Notre escapade commence fort… Moi aussi je souris. Je me dis qu’à ce rythme, c’est certainement en rampant que je vais sortir d’ici.

Photo © Hedi Slimane

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