< Début de l'histoire

gosia_janik

— Il est presque minuit, tu ne viens pas te coucher ?

— Si, si… J'avais envie de faire un feu.

— Je vois ça.

Elle se pelotonne dans mon vieux fauteuil en cuir que je viens de quitter pour aller remettre une bûche. Le tisonnier encore à la main, je prends le temps de l'observer. Elle semble captivée par la belle flambée. Elle a replié ses jambes nues sous elle. Elle s'est attaché les cheveux. J'aime bien quand elle fait ça, ça met en valeur son port de tête gracieux et ça lui donne une allure un peu enfantine. J'essaie, sans y parvenir, de me défendre de la tendresse qu'elle m'inspire, car je sais que je vais devoir lui faire mal. Elle est en chemise de nuit et s'est emmitouflée dans ma grosse veste en laine vierge qui lui arrive à mi-cuisse. Jamais elle ne descend d'habitude, le soir. D'habitude, elle bouquine au lit. En règle générale, lorsque je viens la rejoindre, elle dort déjà. Ce soir encore, elle fait une tentative d'approche, elle me tend la perche pour ouvrir le dialogue. Elle a déjà essayé plusieurs fois ces temps-ci, sans forcer, et de guerre lasse a laissé tomber. Je n'étais pas prêt. Maintenant si. Elle doit l'avoir senti. C'est bien connu, les femmes sentent tout.

L'après-midi de plaisir que Matteo et moi nous sommes accordé clandestinement, hier, m'a insufflé tout ce dont j'avais besoin en terme de volonté et de force morale pour affronter ma femme. J'ai eu le déclic. Bien sûr, ça ne m'empêche pas d'en avoir mal au bide de trouille… Mais ce qui m'arrive avec lui est trop important, cette nouvelle vérité qui est désormais la mienne doit éclater au grand jour. Il n'y a pas d'autre alternative. Je vais me livrer à Claudia, lui dire mon bonheur, ma peur, ma confusion… Ce n’est pas seulement que je le dois, c’est que j’en ai besoin. Je n'y tiens plus, c'est trop lourd à porter. Et j'ai déjà bien trop attendu.

— Encore la tête ailleurs ? me dit-elle avec ce sourire triste qu'elle a souvent ces temps-ci.

— Non, je pensais à toi, à nous, justement.

— Ah.

Ce "ah", quelle inquiétude il recèle ! Nous nous trouvons à un mètre l'un de l'autre. Je me suis préparé à affronter ce moment un millier de fois en pensées, pour rien, sans doute… Je remets le tisonnier à sa place et reste appuyé à la cheminée, me laissant à mon tout happer par la vision du feu, le temps de trouver mes mots. Je reviens à son visage. Elle attend que je parle. Ses beaux grands yeux sombres me font l'effet de ces lacs de montagne inaccessibles et purs. Cette seconde que dure mon ultime hésitation, j'y vois luire l'appréhension.

— J’ai quelque chose de pas facile à te dire.

— J'imagine que ça ne va pas être facile à entendre non plus.

Elle fait la fière, mais je vois bien qu'elle n'en mène par large. Je m’éclaircis la gorge.

— Voilà, je… J’ai rencontré quelqu’un.

Elle serre les lèvres, porte une main à son cou. Elle essaie de rester impassible mais un désespoir résigné change déjà ses traits. Un instant, elle ferme les yeux très fort, le temps, j'imagine, d'accuser le coup.

— Je le savais. J’en étais sûre. Dites-moi que ce n'est pas vrai, souffle-t-elle, catastrophée. Qui est-ce ? Je la connais ? C'est sérieux ?

— Et bien, l'autre chose que tu dois savoir c'est que… Je… Je… Comment te dire ?

— Christian, pitié ! Qui est-elle ?

— En fait, il s'agit d'un homme. Et oui, c'est sérieux.

Elle se fige, interloquée, reste suspendue à mon visage à s'en user la rétine. Cela me semble si long que je me demande si elle n'attend pas que je me dédise. Finalement, un faible "Quoi ?" parvient à filtrer d'entre ses lèvres.

— C'est une blague ? Hein, Christian ?

Elle émet un petit rire désespéré.

— Dis-moi que c'est une blague. Un… Un homme ? Toi avec un autre homme ?

— Je suis très amoureux de lui. Très amoureux, dis-je, en me demandant où je vais trouver la force de continuer.

Je me force à soutenir son regard agrandi d’incrédulité. Après tout, je n’ai pas à baisser la tête.

— C'est pour ça que je suis bizarre en ce moment. D’ailleurs, je m’excuse pour mon comportement de ces derniers mois. À cause de tout ce chamboulement, je sais que je n'ai pas été très agréable à vivre… Si je ne t’en parle que maintenant, c’est parce que je ne savais plus où j’en étais… Je… Enfin, voilà… J'ai attendu d'être sûr.

Elle joint les mains devant la bouche, silencieuse. Je me tais moi aussi. Je ne veux pas interférer avec son émotion. Je suis prêt à tout, j'ai tout envisagé, pleurs, reproches, stupéfaction, demande d'explications, tout. Je viens de lui dire l'essentiel, maintenant la balle est dans son camp. Je suis à sa disposition pour ajouter tout ce qu'elle voudra que j’ajoute.

— Tout d'un coup, un beau matin, tu te réveilles et tu te découvres attiré par les hommes ? C'est bien ça que tu es en train de me dire ?

— Par un homme en particulier, en tout cas.

— Mais, c'est impossible.

— C'est aussi ce que je me suis dit, et pourtant.

— Quand tu dis que tu es amoureux, tu veux dire… Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire que je ne peux plus me passer de lui. Je souffre les jours où on ne se voit pas.

Elle est choquée, ne comprend pas. Va-t-elle exploser de colère ? Les colères de Claudia, rares, très rares, sont en revanche terribles. Ce sont des colères de femme italienne. J'approche le pouf au pied du fauteuil où elle se trouve et m'y assois.

— Je vis ce bouleversement personnel sans précédent depuis plusieurs mois. Ça n’a pas été facile à admettre, tu sais.

— Je m’attendais à tout, mais ça, j’avoue, ça, je ne l'ai pas vu venir. Qu’est-ce qui s’est passé, Christian ? Pourquoi?

— Il n'y a pas de "pourquoi". Tout ce que je sais c'est que je suis amoureux, que j'ai eu un coup de foudre. Ça m'a assommé. Ça m'a laissé impuissant à réagir. J'en suis le premier sidéré. Très sincèrement. Pour te dire, je croyais que ça n’arrivait qu’au cinéma ce genre de chose ! Si ça n'avait pas été réciproque, j'aurais peut-être réussi à en faire abstraction, mais lui aussi ressent la même chose.

— C'est dément, murmure-t-elle, le regard perdu.

Je la vois tenter de se faire à l'idée, je la vois ne pas y parvenir. Elle se fixe sur moi à nouveau, le visage tout remué d'interrogations.

— Mais, toi et cet homme, vous… Vous… Enfin, je veux dire, c'est une affaire consommée cette histoire ?

— Oui.

— Tu as des rapports intimes avec un autre homme ? C'est bien ça ?

— Oui.

— Mon Dieu. Je ne peux pas le croire.

Toute pâle, elle se déplie, pose ses pieds nus sur le tapis et laisse ses deux mains à cheval sur son menton et sa bouche. Elle fixe les flammes sans les voir, hébétée. Je crois que l'intensité de sa stupeur occulte pour le moment toute autre émotion en elle. Pendant un moment on n’entend plus que le feu qui crépite. Les secondes me semblent des heures.

— Comment ça a pu arriver ? C'est qui ? Je le connais ?

— Je ne peux pas te le dire.

— Donc, je le connais. Dis-moi qui est cet homme, Christian.

— Pas pour le moment. Pose-moi toutes les questions que tu veux, mais pas celle là.

— Ce n'est pas Matteo tout de même ?

Je cherche mes mots pour nier, mais ma seconde d'hésitation me trahit. Décidément, jamais je ne saurai mentir.

— Si ? C'est lui ? Oh, mon Dieu, Christian, par tous les saints !

L'ampleur de son affolement m'irrite déjà. Elle réagit comme si je venais de lui apprendre que j'ai caché un cadavre dans le jardin. Je prends sur moi pour ne rien ajouter. Laissons la s'exprimer. Elle se lève, se tient le front d'une main, le ventre de l'autre, fait quelques pas, s'arrête près du feu, s'appuie au mur.

— Je crois que je vais vomir, dit-elle.

Elle ferme les yeux, se recueille. Il me semble que j’aurais préféré qu’elle hurle.

— Ta sœur ne sait pas qu’il est homo et il tient à ce que ça reste comme ça.

— Il peut être tranquille, ce n’est pas demain la veille que je vais lui en parler de toute façon ! C’est trop humiliant.

— Chérie, je ne veux pas que tu te sentes humiliée. Il n’y aucune raison.

Je me lève à mon tour pour la rejoindre. Elle fixe le vide avec une rage glacée, comme si elle retenait une envie de tout casser. Je veux lui remettre une mèche de cheveux en place.

— Laisse-moi ! jette-t-elle, en esquivant farouchement mon contact.

Ce mouvement de rejet, pourtant prévisible, m’attriste profondément. Au fond de moi, j’ai conscience qu’il est le point de départ d’une longue série de blessures du même type. Première réaction, la répulsion. Je devais m’y attendre. Matteo m’avait prévenu.

— Claudia, je t’assure, il ne faut pas que tu crois…

— Ne me dis pas ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas que je crois ! Ne me dis pas de ne pas me sentir humiliée ! Tu viens d’anéantir vingt ans de mariage en trois minutes, j’ai le droit de me sentir écœurée et humiliée si j’en ai envie, s'énerve-t-elle, brusquement au bord des larmes.

Mais aucune ne coule. Elle les retient.

— C’est pour ça qu’il est parti, hein ? Pour que vous puissiez fricoter tranquillement ? jette-t-elle sur un ton hargneux que je ne lui connais pas.

— Il est parti par respect pour toi.

— Vous l’avez fait ici ?

Se disant, elle se focalise sur le coin du canapé où lui et moi nous sommes embrassés pour la première fois. Ce hasard me glace le sang.

— Chérie…

— Non, ne me dis rien. Il ne vaut mieux pas que je le sache. Comment Matteo a pu me faire ça, lui qui es si… Si…

— Matteo n’y est pour rien. C’était plus fort que lui, plus fort que nous, plus fort que tous nos scrupules.

Elle secoue la tête, désespérée, serre les poings. Puis elle se décompose, se laisse aller à pleurer enfin. Ça me soulage presque.

— Christian, comment tu as pu me faire ça? Me mentir comme ça ? Depuis combien de temps tu me caches tes goûts déviants ? sanglote-t-elle.

— Mes goûts déviants ? Tu juges l’homosexualité déviante ?

— Quand il s’agit de mon mari, excuse-moi mais oui, mille fois oui ! s'exclame-t-elle en s'essuyant les joues.

— Écoute, je vais te dire les choses comme elles se sont passées. Quand nous sommes allés chercher Matteo à son arrivée à Paris, quand je l’ai vu venir vers nous sur le quai, j’ai ressenti un choc que je n’ai pas compris sur le moment, une émotion incroyable. J’ai mis plus d’un mois à accepter l’idée qu’il m’attirait. Je n’ai pas pu en faire abstraction. C’était physique, biologique, je ne sais pas comment mieux dire. Je ne pensais plus qu’à lui du matin au soir. Et, pour te répondre, je n'ai jamais eu à te mentir avant ça parce que jamais ça ne m’était arrivé, avec aucun homme.

— Je comprends mieux pourquoi je te trouvais bizarre au lit. C'est à lui que tu pensais ?

Pour le coup, je n'ai pas le cran de répondre et je détourne le regard, pas fier.

— Je vois.

— Je suis dépassé par la situation. Je ne te cache pas que je ne me suis jamais senti aussi perdu. Tu n’imagines pas les angoisses que j’ai traversées, tenté-je pour ma défense.

— Tu veux que je te plaigne, ou que je te donnes ma bénédiction, peut-être ?

— Je voudrais seulement que tu comprennes qu’il ne s’agit pas d’un caprice et qu'il n'y a pas de coupable dans cette histoire. Tu me connais. Avant lui, il n’y avait que toi. Je n’ai jamais eu envie d’aimer quelqu’un d’autre que toi. Il faut que tu me crois.

— Je te crois. C'est ça le pire ! Et maintenant, on fait quoi nous deux ?

— Je… Je n'en sais rien. Si je te parle de tout ça, c’est pour qu’on y réfléchisse ensemble. Je n’ai pas envie de te perdre.

— Je ne vais pas te partager avec lui, Christian.

— Je sais.

— J'imagine que tu as pris tes décisions.

— Mes décisions ? J'ai pris la décision de me jeter à l'eau avec lui, de vivre ce que notre attirance nous pousse à vivre. J'ai pris la décision de tout te dire. C'est déjà beaucoup, tu vois. Pour l'instant, je n'en ai pas pris d'autre de décisions.

— Et tu attends quoi de moi ? Que j'accepte la nouvelle sans rechigner ? Que je vous présente mes meilleurs vœux de bonheur ? Tu te souviens que nous venons fêter nos vingt ans de mariage ? Tu te rappelles que nous avons deux enfants, que nous sommes une famille ? Elle devient quoi la famille ? Tu peux me le dire ? C'est aussi cela la décision que tu as prise : sacrifier tout ce que nous avons construit ensemble pour vivre une expérience égoïste.

Son regard implacable me tient en respect comme une arme blanche viserait mon cœur. Je ne trouve rien à lui opposer, je ne me sens pas le droit de me défendre. Je me trouve minable. La plus grosse bûche, presque entièrement calcinée, s’effondre soudain dans un grand fracas de braises et une gerbe d’étincelles.

— J’imagine qu’il est inutile que je te demande de tout arrêter avec lui.

— Je l’aime, Claudia. Et de toute façon, après tout ce que j’ai découvert sur moi-même, rien ne serait plus comme avant.

— C’est à dire ?

— Je crois que je suis homosexuel.

— Quel cauchemar. Je vais me réveiller.

Sans lui laisser le temps de se dérober, je lui pose les mains de part et d’autre du cou. J’ai besoin de la toucher, de lui montrer que je suis toujours là. Il faut absolument que je lui dise quelque chose de positif.

— Quoi que tu décides, quoi qu’il se passe, tu restes la femme de ma vie. Je veux que tu gardes ça en tête, d’accord ? Si je suis fou de Matteo, j’ai un cœur assez grand pour t’aimer encore.

— Tu essayes de convaincre qui, là ?

— Je ne te tournerai jamais le dos. Je ne serai jamais loin.

— Christian, tu peux le tourner de la manière la moins blessante possible, ce que tu essayes de me dire là c'est qu'on se sépare.

Là, elle marque un point. Comme je répugne à reconnaître cette vérité. Je veux vivre avec Matteo, mais me résoudre à quitter Claudia, je n’y parviens pas. J’ôte mes mains de ses épaules, me passe les doigts dans les cheveux. Moi qui ai toujours pris tellement garde de ne pas la faire souffrir, moi qui ai toujours tout fait pour la rendre heureuse, comment affronter cela, maintenant ? Que dire ?

— Qu’est-ce qui nous arrive, Christian ? Qu'est-ce qui a pu te faire basculer comme ça vers une autre sexualité, brutalement ? C'est invraisemblable ! Je ne te suffisais plus ?

— Ça n’a rien à voir avec toi. J’ai toujours été heureux avec toi. Je ne regrette pas une seule minute des vingt ans qu’on a vécu côte à côte, je te le jure.

— C’est déjà dur pour moi de constater que les liens sacrés du mariage n’ont plus de valeurs à tes yeux, ne jure pas, par dessus le marché, s’il te plaît, dit-elle d’une voix blanche.

— Excuse-moi. Ce que j'essaye de te dire c'est que notre union, notre histoire, tout ça ne cessera jamais d’avoir de l’importance à mes yeux. Mais, ce que je vis avec Matteo est tout aussi important. J’en apprends tous les jours sur moi-même avec lui.

— Est-ce que tu sous-entends que je t’aurais empêché de te trouver, de t’épanouir ?

— Mais non ! Arrête de tout rapporter à toi comme ça ! Je ne sous-entends rien de ce genre. À tes côtés, j’ai toujours été un captif consentant. C’était mon choix. C’est moi le seul responsable.

— Un captif consentant ? Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

— J'ai accepté que tu me domines, que tu me "pilotes". Je t’ai toujours obéi, comme j’ai obéi à mes parents, à mes enseignants, à mes supérieurs hiérarchiques au boulot… C'est ainsi que je fonctionnais. J’ai toujours fait ce qu’on me disait de faire par paresse, parce que c’était plus simple pour moi. Je te répète : c’était mon choix. Le fait est que je n’ai jamais pris le temps de réfléchir à qui je suis vraiment, de m’interroger sur mes véritables envies. Ce qui m'arrive avec Matteo m’a comme permis de faire enfin connaissance avec moi-même. Avec lui je me sens moi-même, je me sens bien comme jamais je ne me suis senti de toute ma vie. Ce que je vis avec lui, tu ne peux pas me l’offrir.

— Comment tu le sais ? Rien ne nous empêche de repartir sur de nouvelles bases, d'essayer au moins.

— Non. Tu as trop besoin de me contrôler, de me tenir en laisse. Ça m’arrangeait jusqu'ici, alors que maintenant, ça m’insupporte.

— Te tenir en laisse ? Comment tu oses me dire une horreur pareille !

— Je force peut-être un peu le trait en choisissant cette image, mais je crois que tu vois très bien de quoi je parle. Tu es quelqu’un de directif, et moi ça m’allait que tu me dises comment vivre ma vie. C’est toi qui m’as rendu père, j’ai aimé cela, je l’ai voulu de tout mon cœur, c’est aussi toi qui m’as appris à prendre soin de moi, de ma santé… Tu m’as imposé tes limites, tes règles pour…

— Mes limites ? Mes règles ? Mais de quoi tu parles ?

— Je te parle du quotidien, Claudia. Tout ce que j’ai cru faire de moi-même, en réalité je l’ai fait pour toi ou pour les enfants. J’ai arrêté de fumer pour la naissance de Flo, parce que tu l’as exigé, j’ai cessé de boire le moindre verre d’alcool en ta présence pour m’épargner tes reproches, j’ai mangé comme tu me disais de manger, j’ai été en vacances où tu décidais qu’on aille, nous avons acheté la maison que tu as choisie…

— Mais, tu l’aimes aussi cette maison !

— Oui, je ne dis pas le contraire. Ce que j’essaye de t’expliquer, c’est que je t’ai toujours obéi pour tout par pure faiblesse de caractère. J’avais besoin que tu me dises qui j’étais et ce que je voulais parce que moi-même je l’ignorais. Depuis Matteo, les choses ont changé. Je sais ce que je veux vraiment. Je veux de l'air, de la liberté, de l'insouciance, du sexe ! Quand je suis avec lui j'ai tout cela, je me sens vivant, je me sens complet.

— Alors qu’avec moi tu te sens tenu en laisse, donc. Génial. En gros, si je te suis, notre vie conjugale, depuis le début, ne repose que sur quelque chose de faux ?

— Non, absolument pas ! Tu ne m'as pas écouté. Je te le redis, j’ai été heureux à tes côtés, je ne regrette rien.

C’est l’instant qu’elle choisit pour se remettre à pleurer. Je la prends dans mes bras. Cette fois, elle se laisse enlacer.

— Ne pleure pas ma chérie. Ce sont des choses qui arrivent. Ni toi, ni Matteo, ni moi on ne pouvait prévoir cela.

Depuis qu’on se connaît, elle et moi, j’ai dû la voir pleurer quatre fois en tout, et ce n’était jamais de mon fait. Je m’en veux terriblement du chagrin que je lui inflige, mais je n’ai pas le choix. Elle se calme rapidement, se détache de moi, mais me laisse lui essuyer ses larmes.

— Lui, il ne t’impose jamais rien, alors ?

— Non.

— Et si j'essayais de changer ?

— Non, ma chérie. Tu es toi et tu n'as aucune raison de changer. Et puis, tu ne me supporterais pas une journée si j'étais avec toi comme je me permets d'être avec lui.

— Comment tu le sais ?

— Je me suis remis à fumer, je bois de l'alcool quand ça me chante. Quand on se retrouve, on se bagarre comme des mômes. Il prend la vie comme elle vient, ne planifie jamais rien, improvise toujours. J'adore ça! C'est comme une libération! Et, si tu savais, c'est si bon… C'est si bon de faire l'amour avec lui.

— Qui te dit que tu ne te soumets pas à lui comme tu te soumets à moi, sans t’en rendre compte ?

L’image de Matteo nu et pétri de désir dans mes bras s’impose à moi, son visage lorsqu’il m’attend, son regard qui flambe et m’implore à la fois. Je souris. Je ne lui dirais pas pour ne pas la blesser, mais jamais je n’ai eu le sentiment de la rendre heureuse elle comme je le rends heureux lui. Cela, ça ne se calcule pas.

— Je le sais à la manière dont on fait l’amour justement.

— Donc, ça aussi tu considères que je te l’ai imposé, la manière de vivre notre sexualité ?

— Oui, absolument. Et tu le sais.

— Tu aurais pu davantage diriger les choses si tu l’avais voulu.

— Claudia, c’est facile de me dire ça maintenant. Tu n’es pas le genre de personne à qui l’on peut imposer quelque chose sans avoir à batailler. Je n’aime pas batailler, et tu le sais. J’aime encore moins imposer quoi que ce soit, d’ailleurs…

— Mais, tes envies, tu aurais pu m’en parler franchement.

— Mais queles envies ? Je n'avais pas d'envies ! Mes envies étaient les tiennes. De quoi je t’aurais parlé puisque je ne me posais pas de questions ! C’est comme pour le reste, mon unique but était de te satisfaire. Ça m’allait très bien comme ça. En tout cas, je le croyais.

— C’est si différent avec lui ? Sexuellement, je veux dire.

Je suis surpris qu'elle se montre curieuse à ce sujet. À la limite, je trouve ça un peu masochiste de sa part.

— C'est indescriptible.

— Je vois. Je ne suis pas en mesure de le concurrencer, j'imagine.

— Non, Claudia. Je suis désolé. Même avec la meilleure volonté du monde, tu n'es pas en mesure de le concurrencer. C'est un homme et j'aime qu'il soit un homme. Je ne vais pas entrer dans les détails ou faire des comparaisons douteuses, mais… Comment dire ? Ça va sans doute te sembler paradoxal, mais avec lui je me sens plus masculin, plus "mâle" et heureux de l'être, je me sens… Je me sens fort, je crois. J’ai l’impression d’avoir relevé la tête, en quelque sorte. Ce n'est pas évident à expliquer. Il me prend comme je suis, aime ce que je suis sans avoir à y redire. Il ne me dirige pas, ne m’impose aucune limite, il me fait me libérer. Avec lui, j’ai l’impression de n’avoir peur de rien, je suis à l’aise, en phase avec moi-même et je n’ai pas honte de mon côté animal. Ça m'a révélé une part de moi dont j'ignorais tout, une part très importante qui est bonne et pure.

— Hé bien… Ça a l'air effectivement éblouissant.

— Ça l'est.

Notre discussion se prolonge jusqu’à tard dans la nuit. Je tente de lui expliquer tout ce par quoi je suis passé. Elle m’écoute attentivement. Elle ne pleure plus. Je la soupçonne de s’être mise en mode « docteur », en quelque sorte, pour ne pas se laisser trop submerger par ses émotions, pour ne pas trop penser à tout ce que mes révélations vont impliquer pour elle, pour notre couple et pour nos enfants… En tant que médecin, elle a tellement l’habitude d’écouter ses patients lui confier leurs souffrances, que c’est devenu comme un réflexe chez elle. Elle capte toutes les informations que je lui donne. Après, qu'en fera-t-elle ? Je l'ignore. En attendant, moi, je vide mon sac. Si déchirement il y a eu pour elle, alors c’était en silence, dans le secret de ses pensées. Pour ma part, je me sens à nouveau « propre », net avec ma conscience.

Sans que l’on ait eu à en parler, j’ai pris la chambre d’ami, cette même chambre qu’on réservait à Matteo lorsqu’il habitait avec nous. J’aurais voulu y retrouver son odeur, malheureusement les draps ont été changés entre temps… Ne plus avoir ma place dans le lit conjugal m’a fait une drôle d’impression : de la tristesse mêlée de soulagement.

 


Mon sommeil a été médiocre. Je me suis levé tôt. J’ai passé la matinée au jardin à rassembler et brûler tous les branchages morts. Je devais le faire depuis un bout de temps. Il fait froid, tout est gelé, le ciel est sans couleur. Il va peut-être neiger. Je fume une cigarette devant mon feu de joie géant. Feu de joie, ou plutôt, feu de tristesse…

— Salut, papa.

Bastien vient sur moi de son grand pas décidé, les mains dans les poches et la tignasse en pétard. Il ne s’est pas beaucoup couvert. Il a l’air inquiet et pressé.

— Salut, toi. Tu vas attraper la crève comme ça.

— Il y a le feu pour me réchauffer…

— C’était sympa ta soirée chez Ludo ?

— Oui. Comme d’hab’. Je rêve ! Tu fumes ?

— Fine observation…

— C’est quand même pas pour ça que maman pleure toute seule dans la cuisine ?

Je sais que Claudia pleure dans la cuisine. Je n'ai pas réussi à la consoler. Je considère mon garçon. Jamais il n’a vu sa mère pleurer, à ma connaissance. Comme il fait sérieux… Comme il est grand, maintenant, aussi grand que moi, en fait. Il m'a rattrapé. Nom d’un chien, comme le temps passe !

— Non, ce n’est pas pour ça…

— Je lui ai demandé ce qu’elle avait, elle m’a dit de venir te voir, que tu m'expliquerais. Qu’est-ce qui se passe ? Il y a quelqu’un qui est mort? Flo a des problèmes ?

— Non, personne n’est mort, Bastien, et ta sœur va très bien.

— Tu vas me dire ce qui se passe ou tu vas me laisser continuer à flipper ?

Je termine ma cigarette et la jette au feu. Avec mon fils aussi, il va falloir que je passe aux aveux. Il sait que je vais parler et patiente sagement. J’hésite entre dix manières de commencer ma phrase.

— C’est moi le problème. C’est moi qui fais pleurer ta mère.

— Vous vous êtes disputés ?

Je prends une grande inspiration et le considère plus attentivement. J’aime mon fils comme ma vie, j’aime ce qu’il devient, son souci des autres, son goût pour l’entreprise et sa nature extravertie. J’ai si peur de voir changer son regard sur moi.

— Que penses-tu de l’homosexualité, Bastien ?

Il fronce les sourcils, perplexe.

— Heu, je n’en sais rien. Rien de spécial. Je connais seulement deux gays, mon chef scout et Seb, de ma classe… Je les aime bien tous les deux. Ils sont cool… Enfin, je m’en fous qu’ils soient homos. Je n’y pense pas, en fait. Mais quel rapport avec toi et maman ? Pourquoi tu me demandes ça ?

— Et bien, récemment, je suis tombé très amoureux d’un homme. Voilà.

Comme Claudia hier, il reste bouche ouverte, sidéré, à me dévisager comme si je venais de lui dire que des extra-terrestres vont venir m'embarquer.

— Tu déconnes ?

— Non, je ne déconne pas. Ta mère et moi, on en a parlé toute la nuit… Nous allons nous séparer. Voilà pourquoi elle pleure.

— Vous séparer ? Oh, merde… Mais, tu ne peux pas être gay, puisque tu nous as eu Flo et moi… Les gays n’ont pas d’enfants.

— La preuve que si.

— Je ne comprends pas. Comment c’est possible ? Ça veut dire que tu nous l’as caché?

— Je ne vous ai rien caché. Je ne le savais pas moi-même.

— Punaise… C’est trop bizarre. Ça veut dire que si tu l’avais su plus tôt, tu ne serais pas sorti avec maman et on n’existerait pas Flo et moi ?

La réflexion me surprend plutôt et je ne sais pas quoi lui répondre. Il faut avouer, je m’attendais à tout sauf à ça. Il n’a pas l’air de me juger. Il n’est que surprise. À force d’avoir imaginé le pire, la réalité, finalement, ne me semble pas aussi atroce.

— Dans une réalité parallèle, peut-être. Je ne sais pas… Je n’imagine pas une seconde ma vie sans toi ni ta sœur.

— C’est trop bizarre, répète-t-il. Ça veut dire que tu n’aimes plus maman ?

— Ce n’est pas si simple. Je tiens énormément à ta mère, mais…

Je n’achève pas. Je me sens soudain égoïste et criminel.

— P’pa, c’est Matteo, hein ?

Rien ne leur échappe jamais, ma parole ! Sa perspicacité me fait l’effet d’un coup de poing. Pour le coup, c'est moi qui reste bouche bée. Je ne parviens qu'à opiner faiblement.

— Alors c'était ça cette tension bizarre entre vous ! s'exclame mon fils. Je suis super sensible à ce genre de chose, mais, je n’avais pas capté que c’était ça…

À ma grande stupéfaction, il se met à sourire.

— Il faut reconnaître qu’il est canon !

— C’est tout l’effet que ça te fait ?

— Non, c’est clair, ça me surprend grave. Mais avoue que Matteo est vraiment quelqu’un de top.

— Tu prêches un converti…

— La beauté, le charme et la gentillesse, il rendrait n’importe qui fou de lui, ce mec. J’ai même eu peur qu’il me pique Isabelle sans le vouloir.

— Vraiment ?

— Oui. À chaque fois qu’elle le croisait, elle n’en pouvait plus. Elle a bien dû me répéter cinquante mille fois "Ton cousin, c'est trop le sosie de Thyago Alves", fait-il en se prenant la tête dans les mains en minaudant comme une fille au bord de l'hystérie.

— Qui ça ? dis-je en riant.

— Thyago Alves, un acteur et top modèle brésilien. Tu ne connais pas. Heureusement, elle m'a aussi dit qu'on avait un air de famille Matteo et moi. Hé, hé !

— Ce qui est vrai. Tu en es où avec Isabelle ? Vous êtes ensemble, alors ? C’est officiel ?

— Ouais, fait-il fièrement. Depuis hier, figure-toi.

— Félicitations.

— On est super amoureux, dit-il en rougissant.

— C’est bien.

— Pour en revenir à Matteo et toi, quitte à ce que tu tombes amoureux d'un mec, j’aime autant que ce soit de lui. Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Je ne sais pas, je… Je ne m’attendais pas à ce que tu le prennes aussi bien, j’avoue.

— Ben, je suis triste pour maman. Ça doit être dur à avaler pour elle. Et que vous vouliez vous séparer elle et toi, ça me fait quand même un choc… Je crois que je ne réalise pas encore vraiment.

— Moi non plus, à vrai dire, soupiré-je.

— Je comprends mieux pourquoi tu as changé ces derniers temps.

— J’ai changé, tu trouves ?

— Oui, c’est des petites choses… Tu es moins… Tu es plus… Par exemple, avant tu fermais toujours le dernier bouton de ton col de chemise. Je l’ai remarqué parce que je me suis toujours demandé comment ça ne t’étranglait pas, serré comme ça. Parfois, tu oublies de te coiffer. Ça te donne l’air plus jeune du coup, plus décontracté, tu vois. Puis, il y a un truc qui a changé dans tes yeux aussi, que j’aime bien.

— En gros, tu trouves que j’ai l’air moins coincé.

— Carrément ! Enfin, ce n’est pas que tu en avais l’air avant, mais…

— Si, si, ne nie pas, tu me trouvais coincé, dis-le.

— Ben…

Je me prends à sourire jusqu’aux oreilles. Quand je pense que je m’attendais à ce qu’il m'en veuille. Je n’en reviens pas.

— Toi, alors ! lui dis-je en lui ébouriffant les cheveux.

 

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Photo © Gosia Janik

> Très beau site de la photographe