< Début de l'histoire

ParisDepuis que Claudia est rentrée de Chartres, elle m’a à peine adressé la parole. Le reproche transpire à travers le moindre de ses gestes, elle ne me regarde plus en face. Je crois que toute ma personne l’insupporte. Je suppose qu’elle a expliqué la situation à sa mère et que celle-ci ne s’est pas privée de lui monter le bourrichon contre moi encore plus que ce n’était déjà le cas.

Cette fois, c’est moi qui vais la pousser au dialogue. Cette attitude buttée, un comportement aussi peu constructif, non, décidément, ça ne lui ressemble pas. Je la regarde s’agiter dans la cuisine. Elle vient de casser un verre et s’énerve toute seule. Je veux l’aider, elle me repousse en m’exhortant à ne pas rester dans ses jambes. Je me contente de reculer d’un pas pendant qu’elle nettoie les dégâts. Elle se coupe l’index sur un bout de verre en jurant. Claudia ne jure jamais. Elle reste accroupie et regarde son sang perler d’un air hébété qui m’inquiète au plus haut point. Et, sans que je l’ai vu venir, elle fond en larmes. Si ça, ce n’est pas un appel au secours, je n’y connais rien ! Elle me laisse la relever, mais me repousse aussitôt.

— Dis-moi ce qu’il y a, Claudia.

— Je me suis coupée. Ce n’est rien.

Elle sort de la cuisine, je lui cours après et la rattrape par le bras.

— Qu’est-ce qui se passe ? Je ne te reconnais pas. Parle-moi.

— Lâche-moi, siffle-t-elle, hargneuse, en se dégageant de ma poigne violemment.

On se jauge, là, au pied de l’escalier, comme si on s’apprêtait à se lancer dans un combat de box… Ses yeux lancent des éclairs noirs qui respirent le meurtre.

— Ne me regarde pas comme ça, comme si tu avais envie de me tuer.

 — N’inverse pas les rôles. C’est toi qui me tues, fait-elle.

— Chérie, voyons.

— Pousse toi de mon chemin.

— Pas avant que tu m’aies parlé.

— Ne me tente pas.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire qu’il ne vaut mieux pas que certains mots sortent de ma bouche.

— Si, vas-y, exprime-toi. Je préfère ça à ton silence.

— Ha ! Tu vois ce que ça fait ! Lance-t-elle avec une joie mauvaise et revancharde.

— Tu as le droit de m’en vouloir. Va-s-y. Fais sortir tout ça. Je suis prêt.

— Que tu sois prêt ou pas, je m’en fiche bien. Je n’ai pas envie de m’entendre dire des choses que je regretterais.

— Tu les penses déjà, ces choses, alors. Allez, va jusqu’au bout. Dis-moi ce que tu as sur le cœur.

Elle me dévisage sans pitié avec un regard digne d’une tragédienne. Malheureusement, je sais qu’elle ne joue pas… La colère la fait respirer plus vite et lui fait pincer les lèvres.

— Je ne supporte plus ta présence, lâche-t-elle.

— Je vais bientôt m’en aller.

— Bientôt quand ?

— On visite un nouvel appartement tout à l’heure. Ça sera peut-être le bon.

— Christian… Je ne peux plus te supporter, je ne peux plus…

— Je te dégoûte à ce point ?

Là, elle me jauge des pieds à la tête, avec une expression indescriptible de déception, d’écœurement et de mépris. Je devrais me sentir sali, mais c’est étrange, c’est comme si rien ne pouvait m’atteindre.

— Tu t’es vu ? Fait-elle.

— Et bien quoi ?

— Pendant que moi je me morfonds de chagrin chez ma mère, pendant que ton fils s’inquiète, toi, tu vas au ski ! Monsieur va au ski avec son amant ! Monsieur s’amuse !

Elle fait de grands gestes outrés. Sentir monter sa colère me soulage, au fond. Moi, je me sens incroyablement calme. En mon âme et conscience, je sais que j’ai fait le bon choix, et pour elle, et pour moi. Elle le comprendra un jour. Ses reproches, je m’y attendais. Je subis l’expression de sa souffrance comme on subit une mauvaise météo annoncée.

— Regarde-toi. Une semaine sans moi et tu reviens bronzé, détendu, comme rajeunis de dix ans, tu, tu… C’en est indécent ! Je ne te reconnais même pas ! Tu es un autre ! Où est MON Christian ? Qu’est-ce que tu as fait de mon mari, hein ?

— Claudia, voyons, je…

— Tu veux que je te parle ? Alors laisse-moi parler ! J’ai compris le message, tu sais ! Ho, oui, j’ai compris ! Ça fait vingt ans que je t’intoxique de ma présence et tu as toujours été trop lâche pour me le dire en face. Tu as attendu que j’ai quarante-sept ans pour me trahir ! Salaud !

— Je ne peux pas te laisser dire ça. Tu sais que c’est faux.

— Tais-toi ! Hurle-t-elle, tremblante de nervosité, avec un regain de larmes rageuses.

Je serre les dents pour m’empêcher de la contredire. Ses larmes, ses gestes, ses mots, tout ce qu’elle lâche là est de l’ordre du vomissement, il faut que ça sorte.

— Tu veux savoir ce que je ressens ? Tu veux le savoir ? Et bien, je me sens humiliée, piétinée… Je me sens… Salie. Tu as fait perdre son sens à tout ce que j’avais de plus précieux : toi, notre lien, notre histoire, notre famille, même cette maison !

Se disant, son index haineux me désigne, puis désigne son cœur à elle, puis désigne l’espace qui nous entoure, ce couloir qui passe devant l’escalier, qui joint la cuisine au salon.

— Ma vie vient de s’écrouler, Christian ! Et, toi, pendant ce temps, tu t’amuses ? Je croyais que la situation t’affectait au moins un peu.

— Bien sûr que la situation m’affecte.

— Non ! Non, ne mens pas. Ton attitude parle pour toi. La vérité c’est que tu découvres le bonheur, la vérité c’est que je n’ai pas été une bonne chose dans ta vie. Nous n’aurions jamais dû nous rencontrer. Je voudrais remonter le temps et tout recommencer !

— Tu entends ce que tu dis ? Dis-je, pour le coup, stupéfait.

— C’est ce que je ressens !

— C’est le contrecoup, tu souffres et c’est normal. Mais tu ne peux pas penser ce que tu dis. Nous avons été très heureux.

—Si c’était le cas, tu n’aurais pas été voir ailleurs !

— La vie n’est pas un long fleuve tranquille…

— Pitié, ne me sort pas tes formules à deux balles. Notre vie commune n’a été qu’une mascarade !

— Ne dis pas n’importe quoi.

— C’est la vérité, qu’elle te plaise ou non !

— Tu délires ! Tu n’exprimes plus ce que tu ressens, là, tu me prêtes des pensées que je n’ai jamais eu ! Reprends-toi un peu. Calme-toi !

— Ne me dis pas de me calmer ! Hurle-t-elle de plus belle.

Elle a le visage défait, les traits déformés par chagrin. Je ne l’ai jamais vue dans un tel état. C’est comme si elle libérait d’un coup toute la rancœur qu’elle cumule depuis mes aveux. J’essaie de la prendre dans mes bras, mais elle se débat comme une furie en criant « arrête, laisse-moi, ne me touche pas ! », comme si je l’agressais. Je n’insiste pas.

— Tu n’es qu’un menteur et un égoïste ! Voilà ce que je pense de toi ! Je ne veux plus te voir dans cette maison.

C’est l’instant que choisit Bastien pour rentrer du lycée. Il referme la porte en nous fixant, blême.

— Vous êtes malades de hurler comme ça. On vous entend de dehors, dit-il.

Claudia tente de se reprendre, essuie ses larmes, se recompose un semblant de calme.

— On discutait ton père et moi.

— Tu parles ! Vous appelez ça discuter, vous ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Ne t’en mêle pas, dis-je.

— Ça ne te regarde pas, renchérit Claudia.

— Hou là, d’accord, très bien, je vois. Et bien, au moins vous êtes encore d’accord sur un point. Excusez-moi d’exister. Et si vous avez besoin d’un arbitre, n’hésitez pas, hein, je suis dans ma chambre.

On le regarde monter l’escalier comme deux idiots. On peut dire qu’il nous a coupé dans l’élan, et heureusement, car Dieu sait jusqu’où cela aurait été. Rien qu’à voir son visage, je sais que Claudia a épuisé, sinon sa colère, au moins son énergie pour aujourd’hui.

— Ton fils est très inquiet. Il faut qu’on lui parle, dit-elle.

— Que veux-tu lui dire. Bastien n’est pas idiot. Il sait parfaitement ce qui se passe.

— Si tu crois ça, c’est que tu es bien naïf.

Elle me fixe froidement, me tourne le dos et empreinte l’escalier.

— Viens. On va lui parler maintenant, me dit-elle.

Je la suis docilement… Après tout, un petit conseil de famille impromptu ne pourra pas faire de mal.

On frappe à la porte de notre fils. Il nous ouvre.

— Alors, vous êtes calmés ?

— On peut te parler ?

— Maintenant ?

— Oui.

— OK…

Il nous laisse entrer, se rassoie sur sa chaise de bureau. Nous deux, on s’installe au bord de son lit. Il nous considère d’un air interrogatif.

— Ta mère me dit que tu es inquiet. C’est vrai ?

Il baisse les yeux avec une petite moue ennuyée. Le connaissant, il réfléchit pour bien choisir ses mots.

­— Dis à ton père que tu n’as pas envie de te retrouver seul avec moi.

— Je n’ai jamais dit ça, maman !

— Ha bon ? C’est ce que j’avais compris pourtant.

— J’ai dit que tu étais déprimante, en ce moment, et que de me retrouver seul avec toi, ça ne va pas être la joie.

— Tu veux quoi, alors ? Vivre avec ton père et ton cousin ?

— Non ! Hé, c’est bon ! Ne t’en prends pas à moi ! Vos problèmes, je n’y suis pour rien, moi !

Elle se lève, enfermée dans son rôle de victime incomprise.

— Je vous laisse parler entre hommes. Je crois que ça vaut mieux. Je ne suis pas, mais pas du tout, dans mon assiette de toute façon.

Elle sort et referme la porte derrière elle. Mon fils et moi on échange un regard navré.

— Elle pète complètement les plombs, maman. C’est flippant…

— Ecoute, Bastien…

Je soupire. Toute cette épouvantable engueulade m’a secoué. J’ai beau savoir où j’en suis, c’est quand même un sacré mauvais moment à passer.

— Ça va, p’pa ? Tu ne vas pas te mettre à déprimer toi aussi ?

— Ce n’est vraiment pas facile pour ta mère, tu sais.

— Ben, il fallait un peu s’y attendre.

— Qu’est-ce qui s’est passé à Chartres ?

— Hou là, moi je n’étais pas toujours à la maison pour savoir ce que mamie et elle se racontaient. C’était trop oppressant. Je suis sorti, j’ai été au cinoche, j’ai fait du skate, j’ai pas mal traîné…

— Tu as bien fait. C’est quoi cette histoire que tu ne veux pas vivre seul avec elle ?

— Je te dis, c’est n’importe quoi. J’ai eu le malheur de lui dire que je la trouvais déprimante et elle a interprété. On ne peut rien lui dire, en ce moment, elle prend tout de traviole.

— Bon, et toi, comment tu prends tout ça ?

— Ben, c’est vrai que c’est bizarre… J’ai l’impression que c’est la fin d’une époque… C’est vrai que c’est plutôt démoralisant. Je comprends, maman. Flo est partie, toi tu refais ta vie, et maman et moi on reste sur la touche comme des cons. J’essaie de ne pas trop y penser, mais il faut avouer que ça fout quand même les boules.

— Bastien… Il ne faut pas le prendre comme ça.

— Je ne vois pas comment le prendre autrement.

— Tu t’imagines quoi ? Qu’on ne va plus se voir ? Que je vais tous vous rayer de ma vie ?

— Non… Non, mais bon… Ça va être un peu trash de me retrouver tous les soirs seul à table avec maman toute triste. T'imagines!

— Hé, viens là, dis-je en tapotant le matelas à côté de moi.

Il me rejoint. C’est marrant comme parfois il retrouve sa bouille de môme. Je lui entoure les épaules d’un bras et lui embrasse le crâne. Pour une fois, il se laisse faire de bonne grâce. D’habitude, quand je veux lui faire un petit câlin, comme quand il était petit, sa pudeur adolescente le fait râler et se crisper, ce qui a le don de m'amuser, d'ailleurs, sadique que je suis.

— Déjà, tu n’as pas à faire les frais de ce qui se passe dans nos vie d’adulte à ta mère et moi. Claudia ne va pas te faire une tête d’enterrement tous les jours. Elle sait bien que tu n’y es pour rien. Tu connais ta mère. Elle ne ferait rien qui puisse te faire souffrir.

— Ouais, je sais.

— Le seul effort que je te demande, vis-à-vis d’elle, c’est d’être comme tu es toujours, c’est-à-dire toi-même, joyeux, vivant. Ramène Isabelle ou Ludo régulièrement à la maison, comme tu as l'habitude de le faire. Et, si elle est sombre parfois, essaye de ne pas lui en vouloir, ok ?

— Je ne lui en veux pas.

— Tant mieux. Pour ce qui est de toi et moi, je vais te dire comment je vois l’avenir. Tu vas me dire si ça te paraît invraisemblable.

— Va-s-y.

— Que je reste ici plus longtemps devient malsain par rapport à ta mère. C’est une période de transition vraiment dure à vivre pour tout le monde, même pour moi, même pour Matteo, et il ne faut pas la faire durer trop longtemps. Comme tu le sais, on cherche un appartement lui et moi, un trois pièce pour qu’il y ait deux chambres.

— Deux chambres ?

— Il y aura la nôtre et la seconde te sera réservée.

Il fait la grimace.

— Franchement, p’pa, c’est sympa de penser à moi, mais je me vois mal dormir dans une pièce avec vous deux à côté dans le même lit. Ça serait vraiment glauque.

— Moui… J’avais un peu prévu que tu me dises ça, mais j’y tiens. Si besoin, si tu le souhaites, si un jour l’occasion se présente, tu pourras dormir chez moi. Ça n’a rien d’une obligation mais c’est important pour moi que tu comprennes que notre porte t’est grande ouverte. Je vais aussi te faire faire un titre de transport à l’année pour Paris. Tu pourras venir me voir quand tu veux. Tu me passes un coup de fil et, hop, on se rencarde. C’est vrai, on se verra moins que maintenant, mais quand on se verra ce sera pour passer un vrai moment ensemble. On se fera des restos, des soirées pizza à l’appartement devant une bonne série, on ira au cinéma. Tout ce que tu voudras, on le fera, ok ? De par son métier Matteo est souvent absent. J’aurai plein de soirées et de week-end pour toi.

— OK. C’est cool, fait-il, sans conviction.

— Et puis, Matteo t’attend tous les mardi après-midi pour tes cours de piano… Si tu souhaites reprendre.

— Oui, j’ai envie de continuer.

— Ce que j’essaye de te dire, c’est qu’on se verra forcément moins en quantité, mais que ce sera des moments plus qualitatifs. Tu me suis ?

— Oui, je te suis.

— Pourquoi tu me fais cette bouille, alors ?

— Je suis quand même triste.

— Toi aussi tu trouves que je ne suis qu’un égoïste ?

— Pourquoi, c’est ce que t’a dit maman ?

— Oui… Entre autres.

— Disons que j’aurais préféré que rien ne change. Mais, je sais bien qu’il y a des imprévus dans la vie. J’essaye de relativiser. Par exemple, quand je pense qu’Isabelle à perdu son père du cancer quand elle avait treize ans, je me dis que même si la situation n’est pas marrante pour maman et moi, ça pourrait être super pire. Puis, bon, je vois bien que tu es plus heureux depuis Matteo, donc ça serait plutôt moi l’égoïste si je te faisais culpabiliser avec des reproches.

— Nom d’un chien, ça c’est mon fils, avec un cœur gros comme ça ! Je suis fier de toi, dis-je, ému au larmes, en le serrant contre moi.

— C’est bon, papa ! Tu m’étouffes ! Arrête.

Je garde dans mes mains ses joues encore pourvues des rondeurs de l’enfance.

— Tu ne peux pas imaginer comme c’est important pour moi que tu ne m’en veuilles pas et que tu comprennes que si ça change les habitudes au quotidien, ça ne change rien entre nous.

­­— Tu sais, j’ai beaucoup parlé avec Flo de tout ça, ces derniers jours, surtout quand j’étais chez mamie.

— Ha, c’est vrai qu’elle a Internet, maintenant, mamie.

— Ouais. Ça l’a fait délirer de voir Flo sur son écran d’ordi. Tu aurais vu ça ! Hé, hé !

— Et donc, ça t’a aidé de parler avec ta sœur ?

— Carrément. Elle m’a fait réfléchir à tout ça, elle m’a expliqué des trucs. Elle m’a surtout fait réaliser que pour toi non plus ça n’était pas évident… Enfin, bref, elle m’a aidé à mieux comprendre.

— J’ai des enfants fantastiques !

Il m’observe, amusé.

­— Il n’y a pas à dire, c’est vrai que tu as grave changé.

— Arrêtez de me dire ça, tous autant que vous êtes ! Je n’ai jamais été plus moi-même, au contraire ! dis-je, en me levant.

— Quand est-ce que je pourrai revoir Matteo ?

— Mais quand tu veux, mon grand ! Par contre, comme il est devenu persona non grata ici, il faudra que tu viennes à Paris.

— Il y a un piano là où il crèche ?

— Évidemment. Matteo ne survit pas une journée sans un piano à portée de mains.

— Ouais… Question conne.

— Même pendant nos trois jours à la montagne, il a fallu qu’on lui en dégotte un. C’est pour te dire ! Appelle-le carrément et organisez-vous tous les deux.

— OK.

— Je te laisse, mon grand, il faut justement que j’aille le rejoindre pour visiter un appartement. Je suis content qu’on se soit parlé toi et moi.

—  Moi aussi, p’pa.

— Tu es moins inquiet ?

— Je crois que oui, sourit-il.

— Et, pour ta mère, il faut être patient et gentil avec elle. Elle s’en remettra, mais pour le moment il faut accepter l’idée qu’elle n’est pas à la fête.

— J’ai bien compris. Je ferai comme tu as dit, rester moi-même.

 

***

La fille de l’agence immobilière, trop débordée, et qui nous connais maintenant bien, nous a laissé les clés pour que nous visitions nous-mêmes un appartement rue de Lancy, au sixième étage. C’est le cinquième appartement qu’elle nous propose. Je sens que ça va être le bon. Je m’y sens déjà bien.

— Alors, qu’est-ce que tu en penses ? me demande Matteo.

— J’aime.

— Moi aussi. Je vois déjà le piano, là, dans ce coin, me dit-il en me désignant un angle de la pièce à vivre.

Moi, je me focalise surtout sur la vue qui est splendide. Le soleil se couche sur les toits de Paris. Jamais je n’ai habité si haut. Ça me plaira.

— Tout va bien, Christian ? Je te trouve bien silencieux.

— Ça va, oui…

Il me rejoint à la fenêtre et admire le paysage comme moi.

— C’est vraiment beau. J’adore le Xe arrondissement. On est à deux pas du Canal-Saint-Martin, on est sous les toits ! Ça fait trop de points positifs. Si c’est bon pour toi, c’est bon pour moi.

— Et bien, on le prend, alors, dis-je en lui souriant.

Il me saute au cou, m’étreint comme un fou.

— Notre premier chez-nous, s'exclame-t-il en me gardant serré dans ses bras.

On reste comme ça un petit moment, joue contre joue. J’ai beau apprécier l’instant, je ne peux pas m’empêcher de repenser à ma dispute avec Claudia. Ses mots n’ont pas arrêté de tourner dans ma tête. Peut-être que je ne suis qu’un égoïste au fond. Peut-être que je les a lâchement abandonnés, tous, et que la famille se disloque par ma faute.

— Mais qu’est-ce qu’il y a Christian ? Tu es tout bizarre, me fait Matteo lorsque son attention revient à mon visage.

— Il n’y a rien, ça va…

— Ne dis pas que ça va. Non, ça ne va pas. Je le vois bien.

— Je crois que je culpabilise.

— Tu penses à Claudia et aux enfants ?

J’acquiesce. Je vois une vive inquiétude changer son visage.

— Est-ce que ça veut dire que tu n’es pas prêt ?

— Pas prêt, pour ?

— Pour vivre avec moi.

— Bien sûr que si. Ça ne remet rien en question.

— Je comprendrai si tu as besoin de plus de temps. Je serais dégoûté, mais je comprendrai…

— Claudia m’a quasiment foutu à la porte.

— C’est vrai ? C’est pour ça. Tu aurais dû me le dire.

— Je te le dis.

— Viens là.

Il me reprend contre lui et m’embrasse dans le cou, une fois, deux fois, plein de fois, jusqu’à ce que j’en frissonne et que j’en ris.

— Tu savais que ça ne serait pas facile. C’est normal que tu angoisses par moment.

— Oui, je sais… On s’est engueulé cet après-midi elle et moi, comme jamais. Elle était hystérique, haineuse. Elle ne me supporte plus. Tu vas me dire que tu m’avais prévenu, et c’est vrai, je m’y attendais. C’était trop beau qu’elle le prenne aussi calmement. Je sentais bien que l’orage grondait. Tu vois, ce qui me fait le plus bizarre, c’est de me dire que je ne suis plus le bienvenu dans ma propre maison. Bizarrement, c’est ça le plus dur à avaler. La colère de Claudia, l’inquiétude de mes enfants, je m’y préparais, et je sais bien que ça se tassera, le temps que chacun retrouve un nouvel équilibre, mais ça, être comme un clandestin dans ma maison, j’avoue…

— Pauvre chéri, murmure-t-il en me caressant le visage.

Il pourrait m’assommer de « je te l’avais bien dit » et autres "je t'avais prévenu", mais il s’abstient. Sa compassion est sincère et, au lieu de prononcer des paroles inutiles, il m’embrasse. Notre premier baiser, dans notre premier chez nous, et juste quand le soleil disparaît derrière l’horizon dentelé de milliers de cheminées.

***

Je n'ai pas eu envie de rentrer. Je dirais même que c'était au-desus de mes forces. Comme son ami Didier était chez lui, j'ai proposé à Matteo qu'on s'offre une nuit à l'hôtel, mais il a poussé de hauts cris, m'a dit que j'allais adorer faire la connaissance de Didier. Il l'a appelé devant moi pour le prévenir de ma venue et, en effet, celui-ci n'a vu aucun inconvéniant à ce que je passe la nuit chez lui. Matteo choisit vraiment bien ses amis. Cet homme d'une soixantaine d'année est adorable, ouvert d'esprit, d'un dynamisme revigorant. Ça m'a fait un bien fou de passer la soirée à discuter avec lui de théâtre, de musique… On a bien mangé, puis Matteo s'est mis au piano. On s'est tus et on l'a écouté religieusement. Moi, dès qu'il se met au piano, Matteo, je fonds d'amour pour lui à la puissance dix… Quand il a joué la Gnossienne 1 de Satie, avec toute sa sensibilité, toute son âme, comme il joue toujours, je me suis mis à pleurer discrètement, sans rien pourvoir y faire. Personne n'a remarqué, heureusement, enfin, je crois. Une fois couchés, on a fait l'amour en silence, dans le noir, très doucement. Ça m'a fait tellement de bien, sa tendresse et son plaisir m'ont consolé de cette journée éprouvante. Malgré tout, je n'ai pas réussi à trouver le sommeil facilement. Je suis resté collé à lui, comme un nouveau né à sa mère, et je l'ai écouté dormir longtemps. J'aime aussi cette musique de son souffle régulier… Je l'aime infiniment.

Photo © Milliped

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