©Zachary AyotteAllongé sur le sable, face contre terre, je me laisse lécher par des vagues idéalement tièdes. Je m'abandonne en souriant. Au centre de mon corps s'aimantent des nuées d'étincelles jouissives. Mes sens assaillis en sont épuisés d'avidité. Ils n'en ont jamais assez. Une part de moi sait que je rêve. Il ne faut surtout pas que je m'éveille. C'est si bon. C'est différent que lorsque je suis conscient, meilleur, même, peut-être. Je voudrais que ça dure. Je vais finir par mouiller les draps, c'est sûr, comme cela m'arrivait il y a très longtemps, au début de ma puberté. Aucune importance.

— C'est bon, hein ? Tu aimes.

C'est Matteo qui me chuchote à l'oreille. J'intègre l'événement à mon rêve érotique, mais il pèse sur moi de tout son poids.

— Je suis encore en train de rêver ?

— Peut-être bien, répond-t-il, en frottant son corps nu excité à ma peau.

Pour ne pas rompre ce charme qui me tient en équilibre quelque part entre rêve et réalité, je n'ouvre pas les yeux. Je me contente de grogner "Continue". Alors, il part continuer ses douceurs. Je sais maintenant que ce n'est pas la mer qui me caresse ainsi. Je sens ses mains sur mes fesses, et sous sa langue le cœur névralgique de mon bonheur qui enfle, veut se donner, s'offrir plus. Perdu dans les brumes de mon demi sommeil, je sais néanmoins ce que Matteo veut. Il le désire et m'y prépare depuis le premier jour. Plusieurs fois j'ai eu très envie de passer le pas, mais quelque chose me retenait. Aujourd'hui je suis prêt. En plus, je dépéris d'envie de lui depuis dix jours, je ferai tout ce qu'il voudra. Je me demande depuis combien de temps il me travaille au corps comme cela, au cœur de mon sommeil. Une éternité heureuse passe. Je m'entends gémir de délectation, bouche fermée. Je suis divinement bien, flottant entre tentation de me rendormir et envie de jouir. Mais, à force, c'est comme un supplice. Il me faut accueillir plus que sa langue. Je bouge et je grogne "Prends-moi".

— Tu as dis quoi? me demande Matteo en revenant à hauteur de ma tête.

— Prends-moi.

J'entrouvre enfin un œil dans sa direction. Il fait encore sombre, il doit être très tôt, mais je vois qu'il me fixe attentivement, en suspens au-dessus de moi. Puis, il se penche pour qu’on échange un long baiser de retrouvailles.

— Tu m'as manqué, dit-il.

— J'espère bien.

Je suis épanoui comme un lys au bord de se faner. Il me baise les cheveux, la nuque. La pression ciblée de son sexe me fait mal et m'excite à la fois. Je sais que la douleur ne va pas durer. Il me dit "respire" et force le passage. La souffrance est vive et achève de me réveiller. Je prends sur moi en me mordant les lèvres. J'endure la lente intromission en haletant. J'ai une totale confiance en lui et je suis pressé de découvrir la suite. Il me murmure des "Je t'aime", "Détends-toi", "Ça va être bon, tu va voir", puis il s'immobilise. Je le sens qui palpite en moi. Ça me donne envie de pleurer tellement je suis ému. Mes muscles se détendent, s'adaptent à l'intrus, la douleur s'estompe.

— J'y suis presque, m'informe-t-il en me prenant les mains.

Il couvre la suite du chemin d'un coup, sans doute pour ne pas faire durer la torture plus longtemps. Je retiens de justesse un cri de douleur en lui écrasant les phalanges.

— Je suis en toi, mon amour, je suis en toi, me répète-t-il d’une voix pleine de vibrations amoureuses.

Il me laisse m'habituer, ne remue plus. Son souffle intense me chatouille dans le cou, je perçois les battements de son cœur dans mon dos. Ils sont aussi puissants que les miens. J'ai encore cette envie de pleurer qui me serre la gorge. Ce n'est pas l'épreuve physique qui me fait cet effet, c'est seulement la force de ce qui est train de m'arriver, et aussi de réaliser à quel point je le désirais. Je baise sa main qui serre la mienne.

— Ça va ?

— Oui… Bouge, lui dis-je.

Il fait mine de se retirer et, in extremis, retourne au fond de moi. Il me fait ça trois fois, au ralenti. J’aime comme son souffle tremble au-dessus de moi. A chaque passage, il atteint un point sensible dont j'ignorais l'existence. Je ne distingue pas encore bien si c'est agréable ou douloureux, ou les deux en même temps, mais ce sentiment d'être à lui me subjugue. Mon corps ne lui oppose plus la moindre résistance. Ce n’est que lorsqu'il me libère que mon envie de lui appartenir se révèle dans toute son ampleur. J'ai l'impression affolante, dans tous les sens du terme, de ne plus être totalement maître de mon corps béant d'attente. Il me retourne face à lui, me reprend en me surveillant avec émotion, puis me noie d'un baiser interminable. Il bouge plus vite, prend ses aises. Pour avoir été à sa place bien des fois, je sais le plaisir qu'il ressent. Cette idée m'enflamme plus encore que ses assauts virils. Ma confusion ne tarde pas à se muer en une jouissance mentale inédite. Avant même de sentir poindre un plaisir physique trouble et profond, une félicité jamais connue se lève en moi. Je réponds à son baiser comme un enrager en lui empoignant les cheveux. Il me semble qu'il a beaucoup de mal à garder le contrôle. Ça me plaît. Il gémit "merde", accélère sa danse, souffle "tu me rends dingue". J'encaisse sa douce frénésie avec la conviction que j'aimerais désormais me donner à lui plus que n'importe quoi d'autre. Il se surélève. En appui sur ses poings, il essaye de se reprendre en remuant les reins plus lentement, mais n'y parvient pas longtemps. Les traits tourmentés, il ferme le yeux, les rouvre, me fixe avec gravité.

— C'est bon, pour toi ?

— Oui.

— Je ne vais pas tenir, je suis trop excité, me prévient-il.

A force de ventiler comme un fou, la suroxygénation menace de m’étourdir. Je lui souris en même temps que se précise mes sensations. Je lui caresse le visage. Je me trouve dans un état second. C'est peut-être cela ne plus s'appartenir. Je ne suis plus qu'une âme heureuse et mon être physique ne se réduit plus qu'à ces zones de contact où nos chairs s'acharnent l'une contre l'autre. J'espère intensément qu'il reste en moi jusqu'au bout. Je n'ai pas la présence d'esprit de lui demander. Je crois que je suis parvenu au stade où l'on n'a même plus l'idée d'aligner des mots. Il gémit au-dessus de moi, magnifique. Je crois que moi aussi je gémis quand il accélère encore, je ne saurais dire… Je le sens nettement jouir. Ce n'est pas une vue de l'esprit, je sens tout, et l'étrange certitude que je viens d'accoucher de moi-même s'impose. Il s'affaisse sur moi et se repose pendant que moi je pleure silencieusement en passant mes doigts sur sa nuque trempée.

"Merci, bello, merci", souffle-t-il quand ses forces revenues lui ont fait retrouver la parole. Il me baise les lèvres, boit mes larmes sans me poser de question, part goûter la sueur de mon cou, de mon torse… Puis, il prend tout son temps pour me faire venir en douceur entre ses lèvres.

***

— Il est quelle heure, au fait ?

— Sept heures.

— Et merde. Autrement dit, l'heure que je me lève, soupiré-je.

— N'y va pas. Fais-toi porter pâle. Pourquoi tu rigoles?

— Cette expression "se faire porter pâle", ça fait tellement moyenâgeux, mais dans ta bouche c'est tellement adorable…

On s'embrasse, on se flaire. J'aimerais qu'il recommence, que l'on recommence tout, sans l'anxiété de la première fois.

— Je savais que tu aimerais ça.

— Moi aussi, je le savais.

Chacun se perd dans ses pensées. Le ciel doit être sans nuages car l'aube naissante commence déjà à éclaircir le bleu de la nuit.

— Alors, ça te fait quoi d'avoir perdu ta virginité?

— Tu parles à un homme de quarante-sept ans, père de deux enfants !

— Tu m'as compris.

— Je plaisante… Ça me rend heureux.

— Et ?

Je m'accorde quelques secondes de réflexion à propos de tout ce que je viens de ressentir.

— Je crois… J'ai le sentiment d'être enfin qui j'aurais toujours dû être, et… Et j'ai envie qu'on le refasse.

— Mais, tu dois partir bosser, fait-il avec un grand sourire, manifestement ravi de ma réponse.

— On va voir ça…

— Oh reste, reste avec moi! S'il te plaît!

Il se met à genoux, implorant, les mains jointes en position de prière.

— Comment ça se fait que tu es déjà là, au fait ? Je croyais que tu rentrais en fin de matinée ?

— Je ne pouvais plus attendre, j'avais trop envie de te voir. J'ai pris un train tard hier soir au lieu d'un tôt ce matin. Je suis arrivé ici à une heure du mat. Je me suis glissé contre toi et je t'ai regardé dormir… Puis, je t'ai caressé partout. Quand je me suis rendu compte que tu t'étais rasé le cul, j'ai craqué.

— Je savais que ce détail ne te laisserait pas indifférent, dis-je en rougissant.

— Ce n'est pas un détail, c'est une invitation !

— C'est en effet comme ça qu'il fallait le prendre.

Il se rallonge contre moi. On s'admire un moment, amoureux silencieux. Jamais je n'aurais cru possible d'aimer et de désirer aussi fort.

— Je n'ai pas compris que tu étais là, tout de suite. J’étais en plein milieu d’un rêve. Je me trouvais sur une plage, allongé sur le ventre, la moitié du corps immergée… L'eau qui me passait dessus me procurait un plaisir inouï…

— Tu m’étonnes ! On va dire que je suis ton petit océan personnel.

— Au minimum !

On refait l'amour pendant une heure. Je le prends, puis il me prend. Il tient à me faire jouir de cette façon, que je suis avide de découvrir, et y parvient. C'est le délire total, l'extase absolue. C'est une révélation supplémentaire. Il se pourrait que ce lundi de début mars soit le jour le plus important de ma vie d'homme…

La sonnette retentit alors que nous sommes l'un et l'autre encore couverts de sueur.

— Tu attends quelqu'un ? me demande Matteo.

— Non. J'étais sensé bosser, je te rappelle. C'est peut-être Ludmila, elle est passée hier soir.

— Attends, j'y vais, fait-il, en se levant.

Il enfile vite-fait mon bas de pyjama. Moi, j'attrape son slip qui traîne par terre et le suis de près. Je retrouve mon Matteo à demi nu face à un jeune homme blond inconnu au visage rouge pivoine. En m'approchant je remarque son expression tendue.

— Bonjour. Que se passe-t-il?

— Je te présente Gaël Moulin, notre voisin de pallier. Gaël, voici Christian, mon ami.

Le garçon intimidé serre la main que je lui tends en balbutiant un "bonjour" à peine audible.

— Il semblerait qu'on ait fait beaucoup de bruit sans s'en rendre compte, m'explique Matteo.

— Ah, bon ? Je suis désolé, dis-je, on essaiera de faire plus attention.

— Merci. Ça serait sympa. Vous comprenez, je suis étudiant et je bosse en même temps. Je n'ai pas beaucoup d'heures de sommeil. Le lundi matin, c'est un peu ma seule grasse mat de la semaine, vous voyez, donc, bon… Ça m'ennuie de jouer les troubles fête, mais bon… Voilà. C'est pas grave…

Il a dit tout cela d'une voix lasse et sourde, très vite, et ne semble plus savoir où se mettre. Matteo et moi, on se consulte d'un regard.

— On pourrait se faire pardonner en vous invitant à déjeuner avec nous, si vous voulez et si vous êtes disponible, qu'est-ce que tu en penses Christian?

— Très bonne idée. On pensait commander japonais à midi. Ça vous tente? On fera connaissance.

— Je… Je ne sais pas, murmure le garçon, manifestement au bord de la panique.

— C'est comme vous voulez.

— Allez, après tout, d'accord, fait-il comme on se jette à l'eau.

— On vient frapper chez vous quand c'est livré, d'accord?

— D'accord, répète Gaël.

Une fois la porte refermée, on se considère, perplexes.

— On a fait tant de bruit que ça ?

— Heu… Oui, je crois, me répond Matteo. Surtout toi.

— Comment ça, surtout moi ? dis-je scandalisé.

Je l'attrape, on se bagarre, on se chatouille et, encore une fois, on finit au lit, excités comme des ados en manque. On remet ça, mais en douceur cette fois-ci, très calmement.

J'appelle mon boulot sur les coups de dix heures du matin pour leur dire que j'ai un mal de tête épouvantable suite à une insomnie tout aussi épouvantable.

Une demie heure de sommeil et un bon bain en duo plus tard, midi sonne et c'est tant mieux car nous avons grand' faim. Après avoir pris commande d'un beau plateau de sushis et makis en livraison à domicile, nous nous habillons pour accueillir notre voisin plus décemment que tout à l'heure.

Photo©Zachary_Ayotte

> Suite