_©Parker Fitzgerald— Ton chat va mieux, au fait ?
— Oui, tout est rentré dans l'ordre, mais je ne te dis pas les frais de véto. Je vais devoir me serrer la ceinture pendant trois mois pour m'en remettre financièrement.
— Ça, ce n'est pas donné le véto, dis-je en pleurant toutes les larmes de mon corps. Nom d'un chien, ce que ces oignons sont agressifs ! Je n'y vois plus rien.
— Si tu veux éviter ça, coupe-les sous l'eau. C'est un vieux truc de grand'mère qui marche pas mal.
— Trop tard, j'ai fini. Tu aurais pu me le dire plus tôt.
— Désolé, je croyais que tu le savais.
— Je ne sais rien, n'oublie pas.
Gaël esquisse un sourire, vraisemblablement le premier de la journée. Il n'est pas facile à dérider, ce garçon. Alors que lui achève de couper les carottes, je m'attaque à l'épluchage des pommes de terre. Il m'a laissé le plus ingrat, le saligaud !
— Au fait, Christian, très sympas tes photos de Paris. Matteo me les a montrées l'autre jour. Tu as l'œil.
— Merci ! Venant de toi, ça me touche.
— Non, c'est vrai, je suis sincère. Il m'a dit que tu t'étais mis à l'argentique ?
— Oui, je me suis inscrit dans un club dans le Dixième. J'adorais ça quand j'était ado, développer mes photos moi-même. C'est mon père qui avait cette passion et qui m'a tout appris. Il avait installé un labo à la cave, agrandisseur, lampe rouge, cuve et tout et tout. On en a passé des heures là-dedans ! J'ai laissé tomber pendant mes études et là, je ne sais pas, vingt cinq ans plus tard, voilà que ça me reprend.
— Paris est un beau sujet…
— Oui. Je m'essaye aussi au nu.
— Vous avez des modèles dans ton club ?
— Non, je m'entraîne sur Matteo, ici, en lumière naturelle.
— Ah…
— Je vais développer mes premiers clichés de lui cette semaine. J'ai hâte de voir le résultat. Je trépigne comme un môme !
Tout à coup, Gaël m'arrache la salière des mains, si brusquement que ça me fait sursauter.

— Surtout pas, malheureux ! J'en ai déjà mis ! s'exclame-t-il. J'ai salé pendant que tu coupais les oignons.
— Ouf ! On a frôlé la catastrophe.
— Ça tu peux le dire. Un plat trop salé, c'est un plat foutu.
— Et le poivre, je peux ?

— Oui, ça, vas-y, par contre.
— Je ne suis pas un élève modèle, hein ? Heureusement que tu me surveilles, dis-je en m'emparant de la poivrière.
— Non, c'est moi, j'aurais dû te prévenir. Et regarde, cette fois, tu as pensé à mettre de la matière grasse pour éviter que ça attache. Ça prouve que tu progresses.
— Il serait temps !
Nous sommes mi mai et Gaël me dispense des cours de cuisine à raison d'une fois par semaine, quasiment depuis que nous avons emménagé, en février. Même si je suis loin d'avoir la passion des choses culinaires, au moins, j'apprends des plats simples pour nous changer des éterneles pizzas, surgelés et autres solutions de flemmard.
— Je te laisse fermer le couvercle ?
— Ok, chef ! dis-je en m'exécutant.
Il m'observe, bras croisés. À voir sa tête, je ne fais pas ce qu'il faut.
— Quoi ?
— Tu es sûr que tu n'oublies rien ?
Je considère ma cocotte minute attentivement. Je l'ai bien verrouillée, le feu est moyen comme il faut. Ah, ça y est, je sais ! J'ai oublié la soupape. Je n'ai pas encore tous les réflexes. Il faut dire que j'ai toujours préféré laisser Claudia manipuler cet engin bruyant. Je rectifie l'erreur.
— Tu vois, ça finit par rentrer, me dit Gaël, satisfait.
— Et maintenant ?
— Et bien, maintenant, tu mets ton minuteur sur quarante minutes et tu laisses cuir tranquillement jusqu'à ce que ça sonne. Je te laisse me dire la suite.
— Quand c'est cuit, je coupe le feu, je retire la soupape pour laisser partir la vapeur, donc la pression, et seulement ensuite j'ouvre le couvercle.
— Voilà, et tu n'as plus qu'à servir.
— J'ai hâte de me mettre à table !

Nous quittons la cuisine pour passer au salon. L'heure est venue de nous récompenser de notre labeur.
— Tu prends l'apéro avec moi ?
— On n'attend pas Matteo ?
— Il ne rentre pas tout de suite, tout de suite. On se reprendra un verre avec lui quand il arrivera.
Je me sers un doigt de whisky et à lui un martini blanc, sans avoir à le consulter. On commence à bien se connaître maintenant. On trinque. Notre jeune voisin si discret, et néanmoins charmant, a l'air tout chose aujourd'hui, plus qu'à l'ordinaire, il me semble.
— Et sinon, ça se passe bien tes cours d'architecture, tu es content ?
— Oui, ça va, j'ai des profs vraiment intéressants. J'aimerais pouvoir bosser plus chez moi, mais c'est trop petit, en plus je n'ai pas d'ordi, du coup j'ai un peu l'impression de passer ma vie à l'ENSA… Mais bon, je ne vais pas me plaindre, ils sont super bien équipés, j'en profite à fond.
— Viens travailler ici, si tu veux, il y a la place pour s'étaler. Puis l'ordi est libre la plupart du temps.
— C'est gentil, Christian, mais il faudrait que j'installe des logiciels, tout ça, et je vous envahis déjà assez comme ça Matteo et toi.
— Qu'est-ce que tu me chantes ? Pas du tout. Ne me dis pas que tu es un adepte du chacun chez soi, chacun pour soi ?
— Non, tu le sais bien, mais je ne voudrais pas empiéter sur votre vie privée.
— Les grands mots ! Si je te propose, c'est que ça ne nous ne pose aucun problème. On aime bien la compagnie, Teo et moi. Tu as dû le remarquer.
— Oui, c'est vrai qu'il y a souvent du monde chez vous, vous avez l'accueil chaleureux… On sent que votre porte est grande ouverte. Ça change du couple qui habitait là avant vous ! Ça n'a jamais été plus loin que le "bonjour" du bout des lèvres quand on se croisait. Vous deux, vous n'avez pas du tout ce côté pédant typiquement parigot.
— Matteo est "italo-nomado-provincial", dis-je, content de ma trouvaille, et moi ex-banlieusard… On est plutôt des parisiens d'adoption. Et depuis que j'ai arrêté de bosser, j'aime voir du monde, je suis plus disponible. J'avoue que la solitude ça ne me convient qu'à petites doses. J'ai toujours vécu en famille, c'est sûrement pour ça.
— Vu le monde que connait ton… Ton… Enfin, Matteo, tu ne dois pas te retrouver seul souvent.
— Ne crois pas ça. Teo est très souvent parti en province ou à l'étranger et quand il n'est pas là, je n'ai pas forcément envie de faire la fête avec ses amis, même s'il y en a que je trouve très sympas.
— Pourtant, quand je te croises, tu es souvent avec quelqu'un. C'est peut-être un hasard… L'autre fois, c'était qui la belle fille blonde ?
— Ça devait être Ludmila.  
— Ah, c'est elle la fameuse Ludmila… Matteo m'a déjà parlé d'elle, de leur spectacles pour enfants, tout ça.
— C'est une fille adorable. Je l'apprécie beaucoup. Tiens, vous pourrez faire plus ample connaissance tout à l'heure, elle dîne avec nous normalement.
— Et le garçon brun, c'est bien ton fils, Bastien ?
— Absolument. Tu l'avais vu à notre pendaison de crémaillère.
— Oui, je me rappelle, mais j'étais tellement crevé ce soir là que je n'en ai pas vraiment profité. Je ne me souviens pas de la moitié des personnes présentes.
— C'était surtout des potes de Matteo. C'est vrai qu'il connait un monde fou, ce bougre.
— Pas comme moi, soupire mon interlocuteur, la mine maussade.
— Tu as bien de la famille, des amis ?
— Oui, mais ils sont tous à Orléans. Depuis que je vis à Paris, je n'arrive pas vraiment à me lier avec les gens. Déjà, je suis timide à la base, mais en plus, les parisiens, comme je disais, sont particuliers.
— Ce n'est pas faux… Mais, ne me dis pas qu'il n'y a que des parisiens dans ton école d'archi.
— Non, mais bon, il y a principalement des fils et des filles à papa. Des gens comme moi, qui en chient pour survivre par leur propres moyens, il n'y en a pas des masses. Les gens s'invitent à prendre des pots dehors ou les uns chez les autres, sortent en boite, parlent de leurs voyages à l'étranger, tout ça, pendant que moi j'y réfléchis à deux fois avant de m'offrir un café ou une bière. Ça creuse un fossé ce genre de détail…
— Tes parents ne t'aident pas ?
— Non, ils n'ont pas les moyens. Mon père est ouvrier dans une brochure et ma mère travaille pour un maraicher sur les marchés. Ils n'ont pas grand' chose pour vivre. À quinze ans je bossais déjà, babysitting, travaux d'entretien, jardinage, bricolage… Depuis, j'ai fait le tour de tous les petits boulots imaginables, je crois.
— Tu as droit à une bourse ?
— Oui, heureusement, mais ça ne suffit pas. Vu le montant, c'est soit je mange à ma faim en couchant dehors, soit j'ai un toit sur la tête et je crève la dalle. Je ne suis pas dépensier, pourtant… Et encore, je sais que j'ai de la chance d'avoir trouvé une sous-location aussi peu chère. Enfin bref, je dois bosser, pas le choix.
— Pas facile.
— Mh… En choisissant de faire les études qui me plaisent, parfois, je me dis je pète plus haut que mon cul. Je ferais peut-être mieux d'arrêter de rêver et de trouver un job à plein temps directement.
— Allons. Il faut que tu t'accroches. Ça en vaut la peine.
— Je sais, mais je suis crevé. Quand je pense que j'ai cinq années d'études à me taper si je veux aller jusqu'au master, je ne sais pas si j'y arriverai. C'était un défi pour moi de m'en sortir seul à Paris, je m'en sentais capable, mais c'est vachement plus dur que je croyais. Moi qui étais gonflé à bloc en septembre quand je suis arrivé, je commence à revoir mon optimisme à la baisse. Tu imagines, je n'ai même pas terminé ma première année de licence et je tire déjà la langue.
— Caissier le week-end et serveur le soir en semaine, plus tes études, tu m'étonnes que tu t'épuises ! Il faut que tu laisses tomber au moins l'un de ces deux jobs, que tu trouves quelque choses de moins fatigant.
— Je pensais donner des cours d'anglais ou de maths à des collégiens, mais je ne connais personne, je n'ai pas de références. Qui me ferait confiance?
— On parlera de tout ça à Matteo, je suis sûr qu'il aura des contacts à te proposer.
— Ça serait top.
— Au fait, ça tient toujours ma proposition de te rémunérer pour tes cours culinaires.
— Bah, je préfère qu'on en reste à notre deal de manger ensemble ce qu'on prépare. Je trouve ça plus sympa.
— L'un n'empêche pas l'autre.
— Dis franchement que je te fais pitié, s'agace le garçon.
— Là, c'est de la fierté mal placée, Gaël. Tout travail mérite salaire et pour me donner tes cours, tu prends sur ton temps, donc se serait normal.
— Oui, mais je mange à l'œil en échange.
— Ton enseignement vaut plus que ça.
— Mon enseignement… Tu parles…
— Ne te dévalorise pas, tu possèdes d'indéniables qualités pédagogiques. Ce n'est pas donné à tout le monde.
Le jeune homme pousse un soupir de lassitude, les yeux rivés au fond de son verre à peine entamé. Il a l'air encore plus abattu que d'habitude. J'espère que je n'ai rien dit qui ait pu le froisser. Remarquant que je le fixe avec inquiétude, il se reprend, me sourit vaguement.
— C'est mon anniversaire, au fait, aujourd'hui.
— Sans rire ? Bon anniversaire, alors ! Tu fêtes tes combien ? Vingt et un ans, c'est ça ?
— Non, vingt-deux.
— Tu as prévu quelque chose ?
— Non.
Se trouver loin des siens et sans un sous le jour de son anniversaire, ça n'a rien de réjouissant. Je comprends mieux pourquoi notre blondinet timide déprime.
— Ah, allez, il faut fêter ça, voyons ! Puisqu'on a préparé un super repas et que Ludmila doit passer aussi, on partagera ce festin tous les quatre en ton honneur. J'appelle Matteo, je lui dis de prendre un gâteau au passage.
— Ah, non, pas de gâteau, pitié…
— Pourquoi ? C'est le minimum un gâteau pour un anniversaire.
— C'est super gentil, vraiment, mais…
— Invite aussi ta copine si tu veux, insisté-je.
— Ma copine ? Quelle copine ?
— Ce n'est pas ta copine la fille avec qui je t'ai vu l'autre fois ? Une brune à cheveux longs, jolie…
— Florine ? Ah, non, j'aurais bien aimé, mais pas du tout, non. On travaille en binôme sur un projet d'archi. Et elle est déjà en couple, de toute façon.
— Ah…
— Et, oui, en plus, je suis célibataire. Ça non plus, ça ne me remonte pas le moral. En même temps, vu le peu temps que j'ai, ça vaut mieux.

Quand Matteo rentre, plus tôt que prévu, le lapin cuit toujours. J'ai complètement oublié de l'appeler pour le gâteau et Gaël s'est bien gardé de m'y faire repenser. Nous nous levons pour l'accueillir.
— Salut, les mecs. Ce que ça sent bon ! s'exclame mon bel amour.
— Salut, Matteo.
Il serre la main que lui tend Gaël, puis vient m'embrasser. Je vois tout de suite que quelque chose le préoccupe.
— Tout va bien ? Tu fais une drôle de tête.
— Ben… J'ai vu Claudia, aujourd'hui, figure-toi.
— Claudia… Tu veux dire ma Claudia ?
— Oui, notre Claudia.
— Vous vous êtes croisés par hasard ?
— Non, elle était sur Paris pour une réunion de médecins, ou un truc dans le genre, et elle m'a appelé pour qu'on prenne un café ensemble.
— Qu'est-ce qu'elle te voulait ?
Il s'assoit à table.
— Me parler… En gros, elle me laisse jusqu'à la fin du mois pour tout raconter à maman ou c'est elle qui s'en charge.
Je prends une petite seconde pour mesurer la portée de l'information, m'installe sur la chaise à côté de lui.
— Il fallait s'y attendre. Claudia et ta mère se sont toujours beaucoup parlé. Qu'elle ne puisse pas lui expliquer la véritable cause de notre divorce finit forcément par la mettre en porte-à-faux vis-à-vis d'elle.
— Oui, tu as tout compris… C'est en substance ce qu'elle m'a fait entendre.
— Ça m'étonne même qu'elle n'ait pas encore vendu la mèche, depuis le temps. Sinon, comment elle a été avec toi ? Elle ne t'a pas trop chargé ?
— Ça m'a fait bizarre de me retrouver en face d'elle. Elle était souriante, mais super froide en même temps, tu vois? J'ai senti qu'elle me détestait. Ça m'a rendu triste, tu ne peux pas savoir. Je l'adore, moi, Claudia… Ça m'a blessé de me sentir comme un ennemi dans son regard. Quand je l'ai quittée, j'étais super mal. Et, cet ultimatum, c'est rude…
On reste perplexes et silencieux. La fin du mois c'est dans quinze jours, ça ne lui laisse que peu de temps pour se décider. Un raclement de gorge nous rappelle soudain la présence de Gaël qui se tient toujours là, debout, son verre à la main.
— Je… Je vais peut-être vous laisser.
— Ben, et le lapin ? Et ton anniversaire ?
— Je vois que vous avez des choses importantes à vous dire et je…
— Sérieux ? C'est ton anniv', Gaël ? s'enthousiasme immédiatement Matteo.
— Je… Oui.
— Tu as prévu une petite fiesta ?
— Non, enfin… Comme je disais à Christian, je n'ai pas trop la tête à faire la fête en ce moment.
— Je lui ai proposé qu'on festoie en son honneur ce soir, mais il n'a pas l'air très motivé… Il n'y a plus que toi pour le convaincre.
— Mais, c'est clair qu'on va fêter ça ! Tu n'as pas le choix, mon bonhomme ! Ça va nous changer les idées, sourit mon Teo, toujours partant. Ludmila ne devrait pas tarder, en plus. Je peux aussi proposer à Jef et Diane de venir se joindre à nous. Je crois me souvenir que ça avait bien collé entre vous le soir de la crémaillère.
— Je ne me souviens plus très bien. J'avais pas mal bu… Bof, sauf si vous y tenez vraiment, quitte à faire un truc, j'aime autant qu'on reste en petit comité.
— Je vais sortir acheter un dessert, dis-je, en me levant avec un geste de la main interdisant à Gaël d'émettre une objection.
J'attrape ma veste et mon portefeuille. À cet instant, le minuteur sonne.
— Je m'en occupe, déclare Gaël en s'élançant vers la cuisine.
— Moi, je mets la table, dit Matteo. Ramène aussi du champagne, me lance-t-il au passage.
— Ça marche, mon chat !

Je souris en descendant les quatre étages. Gaël est quelqu'un de touchant. Plus je le connais, plus… Je ne sais pas… Plus j'ai envie de lui tendre la main. Il m'a montré ses idées en matière d'architecture et cela m'a captivé. Pourtant je n'y connais rien dans ce domaine, mais le moins qu'on puisse dire c'est qu'il sait transmettre son enthousiasme et qu'il a la créativité bouillonnante. Ça me fait de la peine qu'il soit si seul. Un garçon qui a tant à partager, c'est dommage. Je songe à ce qu'il vient de m'avouer sur ses difficultés quotidiennes. Il ne m'avait encore jamais autant parlé de lui. Cela prouve qu'il s'apprivoise. Je suis content qu'il m'ait dit pour son anniversaire. Ce n'est pas si innocent, c'est qu'il voulait que je le sache. Il mérite bien de se détendre un peu. Et cette soirée à quatre évitera aussi à Matteo de trop ressasser ses angoisses…

Quand je reviens de mes emplettes, vingt minutes plus tard, la table est mise, Ludmila est arrivée, et les trois jeunes gens prennent l'apéritif en discutant. Je fais la bise à la belle. Il y a du free jazz en fond sonore.

Bizarrement, le jazz est l'unique style musical que Matteo tolère en musique d'ambiance. Pour tout le reste – et ne parlons pas du classique qui le met littéralement en transe – il n'arrive pas à en faire abstraction. À l'instant où des notes résonnent dans l'espace, il écoute, se laisse happer, analyse, bref, n'arrive plus à se concentrer sur autre chose… Il n'y a que le jazz, qu'il apprécie pourtant, qui ne lui fasse pas cet effet quasiment hypnotique. Mettre de la musique et parler en même temps lui réclame l'impossible effort de se dédoubler. Je l'ai vu de mes propres yeux vivre cette situation inconfortable un soir où nous étions reçus chez des amis d'amis… Tous les neurones accaparés par l'écoute de la playlist de goût de nos hôtes, playlist qui alternait des choses aussi variées que du fado, de l'electro ou du bon vieux rock anglais des années quatre vingt, comme un autiste enfermé dans son monde, il n'a rien pu suivre de ce qui se disait à table. On en a rigolé ensuite, mais sur le moment c'était un peu bizarre. Les gens qui le connaissent bien, eux, et qui souhaitent vraiment profiter de sa présence, se privent de musique pour lui (que ne ferait-on pas pour Matteo ?). Récemment, alors que je l'interrogeais sur sa surprenante hypersensibilité il m'a expliqué les choses ainsi : "La musique et la discussion, ça ne va pas ensemble. C'est aussi impossible pour moi que de suivre un film en faisant l'amour, ou de prier en discutant politique avec un voisin (oui, bon, je sais, je ne prie jamais et la politique m'intéresse de loin, mais c'est pour l'exemple). Moi, la musique, ça me fait passer en mode musicien, et quand je suis en mode musicien, je n'ai plus d'énergie pour d'autre activité cérébrale que de m'absorber dans l'écoute". "S'absorber dans l'écoute" : c'est exactememnt ça.

Je me ressers un sky pour les accompagner. Je n'apprécie rien tant que ces petites soirées improvisées. J'ai un vrai besoin de ces moments de convivialité depuis que je vis sans Claudia et les enfants. Ils me ressourcent au même titre que l'amour que me témoigne mon amant. Il m'a dit que c'est comme ça qu'il me préfère, heureux au milieu des autres. À voir la manière dont ce soir il me sourit avec les yeux à chaque fois que nos regards se croisent, je n'en doute pas. Les heures passent, émaillées de rires et de discussions animées. Notre lapin est un succès dont je ne suis pas peu fier. À ce propos, Ludmila et Matteo nous couvre d'éloges, Gaël et moi. Leur réaction est une vraie récompense. Rien que pour ça, je crois que je vais vraiment finir par m'intéresser pour de bon à la cuisine. Les deux bouteilles de Saumur 2001 prévues pour accompagner le met sont honorées jusqu'à la dernière goutte et, lorsque vient le moment du dessert, un framboisier, Gaël a le sourire constamment aux lèvres. Il rit même franchement lorsque nous entonnons en chœur "joyeux anniversaire" sans tenir compte de ses "non, pitié, pas ça". Pour siroter le champagne, on quitte la table. Nous trinquons de nouveau, à la Vie, à l'Amour. Gaël s'assoit par terre en tailleur contre le pouf en cuir, moi je m'affaisse dans mon increvable fauteuil crapaud adoré et Ludmila et mon Teo investissent le canapé. La jeune femme, comme à son habitude, nous confectionne un joint en guise de digestif. J'avoue que je prends goût à cette drogue douce, plaisir dont ma jeunesse trop studieuse m'a privé… Si ma fille me voyait ! Je l'imagine déjà se moquant de moi en me traitant de vieux baba cool ! En réalité, je suis sûr qu'elle n'en reviendrait pas, hé, hé !

On est tous les quatre repus, un peu pafs, plus que détendus. Ludmila se colle à Matteo, câline. L'amoureuse profite de l'ambiance relaxe pour se rapprocher de l'objet de ses désirs. Je sais combien c'est douloureux pour elle cet amour à sens unique… Parfois j'y pense. D'autant que Matteo ne sais pas se montrer autrement que tendre avec elle. Ça ne doit pas beaucoup l'aider à prendre la bonne distance… Si je ne les connaissais pas comme je les connais, je jugerais leur amitié plus qu'ambigue, à les voir parfois si proches… La fenêtre est grande ouverte sur la douceur de mai pour laisser sortir la fumer. Nos esprits agréablement ramollis par la digestion, l'alcool et la marijuana, la conversation se poursuit de manière un peu décousue. Le plus ivre d'entre nous est sans conteste Gaël. Heureusement qu'il n'a pas le vin triste ! Moi, en revanche, je pense être le plus clair d'entre nous. Je tiens sans doute mieux l'alcool que ces jeunes gens…

Un moment, vers deux heures du matin, je pars à la cuisine pour refaire du café. Quand je reviens, la musique a été coupée. Matteo, installé en chien de fusil, la tête sur les genoux de Ludmila, dort comme un loir. La jeune femme passe et repasse ses doigts négligemment dans l'épaisse chevelure de mon cher et tendre, tout en devisant sur la filmographie de Ridley Scott avec Gaël. Je ne ressens pas de jalousie. Je sais sa tendresse dénuée de toute provocation à mon égard. Et ils sont mignons, tous les deux… Tous les trois même… Je tends aux deux jeunes gens encore éveillés leur tasse de café, me rassoit et les écoute parler. Je les observe aussi. Leur présence, l'harmonie de l'instant, après ce bon repas, tout cela me rend heureux, simplement heureux.

Une heure plus tard, Ludmila est repartie. J'ai insisté pour qu'elle reste dormir dans la chambre d'ami, mais elle avait un impératif familial tôt demain matin et s'est donc résignée à prendre un taxi. Matteo, toujours recoquevillé dans le canapé, ne s'est pas réveillé, et Gaël dors maintenant lui aussi, allongé par terre contre le pouf, dans une position improbable qui me fait craindre qu'il n'attrape un torticolis. Je fume une dernière cigarette à la fenêtre, avant d'aller me coucher. Auparavant je vais aussi chercher des couvertures pour les deux garçons, qu'ils ne prennent pas froid. Matteo émerge quand je le couvre.

— Il est quelle heure ? fait-il en s'asseyant.

— Trois heures du matin.

Il se lève, baille tout ce qu'il peut en s'étirant et me marmonne qu'il a envie de pisser. En ressortant des toilettes il m'annonce qu'il va prendre une douche. Quinze minutes plus tard, lorsqu'il me rejoint au lit, je suis à la limite de sombrer dans les bras de Morphée. Mais, il se glisse contre moi, nu, frais, silencieux… Et c'est marrant, tout à coup, comme les bras de Morphée m'attirent moins que les siens. On n'éteint pas la lumière. On s'embrasse, on s'enlace, on s'attise. Comme toujours, je me sens réceptif à toute ses initiatives, ouvert à toute forme de proposition indécente.

— J'ai envie de te sucer, me chuchote-t-il à l'oreille en frottant sa joue contre ma barbe.

— Ah, oui ? dis-je sur le même ton.

— Oui, très, très envie…

— Mmm… Je suis pour aussi.

Ma réponse le fait rire. Je m'assois à demi, une bonne épaisseur d'oreillers dans le dos. Lui s'allonge sur le ventre entre mes jambes pour aller me semer ses baisers. Il se balade un peu partout entre les abdominaux et l'intérieur des cuisses sous lesquelles, bientôt, il me passe les bras… Quand il s'installe plus confortablement ainsi, je sais ce que ça annonce… Je m'abandonne, une main dans ses cheveux. Ses lèvres légères sur mon sexe cessent vite de l'être, elles se font insistantes, et, bientôt, enveloppantes… La paix qui règne dans la chambre n'est perturbée que par le bruit mouillé de sa bouche sur ma peau. C'est doux et bon. Il y va très lentemment pour me faire languir. Tout en s'occupant de moi, il se frotte aux draps dans de lents mouvements reptiliens. Je regarde ses muscles ondoyer sous la soie de sa peau. C'est beau… Je l'ai déjà vu atteindre l'orgasme de cette manière… Quand il y va enfin plus fort, je n'en peux tellement plus d'attendre ce mouvement de passion, que le plaisir lance en moi de véritables décharges. Mais il ralentit de nouveau… Pendant une nouvelle exquise éternité, il se contente de m'exciter, de me titiller… Il met ma patience à rude épreuve, presque jusqu'au limites du supportable. Je commence le connaître, mon Teo. Il va faire durer au-delà du possible s'il le peut. Sa petite heure de sommeil et sa douche l'ont diablement mis en forme ! Il joue avec moi… Quand je ne peux m'empêcher de soulever les hanches pour lui réclamer plus, enfin, il repart dans son fervent va-et-vient. Il n'y va ni trop vite, ni trop lentement. J'en tremble tellement ça devient bon. Je le décoiffe en respirant comme une bête. À ce stade, il lui suffirait d'accélérer juste un peu pour que… Mon dieu…
Il me fait plier les genoux pour m'atteindre plus bas, plus loin. Il alterne entre ma prise mâle et ma prise femelle, recommence, recommence encore, avec délice, avec amour. J'en renverse la tête en arrière en geignant sourdement. Mon bien-être enfle sauvagement. Il me rend fou.


— Oh, mon chat, tu vas me faire venir…

Maintenant, soit il m'achève, soit il trouve un moyen de prolonger les choses… Il choisit de me sauver de l'orgasme in extremis en venant s'arrimer à ma bouche. Je le retiens par la taille quand il veut déjà repatir au sud de mon corps. Il ne cherche pas à résister. Il s'installe à cheval sur moi et nos langues s'oublient dans un étourdissant duel. Pendant qu'on s'embrasse, il joint nos sexes dans sa main. À partir de là, il a beau y aller en douceur, mon plaisir s'enflamme définitivement. Je grimpe en un clin d'œil du sixième au septième ciel. Je lui lâche la bouche afin qu'il voit mon vertige. Je viens fort en haletant. Ce plaisir que j'ai avec lui… Ce plaisir me tue…

Il me faut un petit moment pour redescendre… C'est là, alors je que je reviens à moi, le menton sur l'épaule de Matteo qui me tient contre lui, que je vois Gaël. Il y a son reflet dans le miroir rond, sur le mur en face. Debout, immobile à l'entrée de la chambre, il nous observe. Ça me procure une drôle d'impression. Lui qui soi-disant ne voulait pas empiéter sur notre vie privée, ça me fait doucement rigoler. Je m'apprête à prévenir Matteo, puis, j'ignore pourquoi, je me ravise. Je crois que l'idée que Gaël nous regarde faire l'amour ne me déplaît pas… Me découvrirais-je exhibitionniste ? Je le surveille entre mes paupières mi closes sans rien changer à mon attitude. Gaël serait-il un vilain petit cachotier ?

Toujours serré contre moi, Matteo m'inflige des caresses intrusives très explicites sur ses désirs. Il me veut soumis à lui. Moi aussi j'en ai très envie. Il vibre. Il est excité, presque électrique. J'aime ça. Mon dieu que j'aime ça. Je m'allonge pour l'accueillir, il me prend avec détermination, se met à bouger en moi avec une grande douceur, les yeux dans les yeux. J'apprends à aimer cela un peu mieux à chacun de nos emmêlements amoureux. Chaque fois, me donner à lui me procure une plénitude indescriptible. Je ne pourrais clairement plus m'en passer.

Alors qu'il me berce du roulis de ses reins, que la houle de sensations souveraines se lève en moi, peu à peu son regard se voile, se fait  éperdu, l'effort et le plaisir l'essoufflent. Cela va être à mon tour de le regarder s'envoler. Mais, il se retient. Sur son visage la lutte est belle. J'y surveille assidûment le signal, l'instant du lâché prise. On ne se quitte pas des yeux, ses coups de hanches se font rudes, pour mon plus grand bonheur. Quand parfois il me prend la bouche, nous sommes alors interconnectés autant qu'il est possible de l'être. Son agressivité virile à l'orée de l'orgasme me fait pousser de drôles de gémissements implorants. C'est plus fort que moi, je ne peux pas les retenir. Je n'essaye pas, à vrai dire… Il va réussir à nous faire venir ensemble. Il est très fort à ce jeu là. Très fort… Un sourire se dessine dans son beau visage tourmenté de plaisir. "Je viens", souffle-t-il. Tout son corps se raidit violemment, un cri s'étouffe au fond de sa gorge, et il jouit effectivement. Je le suis aussitôt dans l'éblouissement.

Il me sourit encore, se laisse aller lentement sur moi, d'abord son front mouillé contre mon front, puis sa bouche sur ma bouche, et enfin tout le poids de son corps sur moi. Je l'enlace, comblé et épuisé. Quand on a joui comme ça, fort, et surtout ensemble, j'ai toujours comme une envie de pleurer… Soudain je me souviens de Gaël. Je vérifie d'un coup d'œil si notre voyeur se trouve toujours à son poste d'observation, mais il n'y a plus personne.

— Tu vas me dire que je radotte, mais ce que je suis content qu'on se soit trouvés, me dit Matteo d'une voix déjà ensommeillée.
— Moi aussi, mon amour, moi aussi.

— Je suis tellement heureux avec toi. Tu sais quoi ? Je m'en fous de ce que dira ma mère… J'arrive à m'en foutre maintenant.
Je lui embrasse la tempe, lui caresse la nuque. J'écoute sa respiration s'apaiser.
— Gaël nous a regardés faire l'amour, dis-je.
— Non, c'est vrai ? fait-il en se soulevant un peu pour me regarder.
— J'ai vu son reflet dans le miroir.
Il se ralonge, le nez dans mon cou en rigolant doucement.
— Hé, hé, il en a marre de n'avoir que le son, il lui fallait aussi l'image ! Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? On aurais pu l'inviter à nous rejoindre.
— Je… Tu veux rire?
— Un peu de tendresse et un orgasme gay pour ses vingt-deux ans, ça aurait été un cadeau sympa et original.

— Très drôle.
Au timbre se voix, je sais qu'il sourit. Il se moque de moi. Je suis certain qu'il se moque de moi.
— Je suis sûr qu'il n'aurait pas dit non, ajoute-t-il.
— Un plan à trois avec ce gamin ? Tu n'y penses pas !
— Pourquoi pas ? Il est mignon… Et on l'aime bien tous les deux.
Je tente d'imaginer la possibilité d'une telle chose. Je n'y parviens pas. Je ne peux songer au sexe avec une telle désinvolture. Ça serait vraiment trop… Non… Trop de liberté tue la liberté.
— Ce garçon t'attire ? dis-je, inquiet.
— C'est toi que j'aime, toi que j'aime toucher, avec qui j'aime baiser, mais ça n'empêche que potentiellement tous les garçons m'attirent… On en a déjà parlé. Mais, bon, là, c'est toi qui me donnes ces idées coquines sur notre petit Gaël avec tes hitoires de voyeurisme.
— Mes histoires de… Mais, Teo, c'est lui qui…
— C'est peut-être "lui qui", mais reconnais que tu as aimé qu'il nous regarde, sinon, je te connais, tu aurais sauté au plafond et tu lui aurais dit d'aller voir ailleurs, – il s'accorde quelques secondes de réflexion – et tu m'aurais prévenu.
— J'ai remarqué sa présence au moment ou tu avais envie de me prendre, je ne voulais pas te perturber…
— Hé, hé, la bonne excuse !
Il se pelotonne contre moi encore plus serré, m'embrasse derrière l'oreille.
— T'aimes vraiment ça, alors, que je te prenne ?
— C'est peu de le dire. J'adore ça, mon chat.
— Dire que j'avais peur que ça ne soit pas ton truc, soupire-t-il avec bonheur.

Notre sueur s'est évaporée et la nuit est devenue fraîche. Je frissonne et remonte sur nous la couette presque entièrement glissée par terre. L'attitude de Gaël, ce soir, et la réaction de Matteo m'ont retourné la tête. Je ne sais plus quoi penser. Quelque chose me gène. J'ignore si c'est moi, mon manque d'honnêté peut-être, par rapport à mes véritables envies, par rapport à ce que je ressens ou non, ou si c'est la légèreté avec laquelle Matteo prend tout cela. Tout de même, coucher avec quelqu'un ce n'est pas rien. En tout cas, dans mon monde à moi cela signifie énormément, implique un tas de choses, un engagement, un lien… Le sentiment amoureux…
— Tu sais, mon Teo…
Mais je  m'interrompts. Il ronfle doucement. Nous reparlerons de tout ça demain, ou un autre jour… Ou nous n'en reparlerons pas…

Photo : © Parker Fitzgerald -  Sa galerie Flickr

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