Katherine Squier

On est arrêté au feu rouge sur le boulevard Sébastopol au niveau de la rue Rambuteau. Mon amant silencieux, le menton dans la main, regarde la foule bigarrée des piétons passer devant nous. Je ne sais pas ce qu'il a ces jours-ci, il est comme absent, et ce n'est pas à cause de la musique. Non, quelque chose le préoccupe et il n'a pas l'air décidé à m'en faire part. Je m'en fais peut-être pour rien, ce n'est peut-être que la fatigue – il est pas mal débordé ces temps-ci – mais je n'aime pas le voir comme ça.  

— Hey, Teo, c'est-y pas top d'avoir son chauffeur attitré, hein ? C'était pas une bonne idée, cette petite bagnole, hein ? Hein ? Hep, Teo, je te parle.

— Oui, oui, c'était une bonne idée. J'avais tort, je le reconnais…

— Tout va bien, mon chat ?

— Ça va, répond-t-il avec un sourire pâlichon pas franchement convainquant.

— Tu me le dirais si c'était à cause de moi, hein ? 

Silence radio. Le feu passe au vert, je redémarre.

— Teo ?

Il se tourne vers moi, l'air égaré. Je n'en reviens pas, il ne m'a pas entendu. Il était déjà reparti dans ses pensées ! 

— Quoi ?

— Dis-moi ce qu'il y a. Tu penses à ta mère ?

— Bha, même pas… Enfin, si, entre autres… Je suis un peu crevé, en fait, t'inquiète. Je crois que j'aurais seulement besoin de partir un peu.

— Ça tombe bien, on s'en va dans trois petites semaines. Tu tiendras le coup d'ici là ?

— Mais oui, va…

Je le sens sur le point d'ajouter quelque chose, mais il se ravise. Il me cache un truc, j'en mettrais ma main à couper. Comme je lui lance des coups d'œil insistants il vient me déposer un bisou dans le cou. S'il croit que ça va suffire à me distraire de mes interrogations, il se fourre le doigt dans l'œil. 

Il est temps que les vacances arrivent. Moi aussi j'ai hâte de quitter Paris. Fin juillet, j'ai prévu une semaine de randonnée avec les jeunes, Bastien, Isabelle, Ludo et peut-être sa petite copine, tout un circuit dans le parc naturel du Mercantour. On va voir des chamois, des marmottes, peut-être des bouquetins, on va tous revenir avec des cuisses en bétons et des photos superbes, ça va être épatant. Mais avant cela, Matteo et moi partons dix jours à Montréal pour retrouver Flo. Ça aussi, ça va faire du bien. Il me tarde tant de revoir ma fille.

— Ça te tente un resto ? dis-je.

— Vous n'avez rien préparé, ce midi, avec Gaël ?

— Non. Il n'avait pas le temps. Ils bouclent leur projet de fin d'année avec Florine. Ils le rendent vendredi, je crois. On a repoussé ça à la semaine prochaine du coup. Allez, je me gare au parking sous-terrain et on se trouve une table en terrasse, ça marche ?

— Ça marche.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Un quart d'heure plus tard, nous voilà déambulant au soleil dans les ruelles animées, à deux pas du Centre Pompidou. Matteo laisse reposer négligemment son bras sur mes épaules. Je lui passe le mien autour de la taille, on échange un sourire. On a fière allure. Je suis heureux. M'afficher avec lui me galvanise. Je me sens prêt à défier le monde. L'homme que je suis devenu me plaît. Je suis bien dans ma peau, mieux sans doute que je ne l'ai jamais été. Je me demande comment j'ai pu rester à côté de mes pompes aussi longtemps…
On emprunte la rue Quincampoix et sans avoir à se consulter on s'arrête au bistrot Beaubourg. Il est encore tôt et le coin est agréable, mi-ombre mi-soleil. J'ai en tête de lui tirer les vers du nez subtilement, mais je sais déjà que c'est peine perdue. Matteo n'est pas un garçon manipulable… On parle un peu de tout, de Flo, de notre futur séjour au Québec, puis on réfléchit à ce qu'on va faire demain après-midi, sans doute une virée en bord de Marne ou une balade en forêt… Depuis que je me suis offert ma petite bagnole électrique, toute les occasions sont bonnes pour la sortir. On aborde aussi le sujet de Gaël, de l'espèce de tension – je n'ose dire sexuelle, mais indubitablement il y a de ça – qui s'est installée entre lui et moi depuis la fameuse séance de larmes. Matteo avait bien pressenti les choses, j'ai eu un mal fou à "ré-apprivoiser" notre jeune voisin. Je lui ai dit que je regrettais ce qui c'était passé, que nous n'aurions pas dû, que ça ne se reproduirait pas, etc. Il m'a dit "OK" sur un ton ouvertement déçu que j'ai fait semblant d'ignorer et les choses ont repris leur cours normal. Enfin, normal, c'est vite dit… Il ne me regarde plus pareil. Parfois c'est palpable, je sens qu'il a envie de me toucher. Il ne me provoque pas, ne fait rien d'ostensible, mais malgré tout je perçois son désir. Ça me rend nerveux et en même temps je reconnais (honteusement) que lui inspirer ce trouble n'est pas pour me déplaire. Matteo, à chaque fois que j'évoque mes rapports avec Gaël, m'écoute d'un air amusé un peu comme si j'étais un ado qui lui raconte ses premiers émois… Ça m'agace, mais en même temps, ça m'oblige à ne pas trop donner d'importance à tout ceci… 

On en vient au sujet de la soirée qui s'annonce. Teo m'explique qui sera présent, à quel endroit ça se déroulera, etc. Son pote Pierrot sera là. Ça promet. Ce trentenaire décalé, pour ne pas dire déjanté – moi, je l'appelle Pierrot-le-Fou –, à l'origine chanteur lyrique très doué, s'est reconvertir comme auteur-compositeur-interprète et tient absolument à entrainer Matteo dans son projet de show. L'idée de ce duo musical tente beaucoup mon amoureux. Il pourrait faire vivre ses propres compositions sur scène, mais cet engagement signifierait l'abandon de beaucoup d'autres pistes, alors il pèse encore le pour et le contre. Je les ai vus jouer ensemble, indéniablement, ils font des étincelles ! Quelque chose de fort se passe entre eux sur le plan musical. Il y a des chances que ce soir ils nous fassent une petite impro. Il y aura aussi bien sûr Ludmila et toute la troupe habituelle, leurs potes et les potes de leurs potes. Ça va faire de la musique, chanter, danser, rigoler, comme presque chaque samedi. 

Je ne l'accompagne pas toujours mais souvent. Si je ne danse pas, en revanche, j'aime siroter quelques verres au bar ou dans un coin tranquille en regardant les gens s'amuser. Par dessus tout j'aime regarder Matteo. La force de notre attraction ne m'éblouit jamais autant que quand nous sommes mêlés aux autres comme ça. C'est vraiment dans ces moments où il ne m'appartient plus que je prends le mieux conscience de l'amour qu'il m'inspire. Quand il vient me rejoindre pour me dire quelques mots doux ou m'embrasser, il ne se doute pas de la joie qu'il provoque en moi. La semaine dernière on a même dû aller s'enfermer dans les toilettes quelques minutes comme des garnements pour faire nos petites affaires d'amoureux excités. On a plus rigolé que pris de plaisir, mais je me suis senti si intensément vivant. Oui, Matteo m'offre cela : le sentiment d'être vivant. Parfois, je me dis que je vis ma vie dans le désordre. Je me vois faire avec lui des trucs que j'aurais dû expérimenter à vingt ans. Mais, au fond, quelle importance ? Notre complicité amoureuse est l'unique chose qui m'importe.

Les samedis soir, je rentre toujours bien avant lui. Quand ça commence à ne plus faire que danser et boire, moi, je m'éclipse. Après sa semaine intense et laborieuse qui le voit se lever chaque jour aux aurores pour répéter Bach et encore Bach en vue du festival qui lui est dédié début juillet, je conçois parfaitement que Teo ait besoin de pousser tard ces nuits de détente entre amis, mais me coucher à quatre heures du matin très peu pour moi, ce n'est plus de mon âge.      

Enfin, bref, on parle d'un tas de choses sauf évidemment du fameux mystère qui marque ce pli soucieux à son front. Patience… Je suis têtu. Je suis presque sûr que c'est l'idée de faire son coming-out à sa mère qui lui pèse. Il n'en parle pas beaucoup mais m'a avoué récemment qu'il n'a aucune idée de la manière de lui annoncer. Le faire au téléphone lui répugne, partir en Italie pour ça lui semble disproportionné, d'autant plus qu'il est prévu qu'il y passe la fin août, comme tous les ans. Il ne sait pas quoi faire. Je le soupçonne d'espérer que Claudia le fasse pour lui comme elle l'en a menacé. Mais Paula, de toute évidence, ne sait toujours rien. Je comprends que Matteo juge la situation pesante.

 

***

 

Le dimanche matin est mon matin préféré de la semaine. 

Avant, avec Claudia, c'était le rituel de la messe. Je ne lui ai jamais avoué, mais à ce sujet il y a un paquet d'années que le cœur n'y est plus. Je ne la suivais plus que par habitude et pour passer le bonjour aux autres paroissiens… Si aujourd'hui j'ai toujours la foi, c'est devenu quelque chose de profondément intime. Je ne parviens plus à trouver de réel sens à l'idée de communauté religieuse. Peut-être simplement n'ai-je plus besoin de cela dans ma vie. En tout cas, ça ne me manque pas une seconde.

Maintenant le dimanche matin je me lève vers huit heures pour aller courir après avoir pris un petit déjeuner léger. Quand je reviens à l'appartement aux alentours de dix heures, je fais le ménage, je m'occupe du linge et surtout, surtout, je me réjouis de midi qui approche.

Comme il est rentré au petit matin, Matteo se lève tard. Je suis chargé de le réveiller, sans cela il n'émergerait pas avant quinze ou seize heures et la journée serait foutue. Donc chaque dimanche ou presque, atour de midi, j'accomplis ma mission. Mais avant, je le regarde dormir. C'est mon petit – non, que dis-je, – mon immense plaisir. Ces minutes dont je me suis langui toute la matinée, ces minutes solitaires, juste avant que je ne l'éveille, sont mon seul égoïsme. J'entre dans notre chambre à pas de loup, m'assois sur le coffre près du lit et je reste là, immobile dans la lumière tamisée par les rideaux tirées, à le contempler, à le désirer, le cœur prêt à éclater de plénitude.

Maintenant le soleil de juin est trop haut pour cela, mais début mai un rayon oblique atteignait encore le lit et parfois la peau de mon beau dormeur. Un matin, le faisceau passait sur son dos nu. Ni une ni deux, j'ai sorti mon appareil photo. C'était irrésistible. Je n'ai pas encore développé la pellicule en question mais je sais déjà que ce sont les plus belles photos que j'ai jamais faites de toute ma vie.

 

Pour l'heure, ce dimanche de juin est un dimanche qui s'annonce magnifique. C'est bientôt l'été, le soleil est presque au zénith et le fameux rayon qui passe entre les pans des rideaux n'atteint que le parquet au pied de la fenêtre pour y dessiner un rai court éblouissant. Matteo dort sur le ventre. Il fait chaud et seule la partie inférieure de sa jambe gauche est encore couverte du drap. Comme toujours, la vision de sa beauté dénudée me fait défaillir. Je sais la saveur des minutes qui viennent. Je vais lui embrasser le visage, lui passer les doigts dans les cheveux, je vais lui caresser le dos, lui murmurer "salut toi, bien dormi ?", il va grogner un peu, s'étirer, peut-être se rendormir à moitié, mais arrivera l'instant où il va se retourner sur le dos et s'étirer en me souriant, où il voudra ma bouche que bien sûr je lui donnerai… Je vais lui caresser les épaules, le cou, la poitrine et, comme chaque fois, il va guider ma main jusqu'à son sexe déjà ferme. Alors, je lui offrirai le plaisir qu'il attend. Matteo a toujours très envie au réveil…

Pour le moment il dort, la moitié du visage enfouie dans l'oreiller. Habituellement je n'aime pas me recoucher quand cela fait déjà des heures que je suis debout, mais bon, quand j'ai envie de lui à ce point… Ce matin, me contenter de lui offrir son plaisir matinal amoureusement ne me suffira jamais. Stimulé par la folie douce de Pierrot, Matteo et lui ont mis le feu au bar hier soir. Je n'avais encore jamais vu mon amoureux malmener un piano de cette façon ! Son humeur exaltée contrastait avec celle des heures que nous venions de passer en tête à tête juste avant. Il m'a fait de l'œil toute la soirée. Depuis, je ne songe qu'à une chose : lui faire l'amour.

Toujours assis sur mon coffre à le dévorer des yeux, j'ôte mon tee-shirt. Je me passe une main rêveuse sur le torse en souhaitant que ce soit ses doigts à lui qui me touchent. Je pianote et chatouille au niveau de la braguette. Mon sexe tendu réclame vigoureusement sa liberté… Sans toujours détacher mon regard de Matteo, j'enlève donc le bas aussi. Je renonce à l'idée de me masturber, même un peu. Je me réserve pour lui. Je me glisse dans le lit contre sa peau. Le nez au creux de son cou, j'inspire son odeur, le meilleur parfum du monde. Mes baisers et mon érection pressée contre sa cuisse ne suffisent pas à le faire émerger.

— Il est midi, mon chat, dis-je. 

Il se meut mollement, ronchonne un "mmm" paresseux, ouvre un œil sur moi… 

— Salut, marmonne-t-il en me gratifiant d'un adorable sourire ensommeillé. 

— Bien dormi ?

— Comme une masse… Hé, mais tu as fait la grasse mat' avec moi ?

— Non, je suis levé depuis huit heures. Je viens de me recoucher. J'ai envie de toi.

— Viens là, fait-il en m'attirant à lui d'un geste impérieux.

Encore à moitié endormi, il colle au mien son corps alangui, m'emprisonne les jambes des siennes, d'une pression attire mon visage à lui pour me prendre la bouche. Nos langues se pressent. Je suis l'esclave de ses baisers… Je crois que je le suis depuis le tout premier… La préemption déterminée des ses mains sur mes reins et son érection triomphante me confirment, si cela était nécessaire, que monsieur est chaud comme la braise, tout comme moi. Il m'étreint de toute la force de ses muscles, comme si j'étais sa chose. J'adore ça ! On se lance dans un tendre corps à corps, ce genre de corps à corps qui fait basculer dans un monde meilleur. Longtemps on reste à s'embrasser, à se frotter, à promener nos mains partout sur l'autre sans ressentir le besoin d'aller plus loin. Je lis dans ses gestes dans quel ordre il désire que nos corps se chevillent. Ça tombe on ne peut mieux… Mais avant, je veux laisser monter la température, le faire languir un peu. Vérifier le désir que je lui inspire – ce désir qui m'émerveille et auquel j'ai tant de mal à croire – sera mon unique caprice, je le jure. Il me le concède avec grâce en me laissant le savourer. Après tout, ça ne lui coûte qu'un peu de patience et il sait bien que j'accèderai à ses vœux sans délai. En doux sadique, je m'en vais donc entre ses jambes aiguiser notre faim de l'autre jusqu'à ce que la nécessité d'infinis emmêlements anéantisse nos dernières résistances. Il me laisse faire passivement, un bras replié sur les yeux, l'autre abandonné sur le matelas, voguant sans doute entre sommeil et plaisir. Lorsque ses hanches se soulèvent malgré lui, que je l'entends s'oxygéner à outrance, que je le sens à ma merci, je reviens à ses yeux. Je lui glisse mes bras sous les épaules et, son visage entre mes mains pour mieux lui baiser la bouche, je prends doucement possession de lui. Il m'accueille en poussant ce merveilleux soupir qu'il pousse toujours lorsque qu'il me reçoit. Pendant que je lui prodigue mes premiers indolents va-et-vient il me regarde avec amour, me murmure de sa voix grave combien il m'aime, combien il aime me sentir en lui. Je détecte un émoi inhabituel dans son intonation puis dans ses yeux, une vulnérabilité qui n'est pas sans me rappeler notre toute première fois à faire l'amour ensemble. Il me semble comme au bord des larmes. 

— Tu es si beau Monteo, dis-je à la fois inquiet et fasciné par cette indéfinissable expression sur son visage.

Il m'attrape la bouche avec impatience pour détourner mon attention de son étrange humeur. Ça marche, parce que quand il m'embrasse comme ça, inutile d'espérer penser à autre chose. Sa faim attise très efficacement la mienne et mon envie de partir chercher loin en lui notre plaisir prend des proportions irréversibles. Je trouve un rythme de croisière idéal, lent et confortable, et m'y maintiens. Quand on ne s'embrasse pas, on demeure front contre front à croiser nos souffles, à les unir eux aussi. Mes mots d'amour chuchotés se font l'écho des siens. Je danse en lui et c'est beau comme il m'accompagne. Bercé par mes assauts chaloupés, envahi par ma force, il me décoiffe, me caresse le cou, le dos, le cul, expire par intermittences quelques compliments crus et délicieux sur le pouvoir de mon sexe, sur tout le bien que je lui fais. L'osmose est là, l'équilibre trouvé parfait. On est même si bien accordés que la nécessité d'accentuer nos sensations par des mouvements plus rudes ou plus pressés ne semble jamais vouloir se faire sentir. L'avenir est à nous, les heures qui viennent sont les nôtres, alors pourquoi nous presser ? On interrompt même parfois la tendre valse pour mieux sentir nos pouls battre à l'unisson.

Jamais encore nous n'avions fait durer la ferveur si longtemps alors même que l'envie de connaître un premier orgasme nous électrise des pieds à la tête. Jusqu'à maintenant, lorsque nous y allions ainsi tout en maîtrise et lenteur, c'est que nous avions déjà joui. C'est comme si pour une fois on ne voulait pas se laisser dominer par l'envie de galoper après l'apothéose. On se déguste donc ainsi en laissant la tentation de jouir suspendue à nos nerfs comme une rosée matinale aux feuillages. Cependant les minutes passent et la fièvre monte. Fatalement, plus elle monte plus elle nous tient. La sueur nous fait la peau luisante. Matteo se met à gémir pour la première fois depuis le début de nos ébats dominicaux… Dieu, que ses gémissements m'excitent ! Conserver mon calme va commencer à me réclamer une volonté phénoménale. Il me stimule de ses implorants "oui, continue" et autres "baise-moi" insensés de sensualité. Il me répète qu'il m'aime, prononce mon prénom sur un ton mi agonisant mi aérien… J'aime comme sa voix trahit son vertige. Ces gammes de "ho" suaves qu'il lance parfois me donnent l'impression que le plaisir lui fait perdre l'équilibre à répétition. Moi c'est mon calme que je perds, je n'en peux plus, mon sang devient brûlant, la volupté se met à fourmiller partout en moi. Je m'emporte. Matteo relâche ses jambes qu'il croisait jusque là sur mes reins, et ferme les yeux en se délectant de la fureur qui anime mes reins. Quand la jouissance me noie, hélas plus tôt que je ne l'aurais voulu, toute ma carcasse en est violemment bousculée. J'en tremble. Matteo m'étreint. Je sais qu'il la voudrait encore ma fureur, mais je m'écroule d'épuisement. 

On s'embrasse en riant de notre folie, heureux d'être partis si loin. On se laisse aller sur le dos, épaule contre épaule. Le calme règne à nouveau dans la chambre, à peine perturbé par les bruits atténués de la ville. La demi pénombre veloutée par le rouge des rideaux nous protège. Je ferme les yeux. Une exquise électricité crépite encore dans mes veines, s'atténue puis disparait. Ne reste plus que la satiété des sens et de l'âme. Quand je sens Matteo bouger, je lorgne vers lui. Il m'observe rêveusement.

— Ce que ça peut être bon quand tu fais de moi ta petite femme comme ça, me taquine-t-il.

— Ça aurait été encore mieux si j'avais tenu assez longtemps pour te faire jouir. Pourquoi tu rigoles ?

— J'ai joui ! Il y a dix plombes ! 

— Comment ça, il y a dix plombes ? Je ne m'en suis même pas rendu compte. 

— C'est venu très progressivement, un plaisir purement anal. Mmm… Je suis venu lentement, longtemps, pendant que toi tu étais à fond dans l'action.

— Ça alors, dis-je en louchant sur son ventre où effectivement d'indénaibles traces du délit demeurent.

— Ça a été incroyable ! s'exclame-t-il, extatique. Et toi qui continuais à t'acharner comme un enragé. Encore un peu et… Punaise, tu m'as mis en feu. Et quand tu as tout lâché… – Il cherche ses mots. – Tu sais quoi ? J'ai eu la sensation que tu me fécondais, décrète-t-il en s'installant sur le coude, le menton dans la main.

Quelle étrange réflexion. J'en fronce un sourcil.

— Gaël a raison, tu as un humour vraiment particulier, parfois.

— Sauf que là, ce n'est pas de l'humour, me rétorque-t-il, avec effectivement tout le sérieux du monde.

Le voilà qui redevient grave et songeur. Je le surveille en m'interrogeant sur le cours surprenant que semblent prendre ses réflexions.

— Si ça avait été possible, tu aurais aimé avoir un enfant avec moi ? me demande-t-il soudain.

Totalement surpris, j'en reste coi une seconde, les yeux ronds. Il me scie les pattes, Matteo, parfois. 

— Toi et moi ? Un… Un enfant ? Pourquoi tu me demandes ça tout à coup ?

— Ne réponds pas à ma question par une autre question, s'il te plaît. Sincèrement, ça t'aurait plu qu'on ait un bébé ? C'est important pour moi de le savoir. Ne réfléchis pas, réponds spontanément.

— Tu es marrant, toi ! C'est typiquement le genre de question qui demande réflexion. C'est peut-être même la question au monde qui demande le plus de réflexion !

— J'ai dit "si". Ce n'est pas comme si j'étais une nana et que je te le demandais pour de vrai.

Je fixe le plafond pour mieux me recueillir.

— J'ai deux enfants, j'ai déjà déjà donné dans la paternité. Je peux te dire qu'élever un môme je sais ce que c'est et ce que ça implique. Ce n'est pas rien un enfant, ça te bouffe une énergie folle… J'ai quand même bientôt la cinquantaine… Ça ferait tard pour avoir un nouvel enfant, revivre les nuits blanches, les couches, tout ça… C'est l'enfer les premiers mois, crois-moi.

Je m'autorise un silence, une parenthèse. Je laisse voguer mes pensées. Je me vois avec un nourrisson dans les bras, puis j'imagine un petit Matteo tout bouclé de trois ou quatre ans, déboulant en hurlant dans notre chambre pour sauter sur le lit, nous appelant "papa" tous les deux… Flo et Bastien ont grandi si vite. Je travaillais tant. J'aurais aimé mieux profiter d'eux lorsqu'ils étaient petits, mieux les voir grandir. Malgré tout ce que ça suppose de bouleversements dans la vie d'un couple, si je suis honnête, oui, j'aurais aimé revivre cela… Mais trêve de rêverie. C'est un peu cruel de songer à une chose impossible. Je me tourne vers mon amant. Il est suspendu à mes lèvres. 

— En même temps, je reconnais que c'est un truc inouï à vivre. J'aurais aimé en avoir un troisième, mais Claudia n'a pas voulu…  

— Je ne savais pas.

— Et je t'aime. Donc oui, même si j'ai un mal fou à t'imaginer en fille, je crois que ça m'aurait plu qu'on ait un enfant toi et moi. 

Il ne répond rien, me boit des yeux, ému.

— A toi maintenant : pourquoi tu me demandes ça ?

— Parce que, depuis qu'on est ensemble je rêve à nouveau d'être papa. Tu sais, avec Anna, on voulait un enfant. On le désirait vraiment.

Il s'interrompt, le regard perdu. Je sens qu'il va me falloir une cigarette…

— Si elle était tombé enceinte, je peux te dire que j'aurais été l'homme le plus heureux de la terre. Ça aurait soudé notre couple définitivement. Je le sais. J'y pensais jour et nuit à cet enfant, je l'aimais déjà, j'avais hâte de le tenir dans mes bras. J'y croyais à fond. Je l'attendais. Avec un petit dans ma vie, je peux te dire que l'envie de courir après les mecs me serait passée… Mais bon, comme tu sais, ça n'a pas marché.

— Il faut des années parfois pour réussir à faire un enfant. Tu as été peut-être trop pressé.

— Je sais. J'étais beaucoup trop impatient. Je me suis dis que c'était peut-être ma faute, mais Anna et moi on a fait tous les examens nécessaires pour voir si l'un de nous deux avait un problème de fertilité. Tout était OK, physiologiquement en tout cas.

— Elle n'était peut-être pas prête. Tu m'as dit qu'elle avait vingt-trois ans. C'est jeune pour être mère.

— Oui, et je lui ai peut-être mis la pression sans le vouloir. Enfin bref, depuis elle, j'ai fait une croix là-dessus, sur l'idée de devenir père, jusqu'à ce qu'on s'installe ensemble toi et moi. J'y repensais de temps en temps, mais seulement comme ça, tu vois… Un fantasme… Et puis l'autre jour, je ne sais plus pourquoi c'est venu dans la conversation, je me suis retrouvé à parler de ça avec Ludmila.

— Continue, je t'écoute, dis-je en me levant pour aller repousser les rideaux et ouvrir la fenêtre toute grande.

J'ai besoin d'une cigarette. Ça se confirme. Je reviens vers Matteo pour lui tendre le paquet. Il se met sur son séant et en prend une lui aussi mais ne l'allume pas. Moi, je m'en vais fumer la mienne, dos à la fenêtre ouverte, tout ouï.

— Alors, qu'est-ce qu'elle t'a dit ?

— Tu ne devines pas ?

— Je cains que si… Elle est folle de toi, donc bon…

— Hé oui. Elle s'est proposée pour être la mère de notre futur enfant. 

— Nom de Dieu…

— Quand elle m'a dit ça, elle était hyper sérieuse, hyper posée. Même si, dans l'absolu, ce n'est pas si surprenant vu ce qu'elle ressent pour moi, je te jure, j'ai failli en tomber de ma chaise.

— Qu'est-ce que tu lui as répondu ?

— Ben, je n'ai pas trop su comment réagir. Mets-toi à ma place. Je lui ai dit que c'était très gentil de sa part (même si je sais qu'elle le ferait aussi pour elle), mais qu'il fallait qu'on prenne le temps d'y réfléchir et que pour moi, le plus important c'était de t'en parler à toi d'abord. Enfin, voilà… Ça fait plusieurs jours que je n'ai plus que ça en tête. Je ne savais pas comment t'en parler. J'avais la trouille…

— Tu veux dire, la trouille de moi ?

— Pas de toi, mais de ta réaction par rapport à tout ça. C'est un sujet qu'on a jamais abordé parce que, tout simplement, ce n'était pas envisageable… Mais Ludmila, avec sa proposition, a redonner vie à mon vieux rêve d'être papa.

Il se lève pour me rejoindre, allume sa cigarette à l'aide de la mienne. On s'accoude à la rambarde en expirant notre fumée sur les toits de Paris. Le temps s'est mis à l'orage et la pluie menace. 

— Elever un enfant avec toi, c'est le plus beau truc qui pourrait m'arriver dans la vie, mais… Il y a tellement de "mais".

— Comme tu dis.

— Tu penses quoi de tout ça ? fait-il sur un ton presque timide.

— Ho là là, je pense plein de choses… Je pense qu'il ne faut pas s'emballer, qu'il faut beaucoup y réfléchir, réfléchir à toutes les conséquences pour l'enfant d'abord, puis pour toi, pour Ludmila, pour moi… Je pense aussi que tu as parfaitement le droit de connaître ce bonheur d'avoir un enfant et qu'à nous deux on ferait sans doute le papa idéal – ça le fait sourire –… Je pense que j'ai besoin de me faire à l'idée d'une telle possibilité… Tout ça, tout ça, quoi.

Il me regarde amoureusement. J'écrase ma cigarette dans le cendrier placé sur le rebord de la fenêtre. Il m'imite et m'enlace en murmurant "je t'aime".

 > Epilogue

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